Chapitre 26 : Raison et sentiments
L'exécution de Louis XVI avait provoqué une vague de violence dans toute l'Europe. Désormais, la France n'avait plus seulement l'Autriche et la Prusse comme ennemis, mais toutes les puissances du continent : Espagne, Portugal, Pays Bas, Angleterre, Russie, provinces italiennes et principautés allemandes, chacun voyait dans ce geste l'ultime affront, l'acte de trop. Aussitôt, les tensions se firent de nouveau sentir dans Paris. Outre le front du Rhin, toujours en activité, s'ouvraient ceux de la Belgique et de l'Angleterre. Danton s'agitait. Il devait ménager le général Dumouriez, grand vainqueur de Valmy, mais terriblement difficile à cerner, et surtout fortement hostile à la République. De l'autre côté, il y avait la Convention toute occupée de l'enterrement en grandes pompes du député Le Peltier de Saint-Fargeau, assassiné par l'un des anciens gardes du Roi pour venger son exécution. Tous les députés hurlèrent au crime, Danton lui accorda l'honneur d'un long discours à la Tribune, Camille et Lucile déposèrent une couronne sur son cercueil en route pour le Panthéon. Et enfin, il y avait la douce Gabrielle, enceinte et proche de son terme. L'épouse du Cordelier était devenue faible depuis quelques temps, sans cesse inquiète pour son mari qu'elle suivait jusqu'aux galeries de la Convention, et vivant une grossesse plus difficile que les précédentes. Olympe avait délaissé son café durant quelques semaines pour rester auprès de son amie, avec Lucile. C'était la moindre des choses à faire en pareil cas, d'autant que les deux fils Danton, Antoine et François-Georges, étaient encore bien jeunes. Cédant aux pressions politico-militaires et à la nécessité de se rallier Dumouriez, Georges serra Gabrielle dans ses bras, l'embrassa puis partit début février pour la Belgique, où il devait redorer le blason de la Révolution aux yeux des Liégeois. L'épouse une nouvelle fois esseulée ne put que le regarder partir, les yeux embués de larmes, et vit sa santé diminuer de jour en jour. Olympe restait sans cesse à ses côtés, assistée de Lucile, des deux suivantes employées cour du Commerce et de Louise Gély, une jeune fille de seize ans, voisine des Danton et sœur de cœur des petits Antoine et François-Georges. Cette grande amie de Gabrielle savait l'entourer de ses soins les plus délicats, et était d'une aide précieuse pour les deux infirmières improvisées. Durant plusieurs jours, Olympe ne quitta pas le domicile des Danton et confia son café à son père et ses amis. Un soir, alors qu'elle brodait en compagnie de Lucile, un hurlement de Gabrielle les interpela. Elles comprirent immédiatement ce qui se passait, le bébé allait arriver, la naissance serait difficile, la future mère semblait paralysée par la douleur. Revivant son propre accouchement, Olympe se maîtrisa pour être plus efficace. En restant calme, elle inciterait Gabrielle à l'imiter et la rassurerait. Les heures défilaient, l'épouse de Georges souffrait le martyr. Quand enfin le bébé vint au monde, Lucile ne put que constater qu'il était déjà mort. Tant d'efforts pour une si grande peine... La parturiente n'eut que quelques instants de répit. Olympe lui tenait la main et tentait de l'apaiser, de lui souffler des paroles douces pour la calmer. Mais ce fut inutile. Une heure après la naissance de ce fils mort-né, Gabrielle le rejoignait.
« C'est fini, pleura Lucile en fermant les yeux de la morte.
- Comment va-t-on l'annoncer à Georges ? murmura Olympe, dont la voix s'étouffait de sanglots.
- Camille va lui envoyer un courrier. Ça va être très dur... »
Le jour-même, François Charpentier, père de la défunte, insista pour qu'elle fut inhumée aussitôt. On vêtit son corps de noir et la bière quitta la cour du Commerce le 10 février dans l'après-midi pour le cimetière Sainte-Catherine. Derrière le convoi marchaient Lucile, appuyée sur Camille, Olympe, Louise, Fabre et quelques Cordeliers fidèles, qui aimaient beaucoup Gabrielle. La jeune femme songea que le sort s'acharnait à lui arracher tous ceux qu'elle aimait, qu'ils finissaient tous par mourir sous ses yeux. Cette pensée lui était insupportable. Que deviendrait-elle si son fils, qui allait fêter ses trois ans, son père, Charlotte ou ses amis mouraient également ? Elle serait seule au monde, ne pouvant même pas s'appuyer sur Solène, dont elle ignorait totalement ce qu'elle était devenue. Une semaine plus tard, lorsque Danton arriva chez lui, il se trouva face à une porte mise sous scellés durant l'absence des deux propriétaires. En entrant chez lui, un cri de douleur le terrassa, et Georges tomba à genoux en plein milieu du salon. Il venait de perdre à la fois son épouse chérie et un fils, une partie de lui-même lui était arrachée.
