Chapitre 25 : Échec au Roi

Olympe resta plusieurs jours alitée. Les émotions fortes, les chagrins, les changements, la peur, tout avait fini par faire passer sa santé au second plan, après son fils, ses proches, ses amis et son café. Alors son corps avait dit stop, il lui fallait du repos, que l'on s'occupe un peu d'elle. La nuit qui suivit son malaise fut à peu près calme. Pour une fois, elle passa une nuit complète à dormir, et la jeune femme en avait cruellement besoin. André du Puget et Charlotte étaient allés se coucher, sur la promesse que Lazare et Nicolas se relaieraient pour veiller sur la malade. Jamais aucun des deux hommes n'avait passé autant de temps assis, en silence, à contempler Olympe. Elle était belle. Bien qu'amaigrit et dangereusement blanche, elle n'avait rien perdu de son charme. Tandis que la jeune femme dormait du sommeil du juste, Nicolas l'observait tendrement. Elle lui plaisait depuis qu'elle l'avait courageusement sorti des Tuileries pour le soigner. Il s'en cachait à peine, mais visiblement, ses sentiments n'étaient pas réciproques, et sa sauveteuse ne semblait le voir que comme un très bon ami, rien de plus. Il connaissait le passé d'Olympe, son amour éternel pour Ronan, sa volonté de ne plus entretenir de relation amoureuse, et encore moins de se marier. Le jeune homme ne désespérait pas la faire un jour changer d'avis, ou du moins de pouvoir rester auprès d'elle le plus longtemps possible. Il ne savait trop comment lui avouer ce qu'il ressentait, il redoutait la réaction d'une Olympe trop préoccupée par son fils et son emploi pour s'accorder un quelconque moment de tendresse. Lorsque vint l'heure de dormir pour céder sa place à Lazare, Nicolas eut un pincement au cœur, de la jalousie, sans doute. Il ne parvenait pas à cerner le dernier arrivant du café, trop lointain pour être tout à fait honnête, et pourtant beaucoup moins arrogant et désagréable que lorsqu'il était arrivé au Sans-Culotte. Après avoir surveillé Petit Ronan, après avoir joué avec lui puis l'avoir couché, Lazare devenait garde-malade. Lui qui ne se souciait guère des autres par le passé et qui préférait s'occuper de lui-même, venait de grappiller quelques nuages de plus au Paradis en aidant la mère et le fils. Le changement qui s'opérait en cet ancien officier cruel, à la limite du sadisme, était frappant. De personnage haï par une maisonnée entière, relégué à la cave en journée, il devenait peu à peu serviable, presque gentil. Sa réputation lui collait assez à la peau pour que Charlotte continue de le détester, mais André appréciait ses services et Olympe aimait converser avec lui, se rappelant la Cour et les beaux jours de Marie-Antoinette à Trianon. Ce passé commun les rapprochait, la jeune femme baissait sa garde, riait même aux quelques traits d'humour de Peyrolles dont la carapace de militaire commençait à s'effriter. En regardant Olympe dormir, il se rappela de leur altercation la veille de la fusillade du Champ-de-Mars, un an plus tôt. Il l'avait empoignée violemment par le bras et avait suggéré qu'elle pourrait faire une bien belle Comtesse de Peyrolles. En y resongeant, il comprit à quel point il avait pu être mufle avec une jeune femme qui, bien que la connaissant assez peu, ne lui avait jamais rien fait qui mérita une telle attitude. Après réflexion, il aurait tout de même bien aimé qu'elle soit sa Comtesse... Mais cette fois, plus question de menaces ni de faire peur à la jeune femme. Était-il en train de tomber amoureux, lui le militaire droit dans ses bottes et que personne ne pouvait atteindre ? Impossible ! Rejetant cette idée, il ne parvenait pas pour autant à détacher ses yeux de la malade. Seul le petit jour et l'arrivée d'André dans la chambre le sortirent de ce raisonnement qu'il tournait et retournait dans sa tête pour mieux le comprendre. En quittant la pièce, Lazare croisa un Nicolas de mauvaise humeur qui le salua à peine. Charlotte, forcée de constater qu'il avait rendu un grand service à tous en surveillant la mère et l'enfant, fut plus sympathique à son égard. Et pour une fois, il put quitter sa cave pour la journée, qu'il passa à dormir dans la chambre partagée avec Nicolas. En un jour, il passa du statut de pestiféré de la maison à celui de membre à part entière de la petite communauté du Sans-Culotte.

