Chapitre 29 : Le complot de l'œillet

Olympe voyait le temps s'accélérer. Elle s'affairait à son travail pour se changer les idées, pour oublier. Le pouvait-elle seulement ? Oublier son père, certainement pas. Oublier l'échec de l'évasion de la Reine, c'était possible. La jeune femme savait que le Baron de Batz avait de la ressource, aussi bien dans les idées que dans les fonds financiers. Si ce plan avait échoué, un autre réussirait. C'était indispensable, c'était obligatoire. Il n'avait pas suffi aux députés de séparer Marie-Antoinette de son fils, il leur fallait aussi l'éloigner de sa fille et de sa belle-sœur. Par Desmoulins, Olympe apprit les conditions de détention de sa souveraine. Une microscopique cellule sombre et humide, une maigre fenêtre grillagée qui donnait sur la Cour des Femmes au niveau du sol, un lit, une table, deux chaises, un paravent et deux gardes perpétuellement à ses côtés. Cet enfermement déchirait le cœur de la jeune femme qui avait connu la Reine si gaie, si heureuse, si légère, si frivole aussi, mais surtout si libre dans la douceur de Trianon. Dans quel état se trouvait-elle ? Olympe conservait tout de même son objectivité. Non, Marie-Antoinette n'était pas une sainte oui, elle avait commis des erreurs, et lorsqu'elle s'en était aperçue, il était déjà trop tard. Méritait-elle pour autant ce sort ? La jeune femme ne le pensait pas. De temps en temps, des inconnus venaient frapper tardivement à la porte du Sans-Culotte, réclamant l'asile à la patronne de l'établissement. Elle savait qui les envoyait et était toute disposée à leur venir en aide. Quelques jours à peine après leur arrivée, ils repartaient grâce aux faux passeports que le Baron de Batz donnait à Olympe pour eux. Le Sans-Culotte devint une réelle plaque tournante, comme l'avait dit le contre-révolutionnaire. La jeune femme avait l'impression d'être au cœur d'un système de résistance. C'était valorisant, presque enivrant. Qu'est-ce que son père aurait pensé de tout ceci ? Elle n'en savait rien. Peut-être aurait-il été fier de voir sa fille se battre pour ses idées et aider son prochain. En tout cas, Olympe semblait aller mieux. Vers la fin d'août, alors que la chaleur étouffante de l'été battait son plein et que la guillotine n'en finissait pas de fonctionner, une nouvelle lueur d'espoir vint envahir le cœur de la jeune femme. Tandis que Charlotte, Nicolas et Petit Ronan dormaient, Olympe recevait une nouvelle fois Batz chez elle, avec Lazare.

« Vous avez une nouvelle idée pour sauver la Reine ?

- Exactement. Vous serez de nouveau mis à contribution, mon cher, lança Batz à Peyrolles en buvant un verre de vin.

- Et moi ? Je ne fais rien ?

- Pas cette fois. L'évasion de la Reine devra être rapide, plus le temps de tergiverser. Elle ne pourra pas venir se réfugier chez vous. Mes complices ont savamment calculé les heures des patrouilles du Comité de Sûreté Générale. Toutes les deux heures, une dizaine d'hommes tournent autour de la Conciergerie, et des gardes sont postés à l'entrée. Aussitôt la Reine libre, elle filera au château de Livry où l'attend madame de Jarjayes, une de mes complices, puis elle quittera la France sous une fausse identité pour l'Allemagne.

- Et comment comptez-vous vous y prendre, cette fois ? grogna Olympe, déçue de ne pas pouvoir accueillir Marie-Antoinette chez elle.

- Ce serait trop long à vous expliquer. Moins vous en saurez, mieux ça vaudra. Et, comme la dernière fois, j'emmènerai votre ami avec moi.