« Gabrielle ! Non ! Pardonne-moi, Gabrielle, pardonne-moi ! »
Lucile et Camille le regardaient, comme figés. Olympe, peinée et prise de pitié face à un tel désarroi, s'agenouilla à son côté et le prit dans ses bras. Il n'y avait rien à dire, juste à laisser sa peine et sa colère s'évacuer. Il n'avait pas été là lors des derniers instants de sa femme, il ne verrait plus son doux visage illuminer le salon, sa voix chantante animer ses réunions. Ces temps heureux étaient finis, ça lui était insupportable. Malgré le soutien d'Olympe, malgré la présence de ses amis, une seule chose lui restait à faire, et il s'y précipita, laissant tout le monde interloqué. La jeune femme le regarda partir sans comprendre tandis que Lucile restait hébétée. Ce ne fut que le lendemain que la jeune femme, retournée chez elle tant le vide chez les Danton était grand, sut ce que Georges avait fait. Emmenant à sa suite un sculpteur, il s'était dirigé vers le cimetière où était enterrée son épouse depuis une semaine. Moyennant une belle liasse d'assignats, il imposa à l'artisan de l'aider à déterrer la bière et de réaliser le masque mortuaire de la défunte.
« En découvrant le corps de Gabrielle, Danton n'a pu s'empêcher de la serrer dans ses bras et de l'embrasser, en lui demandant pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait, acheva Lucile.
- Georges ne fait rien dans la demi-mesure. Sa douleur fait tellement de peine à voir, mais aller jusqu'à déterrer le corps... ! Le pauvre sculpteur a dû être terrifié ! s'étonna Olympe, un peu dégoûtée par cette pratique surprenante.
- Oh oui, il l'a été ! Désormais le buste de notre Gabrielle trône dans son salon, à surveiller les actions de son mari, demeuré inconsolable. On ne l'a pas revu durant trois jours à la Convention, tout le monde s'en est inquiété à un tel point que même Robespierre lui a écrit un mot de soutien. Pourtant ce n'est pas son genre ! Mais tu connais Danton, il n'en a eu que faire...
- Et il a eu raison ! »
...
Le temps a le don de panser les plaies, c'est bien connu. Et, pour se guérir de ses peines, Olympe se plongea sans relâche dans son travail. Son père commençait à devenir âgé, il ne pouvait plus être aussi efficace qu'auparavant. Alors, heureusement, il y avait Charlotte qui fêtait ses quatorze printemps et devenait une belle jeune fille. Et puis il y avait Nicolas et Lazare, qui était parvenu à se faire une place dans le petit groupe et à se rendre plus qu'utile, pour le plus grand désespoir de l'ancien Suisse. Menacé dès son arrivée par Olympe de retrouver les rues de Paris à la fin de l'année 1792, il avait pu sauver sa place au Sans-Culotte pour une durée indéterminée, mais qu'il espérait la plus longue possible. Nicolas avait mis tous ses espoirs dans ce départ qu'il imaginait acquis, grande fut sa déception de voir que celui qu'il considérait comme son rival restait au café, et qu'il était même très apprécié par la maîtresse des lieux. Partageant toujours la même chambre, ils ne s'entendaient que devant la jeune femme, pour sauver les apparences, mais une sorte de petite guerre sentimentale s'était déclarée entre eux. Ils allaient même jusqu'à se disputer les moments passés à s'occuper de Petit Ronan pour montrer à Olympe à quels point ils feraient tous les deux de très bons pères. Mais la jeune femme s'évertuait à ne rien voir de leur manège - volontairement ou non, tout le monde se posait d'ailleurs la question ! - et elle s'occupa surtout de répartir les tâches au Sans-Culotte, afin d'alléger le travail de son père. Alors désormais, les commandes seraient prises par Charlotte, la patronne elle-même tiendrait le comptoir et le service serait effectué par Nicolas et Lazare, dont les traits, non vus dans la capitale depuis plus de huit mois, semblaient oubliés des Parisiens. Le jeune homme ne redoutait plus d'être découvert et poursuivi. Les habitants du quartier étaient passés à autre chose, et les autorités avaient l'air de penser que tous les soldats restés fidèles au Roi durant l'assaut des