...

Il fallut deux semaines à Olympe pour achever sa convalescence. Si sa première nuit fut calme, veillée alternativement par deux anges-gardiens qu'elle ne soupçonnait pas encore, les jours qui suivirent furent au contraire plus agités. Alternant des périodes de chaud et de froid, elle avait également des courbatures, parfois des nausées et mêmes quelques hallucinations, conséquences directes de la fièvre. Visiblement, la fatigue avait laissé sa place à un mal qui déroutait ses amis. Ne quittant pas son lit, la jeune femme avait pour mission de se reposer et de guérir vite pour retrouver son fils et son café. Elle se remettait peu à peu de ses fièvres qui l'empêchaient de travailler et de recevoir ses clients. Elle manquait au Sans-Culotte, elle manquait à ses habitués, et tout cela lui manquait également. Danton et Desmoulins, venus plusieurs fois boire un verre avant d'aller à l'Assemblée, furent étonnés la première fois de ne pas la voir. Charlotte, André et Nicolas abattaient un double travail pour compenser ce vide.

« Charlotte, Olympe n'est pas là, aujourd'hui ? interrogea Camille.

- Elle est malade depuis deux jours. On l'a clouée au lit avec interdiction d'approcher Petit Ronan, on ne sait pas si c'est contagieux ou non !

- Qu'est-ce qu'elle a ? demanda à son tour Danton, inquiet.

- De la fièvre, des nausées. Et beaucoup de fatigue, aussi, répondit la jeune fille en essuyant une table.

- Alors souhaite-lui un bon rétablissement de notre part. Nous, on doit filer ! Tu viens, Camille ? Nous repasserons de temps en temps. Salut, Charlotte !

- Salut ! »

Les deux compères réclamaient de ses nouvelles fréquemment. Lucile et Gabrielle vinrent la voir à maintes reprises, tandis que Nicolas tenait sa place de serveur anonyme au comptoir. Leur présence quasi-maternelle rassurait Olympe qui se laissait faire de bon cœur. C'était bon de retomber en enfance et de se laisser bichonner ainsi. Plus d'obligations, plus de contraintes, le meilleur moyen de reprendre des forces. Lorsque les amies de la jeune femme venaient la voir, Lazare, de bonne grâce, retrouvait exceptionnellement sa cave. Il était trop tôt pour qu'il puisse ressortir et circuler à sa guise comme Nicolas, l'image de son visage étant encore trop ancrée dans les mémoires. Quant à Lucile et Gabrielle, très bavardes, elles n'auraient pas pu résister à l'envie d'en parler à leurs maris respectifs. C'était bien trop dangereux. Plus tard, peut-être, Olympe leur raconterait... Grâce à tous ces soins, entourée et cajolée, la jeune femme fut sur pied fin septembre pour apprendre la victoire inattendue - voire miraculeuse - des troupes françaises à Valmy contre les armées prussiennes et autrichiennes. Cette issue prometteuse du conflit qui opposait la Révolution à la principale puissance étrangère d'Europe sonna comme un vent de fraîcheur dans tout Paris. Durant plusieurs jours, des cris de joie et des soupirs de soulagement remplacèrent la haine et la peur dans l'esprit des Parisiens. On ne redoutait plus que les troupes de Brunswick marchent vers la capitale, la France semblait sauvée. La jeune femme ne se fit pourtant aucune illusion. La soif de sang n'était pas encore étanchée, ce n'était là que le calme avant la tempête. Outre cette victoire, elle apprit également la déchéance totale de la monarchie et l'instauration de la République 'une et indivisible', comme le souligna Danton qui levait son verre pour fêter l'évènement.

...

