Chapitre 30 : L'infâme procès

Le lendemain de la tentative d'évasion manquée, le moral était en berne au Sans-Culotte. Olympe et Lazare avaient du mal à encaisser ce nouvel échec. Nicolas, tenu au courant, était solidaire de leur déception. Seule Charlotte ne parvenait pas à comprendre la raison de l'humeur maussade de son amie. Les clients étaient nombreux ce matin-là, aucun ne soupçonnait que la veille, leur ancienne Reine avait failli fuir, et que la tenancière de leur café favori avait été du complot. La jeune femme jouait son rôle d'aubergiste patriote à merveille. Plus tard dans la journée, elle vit Danton - pour une fois seul - entrer. Un mélange de colère et de crainte se lisait sur son visage.

« Olympe, je peux te parler en privé ?

- Oui, viens. »

La jeune femme l'entraîna à l'étage, dans son petit salon. Assis sur un fauteuil tendu de bleu, Danton la fixait en plissant les yeux, comme pour se concentrer.

« Que me veux-tu ?

- J'ai appris par Amar, du Comité de Sûreté Générale, qu'il y avait eu une tentative d'évasion de la Veuve Capet cette nuit. Tu ne saurais pas quelque chose à ce sujet, par hasard... ? »

Olympe garda tout son calme. Les idées fusaient dans son esprit, elle s'inventa une belle soirée romantique avec Lazare, afin de paraître plus crédible.

« Non, comment aurais-je pu savoir une telle chose ? Hier soir, j'étais avec Lazare, au théâtre du Châtelet.

- Le nom de la pièce ?

- Les noces de Figaro.

- Tiens donc ! C'est quand même étrange... Le gendarme Dufresne assure qu'une jeune femme aux cheveux longs et châtains, avec des yeux marron foncé, et qui semblait très proche de la Reine, l'attendait chez les gardiens de la prison... Une femme qui aurait pu te ressembler, Olympe.

- Tu crois sincèrement que je suis la seule femme châtain avec des yeux marron dans tout Paris ?

- Non, mais une femme très proche de l'Autrichienne, dans Paris, ça ne court pas les rues ! rugit-il, exaspéré par le ton désinvolte de son amie. Depuis ce matin, elle est harcelée de questions par Amar et elle nie tout en bloc. L'administrateur général des prisons, Michonis, a également été mis en cause et interrogé. Le gendarme Gilbert l'accuse d'avoir tenté de libérer l'Autrichienne cette nuit, aidé de ce maudit Rougeville et d'une femme dont le nom n'a pas été prononcé. Et, bien sûr, la Veuve Capet nie totalement la présence de cette femme, refuse catégoriquement de prononcer un nom... Elle doit vraiment beaucoup t'aimer pour te protéger ainsi !

- Tu as fini ton interrogatoire et tes accusations absurdes ? J'ai du travail qui m'attend en bas !

- J'ai fini. Pour l'instant... »

La jeune femme sentait son cœur se serrer. Parce que le complot avait échoué, sa souveraine subissait un interrogatoire en règle et était une nouvelle fois tourmentée. Elle se sentait coupable, c'était une torture. Olympe finit par se lever, et invita Georges à la suivre pour le raccompagner jusqu'à la sortie. Au moment où Danton allait passer la porte du salon, il se retourna et attrapa le bras d'Olympe.