Tuileries avaient fini par être massacrés ou emprisonnés. Désormais, ce qui inquiétait tout le monde, c'étaient les invasions étrangères par la Hollande et la Prusse, mais surtout le conflit intérieur qui venait d'éclater au début du mois de mars. En effet, hostiles à la République, choqués par l'exécution du Roi et demeurés des catholiques convaincus, des paysans vendéens s'étaient rebellés contre les autorités révolutionnaires de leur région. Avec tous ces regards tournés loin de la capitale, Lazare était enfin en paix. Il avait même recommencé à sortir et accompagnait souvent Olympe lorsqu'elle faisait des courses, laissant à Nicolas et Charlotte le soin de tenir le Sans-Culotte en leur absence. Bien qu'il ait trop longtemps refusé d'admettre ses sentiments pour Olympe, Peyrolles avait enfin fini par se les avouer et même assumer cette 'faiblesse amoureuse'. Ses sorties en compagnie de l'ancienne sous-gouvernante des Princes étaient donc l'occasion rêvée de créer un rapprochement avec la jeune femme. Il était passé du statut de brute cruelle, sans pitié et peu sociable dans l'esprit d'Olympe, à celui de presque ami, seul vestige de sa vie à Versailles, le dernier qui connaissait la Cour aussi bien qu'elle, pour l'avoir fréquentée. La jeune femme ne s'en méfiait plus, au contraire, ils passaient de nombreuses heures ensemble à ressasser le passé, tels de vieux camarades de guerre qui se rappelaient 'le bon temps'. Et puis surtout, elle ne lui imposait plus de partir, il était libre de quitter le Sans-Culotte lorsque bon lui semblerait. Ce qu'au fond Olympe n'espérait pas. Tout ce qui lui rappelait la Reine était bon à prendre et à garder. Ainsi, presque un mois après la mort de Gabrielle, la jeune femme semblait repartie sur le chemin de la vie, entourée de toutes les personnes auxquelles elle tenait le plus, à quelques exceptions près. Mais si, dans le café, tout était paisible, avec son lot de clients habitués et fidèles, dans les rues, déjà, on parlait de recommencer les massacres des ennemis de la Révolution, comme au mois de septembre précédent. La République n'avait pas de réel dirigeant, chacun pouvait s'approcher du pouvoir à sa guise selon ce qu'il avait à prouver. Ainsi, Marat, plus agité que jamais par les louvoiements de Dumouriez en Belgique face à Danton, criait haut et fort que la Nation était en danger, qu'à nouveau le sang devait couler pour épurer la France, que le complot aristocrate était en route. À la Convention, les Montagnards l'évitaient. Il faisait trop de bruit, rouvrait des plaies mal fermées et dont la responsabilité était toujours attribuée à Danton. Ces massacres, le chef des Cordeliers voulait les éviter à tout prix. Les citoyens ne devaient pas se faire justice eux-mêmes, c'était à des juges de la leur rendre. Montant à la Tribune le 10 mars, il interpela ses collègues députés.
« Evitons le chaos qui menace la Nation, plus de justice individuelle, plus de vengeance ! Je demande la création d'un Tribunal Révolutionnaire, que celui-ci rende la justice à chaque citoyen, punisse de mort les ennemis de la République et de la Révolution, et tout massacre sera évité. Ce que l'Assemblée n'a pas fait, la Convention le fera ! »
Une vague d'applaudissements résonna dans la salle, du côté des députés comme du public. Brillant orateur, Danton avait une nouvelle fois rallié la majorité à sa cause. Ainsi, tard le soir, il put quitter fièrement la séance avec Camille pour boire un dernier verre au Sans-Culotte, et y raconter son succès. Olympe, qui raccompagnait quelques fidèles à la porte, vit ses amis arriver et les invita à entrer.
« Olympe, sers-nous un bon Bourgogne, je meurs de soif ! Et apportes-nous de quoi manger, aussi. Déchaîner les passions, ça creuse ! décréta le Cordelier en s'installant face à Camille.
- Tu as encore soulevé toute la Convention par l'un de tes discours ? sourit la jeune femme.
- Oui, et pas des moindres ! »
Arrachant la chair d'une cuisse de poulet avec un appétit vorace, Danton reprit aussitôt son explication.