De gros débats soulevaient la Convention depuis plusieurs mois. Chaque sujet était bon pour lancer une discussion qui opposait les Girondins aux Montagnards. Bien que les troupes de Brunswick aient achevé leur départ du sol français, la question de la politique extérieure continuait de se poser. L'annexion de la Belgique pour en chasser l'ennemi autrichien et y imposer la liberté chère aux révolutionnaires était l'un des principaux sujets de discussion, avec l'argent que Danton gérait en tant que ministre de la Justice. Il avait démissionné de ses fonctions début octobre, car le cumul de ses deux mandats était contraire aux principes de la Convention. Démission décriée par tous ses adorateurs, qui voyaient en lui un chef incontesté. Ainsi, victime des accusations, souvent non fondées, de Manon Roland et de son époux, il était cerné de toutes parts. Enfin, se posa l'ultime question : que faire de Louis XVI, reclus dans sa prison, avec sa famille. C'était le sujet le plus délicat, il en parlait parfois à son épouse, toujours là pour l'écouter, l'apaiser et lui faire oublier ses journées. Gabrielle, à son tour, évoquait le sujet avec Olympe. En ce début de décembre, le sort de Louis XVI devint le nouveau débat de la Convention, et la jeune femme quittait volontiers son café pour assister aux conversations, dans le public, avec Lucile et Gabrielle. Elle mettait tous ses espoirs dans les plus modérés qui ne réclamaient qu'un emprisonnement à vie, et au pire le bannissement. A chaque intervention de Marat ou Robespierre réclamant la mort du souverain, Olympe serrait les poings pour contenir sa colère. Comparer Louis XVI, roi trop faible et passif, à un tyran, était bien mal connaître le monarque déchu. La jeune femme ne pouvait s'empêcher de songer à Marie-Antoinette : dans quel état de terreur devait-elle se trouver ? Et les petits Princes ? Selon ses calculs, Marie-Thérèse-Charlotte devait avoir dans les quatorze ans, à peine plus âgée que Charlotte. Et Louis-Charles sept ans. Que de dures conditions de vie pour deux enfants innocents des crimes dont on accusait leurs parents ! Maintes fois, Olympe espérait se retrouver seule avec Danton pour lui parler, le convaincre d'agir. Il était le seul, avec sa voix de stentor et sa carrure de statue grecque, à pouvoir faire tourner le vent en faveur de 'Louis Capet'. Sans lui, le Roi était perdu. Mais le Cordelier était difficile à coincer. Cette question du sort de Louis XVI était sans conteste la plus difficile qu'il ait eue à trancher. Enfin, quand l'occasion pour la jeune femme se présenta, elle la saisit au vol. Restée tard le soir au comptoir du Sans-Culotte, elle servait les derniers clients, dont Danton et Desmoulins. Dans un bâillement inélégant au possible, Camille invita son compère à le suivre pour rentrer chez eux. Olympe rattrapa le chef des Cordeliers à temps, le priant de rester quelques minutes de plus car elle avait à lui parler. Desmoulins maugréa, soupira, puis finit par accepter. Enfin seule en face à face avec Danton, la jeune femme l'invita à s'asseoir autour d'un dernier verre de vin.

« De quoi veux-tu me parler ? Fais vite, j'aimerais rentrer, je suis épuisé !

- Je veux te parler d'un sujet d'importance : le sort de Louis XVI.

- Louis Capet !

- Peu importe ! Ne change pas de sujet !

- Oui, bon... Que veux-tu savoir ?

- Quel sort lui réservez-vous ? L'exil ? La mort ? La prison ?

- Je ne sais pas.

- Tu n'es pas encore monté à la Tribune pour appeler tous les députés au meurtre ? Tu m'épates !

- Olympe, arrête tes sarcasmes, veux-tu !

- Eh bien quoi ? C'est ton 'audace' qui a provoqué les massacres du mois de septembre, tu appelles ça comment, sinon ?

- La paix avec ça ! gronda-t-il en frappant du plat de sa main sur la table. Certes mon discours a eu sa part de responsabilité, mais celui qui a crié au complot aristocratique, c'est Marat ! Il a tout le sang sur les mains !

