Chapitre 27 : Le Baron

Un mois s'était écoulé depuis l'incident qui avait opposé Olympe et Lazare à Danton et Desmoulins. La jeune femme n'avait pas eu de leurs nouvelles depuis, elle n'avait pas non plus cherché à les voir. L'altercation lui avait laissé un souvenir désagréable, elle préférait laisser passer un peu de temps avant de les retrouver. En outre, Olympe avait appris par Lucile - qu'au contraire elle continuait de voir très souvent - la création du Comité de Salut Public par Danton, quelques jours auparavant. Et, depuis cette date, il ne quittait pour ainsi dire jamais la salle verte des Tuileries, ancienne pièce rattachée aux appartements privés de Louis XVI. Il y passait ses journées, ne la quittant que pour dîner au Procope et y revenant jusqu'au petit matin. Il n'avait même plus le temps de venir au Sans-Culotte pour boire son verre de vin quotidien. Cette situation arrangeait quelque peu Olympe. Dépassant même la virulente discussion qui les avait opposés, elle était à présent officiellement en couple avec Lazare, et la jeune femme connaissait par avance l'opinion que Camille et Georges se feraient de sa nouvelle situation amoureuse. Le Sans-Culotte semblait plus vivant depuis que la maîtresse des lieux et son amant avaient cessé de se tourner autour pour enfin s'avouer leurs sentiments. Une bouffée de joie envahit le café qui revivait, ce qui se répercutait sur les clients. Seuls Nicolas et Charlotte semblaient hostiles à cette idylle. Nicolas avait perdu son combat amoureux face à Peyrolles et ne cessait de regretter Olympe. Sa dévotion était intacte, mais son amour propre franchement blessé. Charlotte, elle, détestait Lazare et ne voyait là qu'une trahison à la mémoire de Ronan. Mais surtout, très amie avec l'ancien Suisse qu'elle considérait comme un grand frère, elle ne pouvait que le voir se morfondre devant ce bonheur naissant, sans trouver le moyen de lui remonter le moral. Seul Petit Ronan était ravi de ce changement. Depuis que Lazare était en couple avec Olympe, il s'était rapproché du garçonnet qui avait désormais un semblant de père. Le petit garçon de quatre ans était vif et joueur, courant partout dans le café au plus grand amusement des fidèles des lieux, qui le regardaient grandir à une allure folle. Olympe était fière de ce petit bonhomme qui ressemblait de plus en plus à son père, tout en gardant les traits fins et le caractère volontaire de sa mère. Cependant, dès que l'on passait le pas de la porte du Sans-Culotte pour retrouver les rues parisiennes, on quittait cette ambiance détendue et on revenait à la dure réalité, celle que les plus lucides appelaient déjà la 'Terreur'. Une terreur entretenue par les Montagnards les plus véhéments, à la tête desquels se trouvait Robespierre. Olympe n'était pas étonnée que ce personnage, dont elle se méfiait depuis le début, soit à la tête de ce mouvement visant à maintenir la population au calme en l'enracinant dans un climat de peur. Elle ne pouvait que constater chaque jour, en sortant s'approvisionner pour le café, à quel point les Parisiens vivaient dans la crainte. Ils étaient agités par la trahison de Dumouriez, passé lui aussi dans le camp royaliste, inquiétés par l'avancée du conflit extérieur et interloqués par la guerre civile qui faisait rage de la Vendée à la Normandie. Tout allait à vau-l'eau, la jeune République n'était plus qu'un tohu-bohu général où tout pouvait changer à chaque instant. A l'image de la rue, les députés s'entredéchiraient au sein même de la Convention, opposant les Girondins menés par Roland et Buzot, à Danton, leur perpétuelle cible. Au dehors, les sans-culottes admirateurs de l'avocat d'Arcis-sur-Aube criaient leur misère et dénonçaient à tours de bras les ennemis de la Nation et les contre-révolutionnaires. Un regard trop hautain, un patron peu généreux, une femme trop maniérée, et les citoyens visés passaient devant le Tribunal Révolutionnaire, face à Antoine-Quentin Fouquier-Tinville, sombre accusateur public à l'allure de vautour. Si les débuts du tribunal furent qualifiés de lents par le Comité de Salut Public et la Convention, son rythme commençait à s'accélérer. Olympe voyait souvent les charrettes des condamnés passer, songeant avec peine à ces innocents qui allaient être exécutés pour des accusations grotesques et légères. 'La France devient folle', murmurait-elle à Lazare, face à une salle pleine de ces sans-culottes à la fois délateurs et apeurés. Une nouvelle fois, Marat appelait à l'épuration de la Nation, à la mort des usurpateurs, des profiteurs et de tous ceux qui balançaient du côté de la monarchie. Dans son Ami du peuple, il déplorait la lenteur du Tribunal Révolutionnaire et estimait les aider en dressant la liste des ennemis de la Révolution, réclamant des têtes par centaines. Un matin, alors que Nicolas revenait d'une course au Palais-Royal avec Charlotte, il agita un numéro du journal de Marat sous le nez d'Olympe. A sa grande stupéfaction, elle faisait partie de cette liste d'ennemis à abattre. La surprise était d'importance pour la jeune femme, qui n'avait jamais comploté pour réinstaurer la monarchie, et qui tentait de peu faire parler d'elle.