- Je ne pourrai déjà pas cacher la Reine ici, je peux au moins savoir ce que vous ferez ! »

Olympe ne transigerait pas, c'était à prendre ou à laisser. Qu'au moins elle sache ce qui attendrait son amant et sa souveraine, à défaut d'avoir le bonheur de la revoir.

« Ce que vous êtes entêtée, vous alors !

- C'est ce qui fait ma force.

- Eh bien, mon cher, ajouta le Baron en regardant Lazare, vous ne devez pas vous amuser tous les jours !

- Je m'y suis fait ! sourit le jeune homme en taquinant Olympe d'un léger coup de coude dans le bras.

- Bon... L'un de mes amis, le Chevalier de Rougeville, ira rendre visite à la Reine dans sa cellule, avec deux œillets piqués à sa veste. Il sera accompagné de l'administrateur de police de la Conciergerie, un brave homme généreux, mais qui ne fonctionne qu'à l'argent. C'est Jean-Baptiste Michonis. Il est...

- Vous avez dit Michonis ?

- Oui, pourquoi ?

- Avant de mourir, mon père m'a écrit sur un papier le nom de ce Michonis. A-t-il un lien avec lui... ?

- Je ne sais pas... éluda le Baron en détournant le regard. »

Batz se montra d'un coup plus fermé et silencieux. Il évitait le sujet, Olympe l'avait bien compris. Fidèle à elle-même, elle ne lâcha pas le morceau.

« Si, vous savez. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure !

- Quand bien même, qu'est-ce que ça changerait ?

- Tout. Mon père ne m'a pas écrit ça pour rien.

- Votre père était trop bavard ! Vous vous demandiez qui vous avait surveillée pour que je sache autant de choses sur vous ? Eh bien, c'était lui !

- Pardon ? s'étouffa Olympe, les yeux écarquillés.

- Vous avez bien compris. Avant de devenir votre associé, il a travaillé avec l'un de ses amis, un limonadier. C'était Michonis. C'est comme ça que je l'ai connu. Trop âgé pour me venir en aide, il m'a parlé de vous, de votre admiration sans bornes pour la Reine. Votre cave, si bien cachée par un épais tapis, était le lieu rêvé pour y accueillir des fuyards. J'ai compris rapidement que vous seriez une alliée de taille. J'ignore s'il ne voulait pas mourir avec ce secret sur la conscience, ou si c'était un moyen d'attirer votre attention sur Michonis, pour lui demander de l'aide ou l'aider en cas de besoin, mais votre père n'aurait jamais dû écrire ce papier. Brûlez-le, et oubliez-le.

- C'est facile à dire... ! »

Olympe était vexée, déçue même. Son père n'avait pas eu assez confiance en elle pour tout lui raconter de vive voix. Il avait préféré un pauvre message juste avant de mourir. La jeune femme s'était sentie épiée à cause de lui, elle n'avait été qu'un petit pion dans l'esprit d'André. Mais malgré tout, elle ne voulait pas s'arrêter là. Il ne s'agissait pas de simples citoyens poursuivis par l'assiduité de Fouquier-Tinville, c'était la vie de Marie-Antoinette qui était en jeu, elle irait jusqu'au bout.

« Bref. Continuez votre explication. Michonis et le Chevalier de... Rougeville, c'est ça ?

- Oui. Ils iront donc à la Conciergerie voir la Reine. Rougeville laissera tomber ses œillets devant Marie-Antoinette, ils contiendront un message. J'ai déjà acheté tout le monde : les époux Richard, gardiens de la prison, et Gilbert, l'un des gendarmes. Le soir venu, après la dernière patrouille de la nuit, Gilbert laissera sortir la Reine, qui traversera la prison jusqu'à l'office des Richard, puis elle partira dans une voiture jusqu'à Livry. Vous, mon ami, conclut-il en désignant Lazare, vous accompagnerez Marie-Antoinette dans la voiture. Votre passé d'officier fera de vous le meilleur garde du corps possible.