« On voulait éviter que les massacres de septembre recommencent. Marat hurle au complot, toute la salle s'est agitée. Alors j'ai lancé l'idée de rouvrir le Tribunal Révolutionnaire. Cinq juges, un accusateur public et deux adjoints. Voilà ceux qui rendront la justice, et qui condamneront les ennemis de la Nation. Plus personne ne voudra aller massacrer qui que ce soit. »
Olympe le regardait tristement. Bourré de bonne volonté, voulant à tout prix éviter les bains de sang, Danton venait une nouvelle fois d'appeler à la délation et à la violence. Un tel tribunal, qui allait envoyer, à n'en pas douter, des innocents à la guillotine sur simple accusation et avec un semblant de procès, était un nouveau pas vers une population terrorisée, prête à tout pour sauver sa tête au détriment de celles des autres.
« Qu'entends-tu par ennemis de la Nation ?
- Les prêtres réfractaires, les aristocrates, tous ceux qui espèrent rétablir la monarchie, ceux, en général, qui ont des intérêts divergents de ceux de la République.
- Belle leçon de liberté. Tu vas appeler les Parisiens à se dénoncer entre eux, tu es vraiment sûr que ça soit une solution viable ?
- Ce que tu peux être négative parfois ! Tu vois toujours le mal partout !
- C'est parce qu'il y est... »
La jeune femme quitta la table de ses amis, ou du moins de ceux qu'elle pensait l'être. Avec le temps, cette impression que tout était en train de les éloigner grandissait. Elle retourna à son comptoir pour chercher la commande de la table voisine, lorsque Peyrolles arriva dans la salle. Danton fut aussitôt interloqué par le nouvel arrivant. Plusieurs fois, il délaissa son poulet pour l'observer, intrigué. Quand Lazare vint emporter la bouteille vide pour en ramener une pleine, le Cordelier le désigna du doigt.
« Toi, je t'ai déjà vu quelque part... Mais je n'arrive pas à me rappeler quand, ni où... »
Le jeune homme se contenta de le regarder sans rien répondre. Manifestement, l'ancien avocat avait meilleure mémoire que les Parisiens. Olympe, elle, se sentit pâlir. Vu le passé de Lazare, Danton n'aurait aucun scrupule à inaugurer son Tribunal Révolutionnaire avec l'ancien officier, très connu pour sa fidélité à la couronne et pour avoir fait trop souvent tirer sur la populace. De nouveau, le monument de la Convention observait en coin Peyrolles, qui continuait son service, en espérant le reconnaître à force de le regarder. Le changement de son visage fit comprendre à Olympe qu'il était enfin parvenu à resituer Lazare dans son esprit.
« L'officier ! C'est bien toi qui a molesté Olympe lorsque l'on a présenté la pétition à l'Assemblée ! Et c'est toi aussi celui que les honnêtes citoyens surnommaient 'le boucher' tellement tu as de sang sur les mains ! Je te reconnais !
- Tu dois faire erreur... tenta la jeune femme en blêmissant.
- Non, pas d'erreur ! Bougre, que fais-tu là ! Olympe, tu caches des comploteurs, des ennemis de la France chez toi, maintenant ? rugit le député, rouge de colère. »
La jeune femme vit les derniers clients présents se retourner vers eux. Voulant éviter tout incident, elle les pria de l'excuser pour ces désagréments et les invita à quitter le Sans-Culotte. Elle arrangerait tout, il ne fallait pas s'en faire. Quand enfin la salle fut vide, il ne restait plus que Danton, dont les narines se gonflaient au rythme de sa respiration, tel un taureau prêt à charger Desmoulins qui fronçait les sourcils Lazare resté calme malgré l'évolution de la situation et Olympe qui se liquéfiait sur place.
« Je reçois qui je veux chez moi, jusqu'à preuve du contraire !
- Tu trahis la patrie, tu sais ce que ça peut te coûter ?
- Tu n'oserais pas faire tomber ma tête !
- Pour la Nation, je peux abattre des montagnes !
- Eh bien, vas-y ! Dénonces-moi ! Qu'est-ce que tu attends ? Tu oublies vite qui sont tes amis, Georges, tu écoutes trop ceux qui te détruiront demain, mais tu ne peux pas passer outre mes petites failles ?
- Une faille ? C'est un ennemi de la Révolution ! Il t'a même agressée en pleine rue ! Dès demain, tu peux en être sûre, il sera derrière les barreaux à attendre son jugement et son exécution !
- Si tu fais quoi que ce soit, tu peux faire une croix sur moi, sur ici, sur tout. Je te pensais mon ami, je croyais que tu m'aimais bien. Rappelle-toi qui était là lorsque tu as perdu Gabrielle... ! »
Ce dernier trait toucha Danton en plein cœur. Olympe venait de lui agiter ses erreurs et sa négligence sous le nez, rappelant un souvenir encore douloureux. Ce n'était ni plus ni moins que du chantage, mais elle avait gagné. De mauvaise grâce, il finit par se calmer et se rasseoir, non sans fusiller Lazare avec des yeux noirs de colère. Mais il appréciait trop Olympe pour faire quoi que ce soit qui ait pu lui nuire, car au fond, dénoncer Peyrolles, c'était dénoncer la jeune femme qui l'avait hébergé.