« Je ne comprends pas ce que mon nom fait dans cette liste. Je n'ai jamais côtoyé Marat, ni de près, ni de loin.

- Peut-être est-il influencé par Robespierre ? souffla Lazare.

- Peut-être qu'il a appris qui se terrait ici depuis des mois, oui ! lança Charlotte en visant l'ancien officier.

- Vous n'allez pas recommencer, tous les deux ! Personne ne sait pour Lazare, à part Danton et Desmoulins. Et je sais qu'ils n'ont rien dit ! »

Exaspérée, Olympe les sépara et jeta le torchon de Marat au feu.

« Cet homme est fou et sanguinaire. Je suis sûre que dans sa baignoire il boit des litres de sang pour mieux recracher du fiel ensuite ! Il est simplement jaloux. Une femme qui réussit, ça doit le dépasser. Laissons tomber cette histoire, il ne vaut même pas la peine que je lui accorde quelque crédit que ce soit. »

La jeune femme tentait de se convaincre qu'elle ne risquait rien, que son nom ajouté à la liste - trop longue - des ennemis désignés par Marat n'était qu'une pure vengeance personnelle ou un excédent de méchanceté gratuite.

...

Avec les semaines, la pseudo menace représentée par son nom affiché dans l'Ami du peuple s'était effacée de la mémoire d'Olympe. D'autant plus que, acquitté de son procès intenté à la demande des Girondins, Marat était de la meilleure humeur possible : les ennemis de la Nation attendraient bien quelques jours de plus. Ce qui inquiétait la jeune femme au plus haut point, c'était l'avenir, la peur du lendemain. La guerre qui faisait rage à la Convention était sur le point d'éclater et d'éloigner du pouvoir toute une partie des révolutionnaires ayant permis l'instauration de la République.

« Ils veulent nous diriger, mais ils ne savent pas se diriger eux-mêmes, soupira la jeune femme appuyée à son comptoir. »

Nicolas l'approuva d'un haussement d'épaules. La politique le dépassait et il ne comprenait pas ce qui pouvait intéresser Olympe dans cet amas désorganisé d'idées et de discours. La jeune femme s'en faisait principalement pour ses amis Cordeliers. Elle le sentait, bientôt la Révolution allait faire tomber ses propres enfants comme des pions sur un échiquier et les dévorer un par un. Dans les rues, elle vit des placards appelant les sans-culottes à marcher sur la Convention pour arracher de leurs sièges la majorité des députés girondins. Les premiers pions venaient de choir, et la chute était vertigineuse. Danton n'avait rien fait pour empêcher ses admirateurs infaillibles d'emmener le clan Roland, mais cette arrestation le taraudait. Desmoulins, lui, exultait. Il voyait ses articles susciter un réel enthousiasme, il se sentait comme l'un des tombeurs des Girondins. C'était grisant. Ce renversement politique venait d'aggraver la situation intérieure de la France, ainsi que le climat de la capitale. Mais malgré toute cette agitation, le géant des Cordeliers eut le temps de songer à son bonheur personnel. En effet, quelques jours plus tard, Olympe fut conviée avec Charlotte au mariage de Danton avec la jeune Louise Gély, à peine plus âgée que le Petit Chat. Cette idée, Georges ne l'aurait sans doute pas eue si Gabrielle, sa défunte épouse, ne l'avait poussé à se marier avec leur petite voisine si jamais elle venait à décéder. Et puis, finalement, l'avocat avait cédé à la tentation, ce tendron de seize ans étant à son goût. La patronne du Sans-Culotte profita de cet instant heureux pour renouer avec ses amis. Manifestement, la colère semblait passée. Camille était tout à son combat, Georges au contraire semblait se lasser, il était moins vif. La présence de Louise à ses côtés ne pouvait être qu'un remontant, une nouvelle occasion de se remettre sur les routes du devoir. Le mariage fut donc célébré à l'Hôtel de Ville le 17 juin, en compagnie de Desmoulins, Lucile, Fabre, Paré et quelques autres Cordeliers. Olympe espérait que cette union, désirée par Gabrielle, morte depuis quatre mois, aiderait Danton à se relever du coup sévère porté par la chute des Girondins. Adressant ses félicitations aux nouveaux mariés, elle serra son ami dans ses bras, en signe de réconciliation.