« Une dernière chose... Quoi que tu aies pu me dire, je suis persuadé que c'était toi, la femme qui a aidé Michonis et Rougeville. J'ignore ce que tu trafiques et pour qui tu opères, mais ça risque de te rapporter de gros ennuis si ça venait à se savoir. Ne crains rien de ma part, au fond, moi aussi j'ai tenté de libérer la Veuve Capet en marchandant avec l'Autriche. Ça ne me plaît pas qu'ils l'envoient au rasoir national, elle m'inspire plus de pitié que de haine, mais je ne peux rien faire pour l'empêcher, et surtout plus maintenant. Je ne te menace pas, j'ai simplement peur pour toi, Olympe. J'ai accepté avec Camille de te prendre sous mon aile à la mort de Ronan, ce n'est pas pour te laisser te jeter dans la gueule du loup pour une cause perdue et te voir risquer ta vie ! Si Robespierre, Hébert ou même Saint-Just venaient à apprendre ta participation au complot, tu serais perdue, ainsi que ton fils, tes amis, ton café, bref, tout ce pour quoi tu t'es battue. Penses-y... ! »

Après sa longue tirade qui, au fond, soulagea Olympe de ne le voir qu'inquiet et non en colère, Danton dévala l'escalier et repartit comme il était venu, laissant son amie sur place. La jeune femme resta debout, devant la porte du salon restée ouverte, en soupirant longuement. Ses nerfs étaient en train de la lâcher. Beaucoup trop d'émotions en si peu de temps, beaucoup de stress, la crainte de tout perdre, de mourir, de ne plus voir son fils, c'en était trop. Ses mains tremblaient, ses jambes ne la portaient plus. Se laissant tomber, elle s'affaissa par terre, à genoux, et se mit à pleurer. La vie d'agent royaliste était complexe pour une femme aussi jeune qui avait beaucoup d'autres choses à gérer en même temps.

...

Les craintes de la jeune femme étaient fondées. Suite à l'enquête menée par Amar, les époux Richard avaient été renvoyés de la Conciergerie et Michonis venait d'être arrêté. Rougeville avait juste eu le temps de quitter la France avant de subir le même sort. N'étant pas rentré dans la prison, Batz ne redoutait pas grand-chose, il restait à Paris, dans sa maison de Charonne, à échafauder un nouveau complot pour libérer la Reine et le petit Roi de leurs geôles respectives. Quant à Marie-Antoinette, on l'avait changée de cellule. Une plus éloignée de la sortie, plus petite, plus sombre, plus sale, et où de la rouille suintait le long des murs lorsqu'il pleuvait. Les autres prisonnières l'insultaient par la pauvre fenêtre qui faisait à peine entrer le jour, lorsqu'elles lavaient leur linge dans la Cour des Femmes. Olympe se morfondait en imaginant les conditions de détention encore plus cruelles que l'on infligeait à sa souveraine. Elle ne pouvait plus s'empêcher de se sentir coupable, alors qu'elle n'y était pour rien. Même les paroles réconfortantes de Lazare ne changeaient rien à ses remords. Malgré tout, Olympe continuait de recevoir régulièrement les échappés de la guillotine, protégés par le Baron de Batz. Sa cave était rarement vide, la crainte était toujours là. Personne, au Comité de Sûreté Générale ou au Comité de Salut Public, ne pouvait soupçonner qu'elle était une contre-révolutionnaire active. Son café et sa clientèle en étaient la meilleure preuve, ses amitiés avec Camille, Georges et Fabre constituaient une solide garantie. Pourtant, sous le coup de la peur et de l'émotion, elle avait le sentiment d'être continuellement épiée, espionnée.

« Tu deviens paranoïaque, mon amour, soupira Lazare. Tu vois le mal partout.

- Peut-être... N'empêche que c'est tout de même possible ! »

Têtue, elle l'était assurément. Peyrolles leva les yeux au ciel en souriant. Il prit Olympe dans ses bras et la berça avec des paroles douces.