- Je veux venir aussi ! »

L'affirmation d'Olympe tomba comme un couperet. Froide et déterminée, elle fixa Batz de ses beaux yeux marron. Il devrait la compter dans son plan, ou renoncer à Peyrolles.

« Vous n'y pensez pas ?

- Je n'ai jamais été aussi sérieuse. Je veux revoir la Reine, l'aider. S'il le faut, je partirai avec elle et Lazare en voiture, je retiendrai l'attention d'une éventuelle patrouille, peu importe, je m'en moque, je veux être là, un point c'est tout ! »

Batz leva les yeux au ciel. Dieu qu'elle était bornée ! André l'avait prévenu, le Baron ne l'avait pas écouté, mais vu la qualité de l'aide apportée par Olympe, il ne regrettait pas son choix.

« Soit, maudite tête de mule que vous êtes ! Vous viendrez. J'ignore encore ce que vous ferez, mais vous serez avec nous. »

...

Olympe ne regrettait pas de s'être battue pour obtenir satisfaction. Batz avait cédé, Lazare s'était amusé d'une telle virulence de la part de sa compagne. La jeune femme, quant à elle, s'était sentie repartir du bon pied. Le simple espoir d'entrevoir la Reine lui enjolivait l'esprit et le cœur. Elle avait su, par le Baron, le début de l'opération. Rougeville était allé rendre visite à Marie-Antoinette avec Michonis, comme le faisaient de nombreux Parisiens curieux de voir celle que l'on ne nommait plus que la 'Veuve Capet' prisonnière derrière d'épais barreaux. Mais au lieu de s'arrêter à la porte de la cellule, il y entra, deux œillets rouges piqués à sa veste. S'inclinant majestueusement devant la souveraine déchue, il laissa volontairement tomber les fleurs au sol. La Reine les attrapa et put en sortir deux messages piqués dans le papier avec des épingles. Rougeville quitta la cellule et y retourna plus tard pour récupérer la réponse de Marie-Antoinette. Le plan était complexe, téméraire même, mais Olympe admirait l'ingéniosité du Baron de Batz. Cet homme était certainement fou, mais terriblement déterminé et courageux. Un héros ! Jusqu'au dernier moment, elle ne sut rien de la mission qui allait lui être confiée. Elle se contenta, le jour venu, de se vêtir de façon commode et discrète, et d'enfiler une cape noire avec une capuche. Au soir du 2 septembre, la jeune femme prétexta une simple sortie en amoureux avec Lazare, une pièce de théâtre à la mode, inspirée d'un texte de Fabre d'Églantine. Charlotte ne posa pas plus de questions, elle se contenta d'aller se coucher, Nicolas en fit autant. Avant de partir, Olympe avait serré son fils dans ses bras. Il n'y avait aucune raison pour que le plan échoue, mais dans le doute, elle préférait avoir embrassé Petit Ronan une dernière fois, on n'était jamais trop prudent. Le café fermé à clés, le couple partit bras dessus bras dessous, comme le feraient deux tourtereaux en balade. Le chemin était rapide à parcourir, tout au plus une dizaine de minutes séparaient le Sans-Culotte de la sinistre prison de la République. Arrivés aux abords de la Conciergerie, Olympe et Lazare retrouvèrent Batz, accompagné du Chevalier de Rougeville et du fameux Michonis qu'André avait mentionné à sa fille avant de s'éteindre.

« Madame Mazurier, monsieur de Peyrolles, vous êtes en avance ! Parfait ! Voici le Chevalier Alexandre de Rougeville, et Jean-Baptiste Michonis.

- Madame, vous êtes telle que votre père vous avait décrite. Ravi de pouvoir enfin associer votre visage à votre nom !

- Plaisir partagé, monsieur, sourit Olympe en lui rendant sa poignée de main.

- Nous badinerons plus tard, si vous le voulez bien, coupa Batz. Le temps presse. Olympe, vous voyez la voiture là-bas au loin ?