...

Olympe tournait les pages d'une gazette en soupirant. Assise à une table du Sans-Culotte, elle restait seule, à surveiller les demandes des rares clients de cette fin de journée. En tout et pour tout, une table de quatre, bien calme, et un homme seul un peu plus loin. Dans la rue, le contraste était clair avec le café : les canons tonnaient, la foule hurlait. Quelques minutes plus tard, Nicolas et Charlotte arrivèrent en trombe, un panier sous le bras.

« C'est le bazar dehors ! Les femmes se martèlent la poitrine en pleurant, les hommes réclament la tête de cette Charlotte Corday, annonça le Petit Chat en s'asseyant en face de son amie.

- Marat était honni, et maintenant qu'il est mort, on l'acclame ! Je n'en reviens pas que l'on ait exposé sa dépouille au Club des Cordeliers !

- Ce privilège a pourtant été accordé à Ronan... souffla Charlotte.

- Oui, mais Ronan, c'était Ronan ! Et surtout, il était l'ami de Camille et Georges, alors que ce médecin illuminé était fui de Robespierre lui-même ! Les gens sont tellement inconstants... »

Charlotte quitta la salle pour monter à l'étage lorsque Lazare s'installa à côté d'Olympe. Nicolas les toisa d'un regard douloureux, blessé au fond d'être quasiment ignoré par celle qu'il aimait depuis qu'il l'avait vue aux Tuileries, ange tombé du Ciel pour lui éviter la mort. Rapidement, il rangea le contenu du panier et partit rejoindre le Petit Chat pour assister André, malade et cloué au lit. La jeune femme restait seule avec son amant, toujours le nez plongé au-dessus de son journal.

« Qu'est-ce qui ne va pas, Olympe ? Tu as l'air songeuse.

- Je ne peux pas m'empêcher de penser au petit Roi... Voilà deux semaines qu'on l'a séparé de sa mère pour le confier à un boutiquier ou à un cordonnier, je ne sais plus trop. La Reine ne vivait que pour lui, je n'ose même pas imaginer l'état dans lequel elle doit se trouver ! »

Lazare lui prit la main et l'attira vers lui. Elle se blottit dans ses bras, seule source d'apaisement en ces temps difficiles et dangereux. La mi-juillet résonnait comme une mauvaise rengaine, celle de la peur. Les Parisiens commençaient à voir l'ombre de Robespierre grandir, voulant à tout prix dépasser l'aura d'un Danton lassé de la violence et de la mort. Désormais, dans les rues, et partout ailleurs, l'avocat d'Arras était appelé 'l'Incorruptible'. Olympe pensait que ce surnom devait sonner comme une flatterie dans les oreilles fines du chef des Jacobins, début d'une carrière d'homme incontournable et redouté. Lazare soufflait des mots doux à la jeune femme, cherchant à l'apaiser et lui faire oublier le sort du 'Chou d'Amour' de Marie-Antoinette. Seul le départ des quatre convives de la table d'en face les sortit de leur minute de tendresse.

« Au revoir, Olympe ! A la prochaine !

- Au revoir, messieurs. »

La voix était monocorde, sans grande conviction. Repliant son journal, la jeune femme laissa échapper un nouveau soupir.

« Je ne crois pas me tromper en vous appelant Olympe du Puget. Ni même en disant que vous avez été sous-gouvernante des Enfants de France durant quatre années. Vous confirmez ? »

La voix de l'homme resté seul à sa table fit sursauter la jeune femme. Soudain pâle, elle le toisa, l'air inquiet.

« Qui vous a dit ça ?

- Je suis bien informé. Mais n'ayez aucune crainte, je suis de votre côté. Chaque jour je me bats pour rassembler des fidèles à notre Reine, pour tenter de la sortir de sa prison avec notre petit Roi et sa sœur. Mais laissez-moi d'abord me présenter : Jean, Baron de Batz de Castelmore, arrière-petit-fils du grand d'Artagnan ! J'ai été député, je suis financier, mais avant tout je suis un contre-révolutionnaire. Avec moi, votre secret est bien gardé.

- Qu'est-ce qui me prouve que vous n'êtes pas un espion de Robespierre ou d'un autre homme tendre du gouvernement ? lança Olympe, soupçonneuse.