« Allez, ne t'en fais pas, tout va s'arranger. »

Olympe n'y croyait qu'à moitié. La situation était même loin de s'arranger. La Terreur n'était plus un mot qui s'affichait sur toutes les lèvres, elle était désormais officielle. La jeune femme redoutait le jour où, à son tour, la Reine serait la victime du Tribunal Révolutionnaire. Elle savait que Danton connaissait la liste des condamnés de chaque journée, et avait les dates des prochains procès. Par son intermédiaire, elle tentait d'obtenir des informations sur une éventuelle comparution de Marie-Antoinette face à Fouquier-Tinville, mais l'avocat d'Arcis-sur-Aube restait muet sur le sujet. Il redoutait que, si elle avait l'information, Olympe ne s'en serve afin d'aider les personnes pour qui elle œuvrait en secret. Loin de songer à l'aspect politique des choses, il redoutait surtout pour la vie de son amie. Tout commençait à l'écœurer, l'attitude de Robespierre et de Saint-Just en tête de liste. Il les savait prêts à tout, Olympe n'était à l'abri de rien. Il maintenait un certain silence. Ce ne fut que quelques semaines plus tard que la jeune femme revit ses amis, lors d'un dîner chez Lucile. Danton avait oublié leur conversation, ou du moins le faisait-il croire, et fit comme si de rien n'était. Camille était jovial, tout l'opposé du chef des Cordeliers, qui semblait morose. L'ambiance était bonne, mélange des proses de Fabre, des conversations joyeuses de Lucile et des apostrophes de Desmoulins. Mais la soirée sombra rapidement lorsque Danton annonça son désir de quitter Paris pour se reposer à Arcis-sur-Aube avec Louise.

« Je suis saoul des hommes, de tout ce sang qui coule...

- Tu ne peux pas partir maintenant, tu as tout à y perdre ! lança Desmoulins.

- Il a raison, renchérit Olympe. Ce n'est franchement pas le moment de partir ! Tu crois que Robespierre va te garder ta place au chaud en attendant ? Quand tu reviendras, il sera trop tard, les fondements de ta popularité, de ta place à la Convention auront été brisés ! Déjà que tu n'es plus au Comité de Salut Public...

- Je n'aurais pas dit mieux ! »

Desmoulins s'était levé brusquement. Les états d'âme de son ami risquaient de lui coûter cher, mais également à l'ensemble des Cordeliers et des Montagnards modérés dont ils faisaient partie. Après la mise en échec des Girondins, cela risquait d'être leur tour...

« Ils n'oseront jamais me faire chuter, jamais ! Je suis indéboulonnable, ils ne peuvent pas m'abattre.

- Tu es trop confiant, ou trop naïf... soupira Olympe. »

...

Néanmoins, Danton tint parole. Il quitta Paris quelques jours à peine avant l'ouverture du procès de Marie-Antoinette. Il s'était gardé d'en parler à Olympe, elle l'aurait su bien assez tôt. La jeune femme prit connaissance de la nouvelle en lisant une gazette avec Nicolas.

« Ça y est, ils l'ont fait. Ils n'ont pas pu résister bien longtemps à la tentation de la traîner devant la Justice...

- Vous allez y aller ? Regardez, ce sera en public.

- Je t'ai déjà dit de me tutoyer, Nicolas, sourit la jeune femme devant tant de manières et de timidité. Depuis le temps, je ne suis plus ton héroïne tombée du Ciel, je suis avant tout ton amie. »

Le jeune homme mourait d'envie de lui susurrer un 'j'aimerais tant que tu sois plus que cela', mais il s'en abstint. Même si Olympe ne l'aurait probablement pas mal pris, il savait que Lazare n'était jamais bien loin.

« Je ferai plus attention, promis...

- Merci. Et pour te répondre, oui, j'irai. Je suis même prête à témoigner s'il le faut !