« Soit. Mais tu me déçois.
- Toi aussi, tu me déçois. Je te pensais plus humain. »
Danton ne répondit pas. Desmoulins n'avait rien dit, mais il n'en pensait pas moins, fixant méchamment l'ancien soldat, et rejoignait l'avis de son compère. On était loin de la timide jeune femme effondrée après le décès de Ronan. Elle aurait pu devenir une révolutionnaire convaincue si le paysan n'était pas mort, ou si elle était restée rue du Théâtre-Français avec Camille et Lucile pour la guider. Sa nature profonde reprenait le dessus malgré tout. Mais il comprenait également son ami, lui aussi aimait beaucoup Olympe, quoi qu'elle pense. Elle était sans doute la seule personne à pouvoir profiter d'une telle indulgence de la part de ces deux révolutionnaires qui n'étaient prêts à aucune concession politique. Et c'était cette amitié et ce respect qui la sauvaient une nouvelle fois. Restait à savoir jusqu'à quand elle pourrait ainsi braver les convictions des deux Cordeliers sans risquer de tout perdre, à commencer par sa propre vie. Une fois le souper des deux députés achevé et les verres vidés, Georges et Camille quittèrent le Sans-Culotte sur un bonsoir à peine audible, avec un goût amer dans la bouche. Olympe resta plantée sur place, comme vidée d'avoir eu à affronter ses deux amis. Mais la victoire était pour elle, c'était tout ce qui comptait.
« Merci, Olympe. Il y a six mois, vous n'auriez pas hésité à me dénoncer. Aujourd'hui vous vous battez pour me sauver. Pourquoi... ? »
La jeune femme dévisagea Peyrolles sans répondre. Pourquoi ? C'était une excellente question. Elle refusait ce principe même d'envoyer à la mort tout le monde et n'importe qui, juste parce qu'ils ne correspondaient pas à l'idée que les députés se faisaient du citoyen parfait. Quel était ce besoin incessant qu'avaient tous les hommes de voir du sang couler ? Mais au fond, n'était-ce pas une autre raison qui l'avait poussée à lutter ainsi contre l'homme fort de la Convention, et à le provoquer ? Une raison plus... personnelle ?
« J'ai fait ce que je considérais être mon devoir. »
Lazare eut la sensation de se prendre une douche froide et parut déçu de cette réponse. Il s'attendait à autre chose. Ou plutôt, il attendait autre chose. Une chose qui ne venait pas. La jeune femme rangea les dernières chaises qui traînaient et ferma la porte du Sans-Culotte à clé. Elle passa une dernière fois derrière son comptoir pour ranger les bouteilles de vin, puis se dirigea vers l'escalier menant aux chambres, en passant devant Lazare, demeuré silencieux. Alors qu'elle allait gravir la première marche, elle s'arrêta net, se retourna et fixa Peyrolles qui la regardait. Hésitant à peine quelques secondes, elle se précipita sur lui et l'embrassa. Tout d'abord surpris de recevoir ce baiser qu'il n'attendait plus, il se laissa aller et la serra dans ses bras. Mais ce moment de bonheur ne dura qu'un instant, Olympe interrompit son geste.
« Désolée, pardon, je... Je ne peux pas... Ronan... Vous comprenez ?
- Non, je ne comprends pas. C'était il y a quatre ans, la vie continue... Vous... Tu ne peux pas t'interdire d'aimer toute ta vie, si ?
- Si... Non... Je ne sais plus...
- Moi, je sais. Je sais que je t'aime, Olympe. Et je crois que toi aussi, tu m'aimes. »
La jeune femme n'eut pas le temps de répondre qu'il déposait déjà ses lèvres sur les siennes. S'abandonnant à ses sentiments, luttant contre ses remords et cette horrible sensation de trahir la mémoire de Ronan, Olympe finit par se laisser faire. C'était bon de se sentir aimée et d'aimer en retour. Mais surtout, elle pouvait enfin aimer un homme bien vivant et non un fantôme. Lazare n'était plus un monstre aux yeux de la jeune femme. Elle ne l'avait jamais vu si doux, si tendre. La brute épaisse semblait avoir disparu. Après un instant passé à se contempler mutuellement, ils montèrent vers l'étage. Mais, pour une fois, Lazare ne dormit pas dans la chambre qu'il partageait avec Nicolas.