- Si je l'étais, votre cou aurait déjà tâté de la guillotine, ma chère ! J'aime jouer au chat et à la souris avec cet Incorruptible. Un homme faible, perpétuellement planqué chez les Duplay avec sa sœur, qui n'ose parler que lorsqu'il est entouré ou que Danton n'est pas là. Il en a peur !

- Oh, je le comprends, Danton pourrait l'écraser entre ses mains s'il le voulait. Il devrait essayer, d'ailleurs, juste pour voir ! »

La note d'humour de la jeune femme amusa Batz. Lazare le dévisageait avec un mélange d'étonnement et d'admiration. Un tel homme méritait tout son soutien et sa sympathie. Il avait le courage de lutter au nez et à la barbe des députés contre la Révolution, se jouant de la menace de la 'Veuve', surnom donné à la guillotine.

« Et que me voulez-vous ?

- Votre aide. Je sais que lors de l'assaut des Tuileries, vous avez sauvé la vie à un garde suisse. Je sais aussi que l'homme avec qui vous entretenez une relation, ajouta-t-il en désignant Lazare avec un sourire, est un ancien officier de la garde du Roi, ancien garde national au service de La Fayette, et que vous l'avez également caché chez vous.

- Effectivement, vous semblez très bien informé. Puis-je connaître vos sources ?

- Ah non, je ne révèle jamais le nom de mes indicateurs ! Sinon, ils ne seraient plus aussi passe-partout. Vous me comprenez, j'espère ?

- Non. J'ai soudain l'immense sensation d'avoir été espionnée, et de pouvoir l'être encore.

- Je n'espionne pas, je surveille, madame. Je surveille pour trouver de bons agents. Et je pense que vous, madame... Mazurier, c'est ainsi que vous vous faites appeler, n'est-ce pas ?

- C'est exact.

- Donc vous, madame Mazurier, et vous, monsieur de Peyrolles, vous pourrez m'être d'une grande utilité. Votre cas est atypique, d'ailleurs, madame. Royaliste de par votre éducation, vous avez tout quitté pour rejoindre les grands noms de la Révolution, vous ouvrez un café au nom plus patriote que les sans-culottes eux-mêmes, et vous y cachez des sympathisants à la couronne. Votre vie est un tiraillement permanent, en fait.

- Vous avez parfaitement cerné ce que je vis, monsieur. Un tiraillement permanent. Je resterai toujours fidèle à la Reine et en même temps j'ai des amis dont les idées varient des miennes mais qui m'acceptent telle que je suis. Pour moi, ça vaut tout l'or du monde !

- Vous savez choisir vos amis, en tout cas. Danton et Desmoulins ne sont pas de si mauvais bougres. L'un est fantasque, l'autre bourru, mais ils sont honnêtes et droits. Ce n'est pas comme l'Incorruptible. Un petit qui veut devenir grand et qui est prêt à tout pour ça. En tout cas, je sais de source sûre que Danton a eu des échanges avec l'Autriche. Il veut éviter la mort à notre Reine, mais il ne le pourra pas bien longtemps. Il a même tenté d'établir un plan pour qu'elle puisse s'enfuir. Et...

- Vraiment ? lança Olympe, soudain souriante.

- Oui, vraiment. Mais ce n'est pas possible. Il provoquerait sa propre chute. Je sais seulement qu'il ne se prononcera pas pour un procès, si une telle idée venait à la tête des députés. Mais moi, je veux la faire sortir. Elle doit rejoindre l'Autriche avec Louis XVII, j'ai des agents partis pour Coblence négocier avec le Comte de Provence qui s'est nommé Régent. Et surtout, j'en ai les moyens. »

Olympe se sentait légère. Elle avait bien mal jugé Danton qu'elle croyait sans cœur suite à son vote pour la mort de Louis XVI. Une partie d'elle-même ne le lui avait pas pardonné. Mais, au fond, il n'était pas un enragé qui réclamait des têtes, cette violence l'avait usé et fatigué. Il ne voulait que la paix intérieure et extérieure, son mariage avec la tendre petite Louise en était la preuve : il lui fallait de la douceur et une vie simple. Cette discussion, qui l'avait interloquée au départ, était riche pour la jeune femme. Riche d'informations et d'espoir. Elle ne parvenait pas à savoir qui, de ses proches, de ses clients ou de ses voisins, l'avait surveillée ainsi au point de tout raconter au Baron de Batz, mais cette personne, quelle qu'elle soit, avait eu bien fait. Sans même attendre une quelconque demande de son invité, Olympe se détacha des bras de Lazare, qu'elle n'avait pas quittés, pour servir du vin à tout le monde. La discussion promettait d'être longue, il fallait bien l'accompagner.