- Oui.

- Dès que la Reine sera sortie, vous la retrouverez dans l'office des époux Richard, et la guiderez jusqu'à la berline. J'aimerais éviter de récidiver les erreurs qu'ils ont commises lors de la fuite manquée à Varennes, lorsqu'elle s'était perdue aux alentours du Louvre.

- Je pars également ?

- Non, vous l'accompagnez, tout simplement. Dès demain, vous devrez être dans votre café, comme si de rien n'était. Et bien entendu, si l'on vous demande, votre ami sera malade. Vous, Lazare, vous attendrez dans la voiture. À peine la Reine s'y sera-t-elle installée que vous roulerez vers Livry. Vous serez assisté de mon ami Jean-Baptiste Basset, un ancien perruquier devenu chômeur avec la chute de la monarchie, et entièrement dévoué à notre souveraine. Et, bien entendu, Rougeville vous rejoindra. Basset est déjà installé, il vous attend. »

Lazare serra la main de Batz et salua Michonis et Rougeville. Sans doute ne se reverraient-ils pas avant bien longtemps, et leur combat commun forçait la sympathie et la solidarité. Il embrassa Olympe, puis s'installa dans la voiture où il entama une conversation avec Basset.

« Bien, c'est parfait. Messieurs, madame, je vous attends dehors. Cette perruque et ma barbe postiche empêcheront les patrouilles éventuelles de me reconnaître, et je pourrai empêcher un potentiel incident lorsque vous sortirez avec la Reine. Nous avons des hommes postés un peu partout autour de la prison, vêtus en gardes nationaux et prêts à intervenir. Olympe, les époux Richard sont de notre côté, ils seront dans leur bureau, vous attendrez là pendant que Michonis conduira Alexandre. C'est compris pour tout le monde ? »

Les trois complices hochèrent la tête dans un 'oui' à l'unisson. Batz acheva de se grimer et partit se cacher au détour d'une rue tandis qu'Olympe, Rougeville et Michonis entraient dans la prison par la Cour du Mai. Comme convenu, la jeune femme s'arrêta dans l'office de Marie et Toussaint Richard. Républicains à tendance modérée, les gardiens de la Conciergerie n'étaient cependant pas insensibles au sort de la Reine. Aidés de la petite servante de la souveraine, la douce Rosalie Lamorlière, ils s'évertuaient chaque jour à rendre la détention de Marie-Antoinette moins rude. Ainsi, achetés également par Batz, ils accueillirent Olympe avec sympathie. Assise sur une chaise, elle attendait le retour de Rougeville et Michonis, qui usait de son poste d'administrateur de police de la prison pour forcer les barrages des gardes. L'attente était longue. La jeune femme ne parvenait pas à cesser de gigoter, elle se tordait les doigts, se dandinait sur son siège et commença à se ronger les ongles. D'un coup, elle se leva, faisant sursauter Marie Richard.

« Calmez-vous, madame, ils ne devraient plus tarder.

- Je n'arrive pas à me calmer, c'est long ! Trop long ! Cette prison est donc si grande pour qu'ils mettent autant de temps à revenir ?

- Il y a plusieurs couloirs, des gardes entre chaque porte, et il faut montrer patte blanche à chaque fois. Et puis on voit que vous n'avez pas vu la Reine depuis longtemps. C'est une vieille femme aujourd'hui, elle est faible et perd beaucoup de sang. Je ne la vois pas en train de courir tout en baissant la tête pour éviter les poutres trop basses. »