- Quelles que soient vos responsabilités, exécuter 'Louis Capet', comme tu dis, serait commettre un meurtre ! Ne me dis pas que tu vas voter sa mort... Je t'en prie... »

La jeune femme le fixait de ses yeux doux. Un début de larmes vint humidifier ses prunelles marron, la colère laissait sa place à la tristesse et à la douleur. Elle avait assez côtoyé le Roi, bien plus que Danton, pour savoir réellement ce qu'il était. Si les accusations ne fonctionnaient pas, elle passerait par le bon sens et les sentiments...

« Qu'en penses-tu, toi, en ton for intérieur ? Je ne parle pas au député, pas à l'avocat ni à l'orateur adulé des sans-culottes, je parle à l'homme, au père, au citoyen.

- Je ne veux pas voter la mort. Pour moi, c'est aller trop loin. J'ai déjà eu la même discussion il y a peu. Robespierre réclame son procès...

- Oh, celui-là... ! Il est pire qu'une vipère ! Froid et calculateur, il progresse lentement et en silence, jusqu'au jour où il vous surprendra tous et vous enserrera dans ses anneaux !

- Je ne l'aime pas beaucoup non plus, mais tu y vas fort, Olympe... Tu le vois vraiment, avec sa carrure de coquelet, mener des foules comme je le fais ?

- Nul besoin de savoir mener des foules pour arriver à ses fins. Méfies toi de lui... Bon, et pour le procès, sur quoi veulent-ils le baser ?

- Principalement sur les pièces retrouvées dans l'armoire de fer aux Tuileries, qui vont à son encontre. Toutes ces preuves montrent bien qu'il a comploté avec Mirabeau et La Fayette pour stopper la Révolution. Au regard du peuple, c'est un traître.

- Finalement, Mirabeau était bien du côté du Roi... soupira la jeune femme, songeant aux lettres que Marie-Antoinette lui faisait parvenir deux ans plus tôt, et dans lesquelles elle disait s'en méfier.

- Oui, et pour l'en punir sa dépouille a quitté le Panthéon.

- Que vas-tu faire pour Louis XVI ? Je t'en prie, fais tout ce que tu pourras... La prison à vie ou le bannissement ne suffiraient-ils pas à tous ces députés ?

- Tu sais comme moi qu'une Révolution se nourrit de sang et de mort. Ils sont nombreux à en avoir encore une soif sans fin ! Pour Louis Capet... Je te promets de tout faire pour lui éviter la mort. Mais je ne veux pas tomber avec lui. Si je sens qu'il est perdu, je n'hésiterai pas à voter pour son exécution. Je préfère te le dire dès maintenant, que tu ne penses pas que j'aie trahi ma promesse... »

Le regard d'Olympe se fit plus dur. Être prêt à voter la mort d'un homme pour sauver sa propre tête, elle trouvait cela indigne et lâche. Au plus profond de son cœur, la jeune femme priait pour que le procès se déroule le mieux possible, pour qu'aucune tête ne tombe. Elle sentait le tiraillement dans l'esprit de son ami. Avant même d'être un homme politique, Danton était surtout un homme de cœur, un paysan champenois au comportement protecteur, voire paternel. Faire exécuter Louis XVI lui était très certainement bien plus pénible qu'il ne voulait l'admettre, mais sa position à la Convention, et même d'une façon plus générale dans la politique française, imposait quelques sacrifices.

« J'espère simplement que tu n'auras pas à en venir à de telles extrémités. Quant à t'en vouloir... Sans doute, oui. Mais je t'apprécie trop pour qu'avec le temps, cette plaie ne se répare pas. »

Dans un sourire forcé, Danton prit la main d'Olympe pour y déposer un baiser amical. Il admirait cette jeune femme courageuse qui avait tout quitté pour l'homme qu'elle aimait et qui devait aujourd'hui se battre pour vivre et faire vivre son fils. Il savait parfaitement que son cœur se balançait entre deux camps, qu'au fond elle était toujours de l'un, mais que souvent, elle débordait aussi vers l'autre. Cette discussion et son café étaient les preuves de son attachement aux deux bords qui s'offraient à elle. Pour ses convictions, pour son humanité et tout ce courage, Danton ne serait jamais ni un ennemi, ni un obstacle pour Olympe, quoi qu'elle puisse décider. Lui souhaitant une bonne nuit, il la salua, quitta la table puis sortit. La jeune femme referma le café, rangea les dernières chaises et partit se coucher, le cœur un peu moins lourd qu'avant. Deux jours plus tard, Georges quittait Paris pour un long séjour entre la Belgique et Arcis-sur-Aube, fuyant ses responsabilités et l'ouverture du procès du 'ci-devant Roi', le 11 décembre.