« Et donc, en quoi pouvons-nous vous être utiles ?

- En faisant ce que vous avez très bien fait jusqu'à maintenant : cacher les victimes de la Révolution chez vous, quelles qu'elles soient, jusqu'à ce que je parvienne à leur faire quitter la France. Tous sont traqués, s'ils ne correspondent pas aux idéaux des nouveaux penseurs. Ma demeure de Charonne serait commode, mais ce serait le premier endroit où on irait chercher. Votre café est votre meilleure couverture, permettez qu'elle soit aussi la mienne.

- Et moi, que puis-je faire pour vous ? interrogea Lazare, resté silencieux.

- Beaucoup de choses, mon jeune ami ! Beaucoup de choses... Vous ai-je dit que j'avais tenté de sauver Louis XVI de l'échafaud, sur le chemin même qui le menait à la place de la Révolution ? Mon plan a échoué, le complot a été éventé. Je ne veux pas que cela se reproduise. Seriez-vous prêt à vous joindre à moi, monsieur de Peyrolles, ainsi qu'à mes camarades ? Nous avons un plan pour faire échapper Marie-Antoinette. Mais il nous faut des hommes sûrs et courageux. Les lâches ne sont bons qu'à lécher les bottes des députés !

- Vous pouvez compter sur moi, je suis votre homme ! La mort ne me fait pas peur, et refuser serait de la couardise.

- Parfait ! Je reconnais là votre détermination. »

Batz n'osa pas trop en rajouter sur le compte de Lazare. Bien que courageux et volontaire, il trainait avant tout un passé plus cruel derrière lui. Ses années de service en tant qu'officier commençaient à dater, mais le sang versé laisse toujours de méchantes traces. Sans doute Olympe aurait-elle mal vu qu'il reparle de cet aspect monstrueux de Lazare, aspect qu'elle était parvenue à effacer, tout du moins en surface.

« Je reviendrai vers vous dès que les circonstances l'exigeront. En tout cas, madame, tenez-vous prête à accueillir de nouveaux protégés dans votre cave, vous serez ma plaque tournante vers l'Europe. Au plaisir de vous revoir ! »

Batz salua Lazare, déposa un baiser sur la main d'Olympe, puis tourna les talons et quitta le café, laissant les deux amants perplexes. Devenir un agent royaliste au service d'un des principaux contre-révolutionnaires parisiens, jamais la jeune femme n'y aurait songé. Elle se sentait utile, vivante. Et au moins, elle ne nuirait pas aux projets de ses amis qui réclamaient une accalmie dans les exécutions quotidiennes. Elle allait devenir actrice de sa propre vie, venir en aide aux personnes traquées par les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale, bref, agir. Une bouffée d'enthousiasme l'envahit. Lazare, lui, se sentait pousser des ailes. Repartir au combat, s'éloigner d'un cocon familial qui se formait autour de lui, c'était un renouveau. Oui, il aimait Olympe. Bien sûr, il songeait à l'épouser un jour - et même avec la bénédiction de la Reine lorsque l'ordre serait rétabli. Avec plaisir, il adopterait Petit Ronan pour devenir vraiment son père. Mais l'inaction et le service au Sans-Culotte, bien qu'ayant du bon et étant son salut, ne faisaient pas partie de sa vie, de ce qu'il était vraiment. Il voulait de l'action, du rythme, de la bataille, du danger. C'était son adrénaline. Mais ce moment n'était pas encore venu. Derrière eux, debout, son ours en chiffon à la main, Petit Ronan se tenait au pied de l'escalier menant aux chambres.

« Maman ! »

Olympe se retourna vers lui avec un large sourire. Quittant la table et les bras de Lazare, où elle était retournée, elle attrapa son fils et déposa un gros baiser sur son front.

« Tu es fatigué, mon chéri, il est l'heure de dormir. Dis bonne nuit à Lazare, tu vas aller au lit. »

Le petit fit un signe de sa menotte vers l'ancien officier, avec son grand sourire et ses larges yeux verts. Sourire rendu par Peyrolles, qui malgré tout ne pouvait toujours pas s'empêcher de voir le petit-fils de l'homme qu'il avait tué cinq années plus tôt. Agitant son ours une dernière fois en direction de l'amant de sa mère, Petit Ronan cala sa tête dans le creux du cou d'Olympe et commença à fermer ses petits yeux. Avant d'être une tenancière de café et une contre-révolutionnaire, elle était surtout une maman.