Olympe resta perplexe. Marie-Antoinette, une vieille femme ? Elle n'avait pas trente-huit ans ! Elle savait que les malheurs avaient assagi sa personnalité, mais de là à la comparer à une personne âgée... Sortie de ses pensées par des voix et des bruits de pas, la jeune femme leva les yeux vers le corridor qui quittait le bureau des Richard pour s'enfoncer dans les entrailles de la prison. Des voix d'hommes, un petit aboiement, des pas qui étaient de plus en plus proches... Le cœur d'Olympe battait à tout rompre. Dans quelques instants, elle allait revoir la Reine, elle serait l'une de ses sauveteuses, elle était fière. Un frisson traversa son dos, ses bras. C'était une grande heure pour les débris de la royauté, piétinés par la République et les membres du Comité de Salut Public. Au détour d'un couloir, Michonis apparu, suivi de Rougeville, puis d'un bout de femme, et de Gilbert, l'un des gardes de la Reine. Olympe n'en revint pas. Marie-Antoinette n'était plus que l'ombre d'elle-même. La belle femme fraîche et joyeuse de Trianon et du Hameau avait laissé place à une pauvre carcasse amaigrie, avec de longs cheveux blancs attachés en chignon sous un fichu, et de tristes yeux bleu pâle de myope. La jeune femme ressentait un immense pincement au cœur, mais la joie de revoir la Reine était quand même présente. La souveraine aurait tout le temps de se refaire une santé lorsqu'elle serait en sécurité en Allemagne. Marie-Antoinette, son petit carlin dans les bras, souleva les yeux et reconnut Olympe. Un maigre sourire éclaira son visage. Un échange de regard entre les deux femmes en dit long sur l'amitié qui les liait, chacune devenait l'espoir de l'autre. La liberté était au bout, il ne restait que quelques mètres. La jeune femme s'approcha de la Reine, prête à passer son bras dans le sien et à la guider jusqu'à la berline où attendaient Lazare et l'ami perruquier du Baron de Batz. Mais une voix d'homme retentit d'un coup, tel un éclair qui s'abat sur la campagne.

« Halte ! On ne passe pas ! »

Le gendarme Dufresne, collègue de Gilbert auprès de la Reine, barrait le passage menant à la Cour du Mai avec son fusil. Michonis s'avança vers lui, Olympe sentit alors sa gorge se serrer : le plan n'allait quand même pas échouer à dix mètres à peine de la porte d'entrée ?

« Citoyen Dufresne, que fais-tu là ? Ce n'est pas ton tour de garde !

- On m'a averti d'une tentative de fuite, alors je suis venu. Je vous dis que vous ne passerez pas, sauf si tu as une autorisation spéciale du Comité de Salut Public !

- Tu sais qui je suis ? Je peux te faire renvoyer de ton poste, si je veux ! Pire, je peux te dénoncer aux membres du Comité ! Sais-tu que tu y risques ta tête ? »

Une femme apparut derrière Dufresne, venant grossir le maigre rang d'opposition à la fuite. Petite et laide, Marie Harel, la seconde servante de la Reine, semblait satisfaite de voir le plan sur le point de rater.

« Allons, Dufresne, ne cède pas ! Que t'ont-ils promis ? Quelques Louis d'or ? Tu perdras plus en laissant l'Autrichienne partir que tu ne gagneras en argent ! grimaça l'intruse. »

Le gendarme restait planté dans le passage, poussé par la femme derrière lui à tenir tête à Michonis. Il hésitait encore à laisser passer le convoi, la perspective des assignats promis par Batz était grande, mais celle de la guillotine, plus forte encore, était effrayante.

« Laisses-nous passer, insista Michonis qui s'apprêtait à sortir un pistolet d'une poche intérieure de sa veste.

- Laissez, monsieur. Ce n'est pas la peine, nous allons alerter tout le monde, ce sera bien pire par la suite, soupira la Reine en posant sa main sur son bras. »

La voix de la Reine venait de retentir, maigre souffle lancé timidement, avec un calme apparent qui dérouta Olympe. La jeune femme se retenait de pleurer, de crier. Elle rêvait de sauter à la gorge de Marie Harel pour la griffer au visage et permettre à la Reine de s'échapper. Sa rage décuplait sa force, seuls le fusil de Dufresne et la détermination de Marie-Antoinette la retinrent. Rougeville allait intervenir lorsque Gilbert, resté derrière la Reine, sortit à son tour son arme, menaçant la souveraine.