...

« Vous, Louis Capet, avez été reconnu coupable de conspiration contre le peuple et la Nation. Vous êtes condamné à mort, sans sursis. »

La voix du ministre de la Justice qui remplaçait Danton, Garat, venait de tomber dans un silence mortel. Seul face à ses juges, Louis XVI comprit qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre, mais il resta impassible et digne, déjà son esprit était avec Dieu. La salle était vide, le procès s'était déroulé à huis-clos. Seul l'accusé, ses juges et ses avocats furent présent. Si un public avait été autorisé à entrer dans la salle, il y aurait eu à coup sûr des émeutes, du moins des bagarres ou de violentes disputes. Au dehors, des Parisiens curieux plus qu'enragés, attendaient le verdict. Parmi eux, Olympe et Nicolas, prêt à la soutenir en cas de décision funèbre. Un homme sorti du Manège.

« La mort ! C'est pour demain ! »

Olympe laissa couler ses larmes. Le choc la poussa à s'appuyer sur l'ancien Suisse, qui l'accompagna jusqu'à un banc.

« Je n'en reviens pas... Ce n'est pas possible... Pauvre Reine... Pauvres enfants... »

Effondrée, elle se blottit dans les bras de Nicolas, qui, malgré sa tristesse, réprimait un élan de joie qui l'envahit de l'intérieur. Il berçait presque la jeune femme dont les pleurs ne parvenaient pas à s'arrêter. Danton avait trahi sa promesse, bien qu'il ait averti son amie qu'en cas d'impossibilité de sauver le Roi, il l'abandonnerait à son sort. Il n'y avait plus rien à faire ici, la jeune femme préféra rentrer chez elle et retrouver les bras de son père, le soutien de ses proches. Le soir, un billet de Danton lui arriva. Elle l'ouvrit, seule dans sa chambre, seule face à elle-même.

« Olympe,

Tu as très certainement appris la décision des juges. Cette décision fut difficile à prendre, une maigre majorité, à cinquante-trois voix près, l'ayant emporté. Comme tu t'en doutes, j'ai voté pour la mort, tout comme Camille, tout comme Fabre. Et, plus choquant, tout comme Philippe-Égalité, pourtant cousin de Louis Capet. Je n'ai pas pu faire mieux, il était perdu.

Ne m'en veux pas. Pardonne-moi.

Georges »

Olympe froissa la lettre en boule et la jeta au feu. Pardonner ? Impossible ! Pas pour le moment. Pas encore. Plus tard, peut-être, elle le pourrait. Mais à présent, elle ne pouvait que pleurer. D'autant plus que, par un journal, elle apprit la grande part jouée par son ami dans la décision du tribunal. Un violent discours comme Danton savait si bien les faire, appelant à la mort : 'on ne compose point avec les tyrans !', a-t-il hurlé dans la salle. Il s'était bien gardé de le lui écrire... Quant aux chefs d'accusations, ils étaient révoltants. Avoir mobilisé des soldats le 13 juillet 1789, soldats - dirigés par Peyrolles ! - qui avaient tiré sur la foule : s'ils avaient bien été envoyés par le Roi, jamais celui-ci n'avait donné l'ordre d'ouvrir le feu ! Avoir comploté avec Mirabeau : qu'aurait-il pu faire d'autre pour sauver ce qui restait de son monde ? Le désespoir mène à tout... Avoir trompé le peuple en acceptant la Constitution, pour ensuite fuir à Varennes : certes, il fallait le reconnaître, c'était là une énorme erreur. Méritait-il la mort pour autant ? Mais le pire vint de la supposée participation de Louis XVI à la fusillade du Champ-de-Mars et à l'assaut des Tuileries. Il n'était plus maître de la situation pour l'un, victime pendant l'autre. Tissus de mensonges et d'injustices qui révoltaient Olympe. Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas. Elle resta seule, assise dans son lit, à fixer un mur, puis un autre, puis le plafond. Vers six heures, ce lundi 21 janvier, les tambours battaient la générale. La jeune femme quitta son lit et s'habilla comme lors de la prise de la Bastille, puis l'assaut des Tuileries, avec une longue cape noire en plus, maigre signe de deuil et meilleur bouclier contre le froid qui envahissait Paris. Trop nouée pour déjeuner, elle préféra préparer le café pour qu'il puisse recevoir ses clients habituels lorsqu'il ouvrirait ses portes. Vers neuf heures, la jeune femme s'apprêta à quitter le Sans-Culotte avec Nicolas, qui avait promis de l'accompagner, lorsque Lazare les interpela.