- Ce serait prendre de bien gros risques pour rien. Si témoins il doit y avoir, ils seront à la solde de Fouquier-Tinville. Vous... Tu n'as aucune chance d'être entendue. »

La jeune femme l'approuva. Ils agiraient avec Marie-Antoinette comme ils l'avaient fait pour Louis XVI, en l'accusant des pires maux, et en la désignant coupable par avance. Restait simplement à espérer que, contrairement au Roi, l'exil serait l'issue choisie pour le procès. Dès le lendemain matin, la jeune femme, accompagnée de Lazare, marchait vers le Palais de Justice. Le couple était silencieux. Ce chemin, ils l'avaient pris plus d'un mois plus tôt, dans l'espoir de libérer la Reine. Ce jour-là, ils allaient assister à son procès. La déception était grande, l'humeur n'était pas au badinage. Une fois entrés dans le Palais, ils rejoignirent la salle des Pas Perdus, où une foule de badauds attendaient pour assister, eux aussi, au procès de la Veuve Capet. Les tricoteuses avaient délaissé la guillotine pour l'occasion. Haineuses à souhait, elles voulaient voir la 'louve' payer pour toutes ses frasques. Lorsque la porte menant à la salle d'audience s'ouvrit, Olympe s'y engouffra avec Lazare jusqu'au premier rang. De là, elle pouvait tout voir. En face d'elle se trouvaient Martial Joseph Herman, le président du Tribunal, et en dessous, Fouquier-Tinville, l'âme damnée de Robespierre. Sur la droite, le greffier, Fabricius, prenait des notes, tandis que les jurés s'installaient à la tribune située au-dessus de son bureau. Enfin, sur la gauche, Olympe vit entrer les avocats commis d'office, Claude Chauveau-Lagarde et Guillaume Tronçon-Ducoudray, puis la Reine, entourée de deux gardes. Encore plus pâle que lors de l'évasion manquée, Marie-Antoinette portait les couleurs du deuil royal, le blanc, avec des crêpes noirs dans les cheveux. Le public s'agitait, discutait beaucoup. La jeune femme tendait l'oreille pour prendre la température de l'opinion, entendre ce qui se racontait. Lorsque le procès débuta, le silence se fit. La Reine s'installa dans la tribune des accusés et attendit qu'Herman s'adressât à elle.

« Accusée, veuillez décliner vos noms, âge, situation et lieu de naissance.

- Je m'appelais Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, âgée de 38 ans, née à Vienne et veuve du Roi de France. »

Olympe la regardait douloureusement en se penchant vers Lazare.

« Elle semble résignée, elle parle déjà d'elle au passé. Je trouve ça tragique... »

Le greffier, qui prenait note des interrogations d'Herman et des réponses de la Reine, enchaîna avec les accusations principales à l'encontre de Marie-Antoinette.

« Depuis son arrivée en France, Antoinette, veuve Capet, est le fléau du pays, dans la lignée des Frédégonde et autres Messaline. Non contente d'avoir dilapidé l'argent de l'État avec les frères du ci-devant Roi, au détriment du travail et de la sueur du peuple, elle est également convaincue d'intelligence avec l'ennemi, dans le but de réduire la Révolution à néant. »

Le procès était bel et bien lancé. Olympe écoutait attentivement, bouillonnant sur place. Les premières accusations sonnaient faux. Manifestement, le peu de preuves qui avaient servi au procès de Louis XVI avaient disparu dans la nature, et Fouquier-Tinville manquait d'une base solide dans son dossier. La jeune femme rêvait de se lever pour sauter à la gorge de tout le monde, pour donner son opinion à elle, qui avait côtoyé la Reine à Versailles, ainsi que les Comtes de Provence et d'Artois, contrairement à tous ces hommes prêts à la juger.

« Que répondez-vous à l'accusation d'entente avec l'ennemi de la Nation pour perdre le peuple Français et la République ? continua Herman.

- Qu'elle est entièrement fausse.

- Pourtant, vous entreteniez des liens étroits avec l'Empereur d'Autriche.

- Ces liens n'étaient rien moins que naturels, l'Empereur était mon frère. Je n'entretenais avec lui qu'une relation purement amicale et fraternelle. »

La souveraine tournait la tête de temps à autres pour voir le public autour d'elle, mais elle ne semblait pas distinguer grand-chose à cause de sa myopie. La jeune femme l'imitait régulièrement et constatait que nombreux étaient les moins patients à s'être assoupis. D'autres, au contraire, suivaient les échanges avec passion. Lazare bâillait parfois, mais Olympe se chargeait de le réveiller par un coup de coude.