« Un pas de plus et je tire !

- Traître ! hurla Rougeville. Tu étais avec nous ! Toi aussi, tu as peur ? Tu ne vaux pas mieux qu'eux ! Quand je pense que je t'ai engraissé avec mon argent... ! Tu le paieras cher !

- Moi non plus, je ne veux pas perdre ma tête pour elle ! dit-il en désignant Marie-Antoinette.

- Vous êtes cuits, mes gaillards ! ricana la femme Harel qui croisait ses bras sur son imposante poitrine.

- Toi, la vieille bique, tu la boucles ! cria Olympe, à la grande stupéfaction de tous. »

La Reine attrapa le bras de la jeune femme afin de la calmer.

« Arrête, je t'en supplie, cela ne sert plus à rien. C'est terminé, messieurs, conclut la Reine en larmes. C'était une belle illusion, un beau rêve, mais tout est perdu... »

Marie-Antoinette s'approcha d'Olympe pour la serrer contre elle une dernière fois.

« J'aurais tant aimé vous sauver, Majesté... Je ne lâcherai rien, je vous jure de tout faire pour vous sortir de cette prison... Murmura la jeune femme à l'oreille de la Reine, tandis qu'elles se serraient dans les bras l'une de l'autre. »

La souveraine se détacha de son ancienne sous-gouvernante puis suivit Gilbert et Dufresne jusqu'à sa cellule, sur un signe de tête de Michonis, vaincu. Rougeville bouillonnait, il aurait volontiers cassé la figure des deux gendarmes qui venaient de les trahir malgré tout l'argent qu'ils avaient touché. En quittant l'office des Richard, Olympe flanqua un coup d'épaule dans le bras de Marie Harel, qui sortait victorieuse de l'altercation. Le petit groupe resta silencieux jusqu'à la sortie. Le coup était rude à encaisser, ils n'en revenaient toujours pas. Une fois au dehors de la prison, la jeune femme laissa libre cours à ses pleurs. Rage, colère et chagrin se battaient en elle.

« C'est perdu, Baron ! lança Rougeville qui sortit à son tour. La femme Harel a convaincu Dufresne de nous trahir, et cet imbécile de Gilbert l'a suivi ! Ils ont menacé la Reine de leur fusil, elle a fini par céder et est repartie dans sa cellule. »

Batz arracha sa perruque et sa barbe postiche puis les jeta au sol pour les piétiner de colère.

« Encore un plan manqué ! Ils ne l'emporteront pas au Paradis, ces ordures ! éructa-t-il. Allez, vite ! Tout le monde se disperse, les patrouilles vont bientôt revenir ! Olympe, prévenez Lazare et Basset, rentrez chez vous et demain, faites comme si rien ne s'était passé. Je vous donnerai de nouvelles instructions pour d'autres amis à cacher ! »

Chacun partit de son côté. La jeune femme, qui essuyait ses larmes, les regarda s'éloigner puis courut vers la berline. Ouvrant la porte, elle se trouva nez à nez avec son amant et un jeune homme. Tous deux semblaient surpris de la voir seule.

« Où est la Reine ?

- Dans sa cellule, le plan a raté. Les gendarmes, pourtant acquis à Batz avec de l'argent, n'ont pas résisté face à la peur de la guillotine et nous ont trahis. Viens, Lazare, on rentre au Sans-Culotte. Vous, Basset, le Baron a donné l'ordre que vous quittiez les lieux au plus tôt. »

Olympe tira Peyrolles par le bras pour le sortir de la voiture, qui démarra aussitôt. La jeune femme partit avec son amant d'un pas précipité jusqu'à chez eux. Ravalant sa colère, elle ne pouvait s'empêcher de redouter le pire pour la suite.