« Je veux venir aussi.

- Mais c'est trop dangereux, vous n'y pensez pas !

- Je m'en moque. Je tenais mon pouvoir du Roi, je tiens à l'accompagner jusqu'au bout. Plus personne ne se souvient de mon visage, les députés se battent entre eux, les Parisiens subissent. Quand bien même, je ne crains pas la mort.

- Soit, venez... soupira Olympe, au fond touchée par cet élan de fidélité émanant d'un homme qu'elle commençait à apprécier malgré ses antécédents. »

La marche jusqu'à la place de la Révolution fut silencieuse. Olympe s'appuyait sur Lazare et Nicolas, tant ses membres tremblaient. Arrivés sur place, ils ne voyaient l'échafaud que de loin. La populace était tenue à distance par des canons et des soldats. De là où ils se trouvaient, les trois compères du Sans-Culotte avaient une vue complète. Vers dix heures, la voiture verte du maire, Chambon, arriva sur la place, cernée de soldats, de tambours et d'une escorte populaire. Le silence était de rigueur, aucune hargne de se lisait sur les visages, une simple douleur, de la tristesse, parfois du regret. Louis XVI sortit dignement de la voiture et ôta sa redingote. Les mains liés, il sentit la lame des ciseaux d'un assistant de Sanson, le bourreau, lui couper le col de sa chemise et ses fins cheveux blonds. Dans un silence lourd, il monta sur l'estrade pour rejoindre Sanson.

« Je pardonne à tout mon peuple, que ma mort ne soit point vengée, que... »

Les tambours se mirent à battre pour couvrir le son de sa voix. Olympe tendait l'oreille, mais plus rien ne lui parvenait. En un instant, la planche bascula, la lunette se ferma, et un bruit d'acier signala que c'était fini. La jeune femme détourna les yeux pour ne rien voir et réprima difficilement une nausée. L'un des bourreaux souleva la tête ensanglantée et méchamment abîmée par le couperet mal tombé.

« Vive la Nation ! »

Mais ce cri, émis par quelques citoyens, ne fut pas repris en écho. La plupart s'approchèrent en silence de l'échafaud pour tremper leurs mouchoirs ou autres objets dans le sang du monarque. La jeune femme s'effondra, en larmes, dans les bras de Lazare dont la gorge se serrait. Nicolas se sentait mal à l'aise. Les Parisiens curieux s'éloignaient, réprimant eux aussi un chagrin difficile à cacher. Les canons tonnèrent pour avertir Marie-Antoinette et ses enfants qu'à dix heures et vingt-deux minutes précisément, Louis XVI n'était plus.

« J'ai un mouchoir, voulez-vous... ? demanda timidement Nicolas.

- Non, merci. Une relique sans doute précieuse pour beaucoup, mais que je ne tiens pas à posséder. »

Olympe se redressa et essuya ses larmes. C'était terminé, déjà le corps et la tête étaient mis en bière pour être enterrés, sous de la chaux vive, au cimetière de la Madeleine. Le petit groupe repartit lentement vers le Sans-Culotte où du travail, bien pénible ce jour-là, les attendait.