« Vous n'avez cessé de verser des sommes conséquentes à l'Empereur pour mieux ruiner la France. Vous avez également comploté contre la Nation, incitant Louis Capet à trahir la Constitution. Qu'avez-vous à répondre ?

- Que tout est faux. Je n'ai jamais comploté contre la France, que j'aime et ai toujours voulu servir. Quant à l'Empereur, il avait bien assez d'argent pour ne pas avoir besoin de celui de l'État.

- Reconnaissez-vous vous être alliée au traître La Fayette, qui n'avait pour but que d'écraser la Révolution ?

- Je ne me mêlais nullement de politique et n'avais aucune confiance en monsieur de La Fayette.

- Pourtant, vous l'avez reçu à maintes reprises aux Tuileries.

- Pas moi, mon époux. Il était le chef de la Garde Nationale, le Roi n'aurait pu l'ignorer. »

La Reine répondait calmement et dignement. Olympe était attentive à tout, elle admirait le courage de Marie-Antoinette, même dans le malheur. Au bout de trois heures, après que le public ait entendu moult témoins plus ou moins vraisemblables, la séance fut arrêtée le temps d'une pause. La Reine semblait fatiguée, ses avocats inquiets. La jeune femme se leva pour marcher et se dégourdir les jambes dans la salle des Pas Perdus.

« Ce procès est une infamie ! s'énervait Olympe. Leurs témoins sont fantoches, c'est déloyal et déséquilibré !

- Calme-toi, ça ne sert à rien de te fâcher comme ça, soupira Lazare.

- Comment veux-tu que je reste calme ?

- On te regarde en train de t'exciter, tu vas attirer l'attention sur toi. Allez, viens, on retourne s'asseoir. »

Peyrolles entraîna la jeune femme à sa suite pour retrouver leur place au premier rang. La moitié de la journée était déjà passée. Olympe ouvrit un petit paquet qui contenait du pain et un morceau de pâté qu'elle tendit à son amant, faute d'avoir de l'appétit. La séance retrouvait sa lenteur du matin. Le public murmurait, susurrait, certains riaient en entendant quelques accusations ou moqueries lancées par Fouquier-Tinville, mais dans l'ensemble, tous étaient calmes. Olympe soupirait souvent. Bien que concentrée et fortement intéressée, elle ne pouvait s'empêcher de trouver le temps long. Il lui tardait de rentrer, d'oublier cette interminable journée.

« Antoinette, vous êtes accusée d'attouchements, avec votre belle-sœur Élisabeth, sur la personne du ci-devant Dauphin.

- Interrogé par le cordonnier Simon, qui en a la charge, ajouta Fouquier-Tinville, le garçon a avoué qu'il avait été allongé entre vous et Élisabeth Capet, à maintes reprises, pour de longs moments de débauche. »

Marie-Antoinette restait digne et imperturbable. Olympe se rongeait les ongles et s'agitait sur son fauteuil en fulminant.

« Les monstres, ils lui auront tout fait ! Elle ne vivait que pour son fils, comment osent-ils dire une chose pareille ! Je les ai élevés et surveillés, ses enfants, je sais de quoi je parle, moi ! »

Lazare déposa sa main sur celle d'Olympe pour la calmer. La jeune femme se sentit pousser des ailes en entendant des murmures réprobateurs dans le public. Certaines tricoteuses lançaient des insultes aux visages d'Herman et de Fouquier-Tinville.

« Accusée, vous n'avez pas répondu !

- Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature elle-même se refuse à répondre à une telle accusation faite à une mère. J'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici ! »

L'ensemble du public se leva, Olympe en tête. Toutes les femmes présentes dans la salle, qu'elles aient été mères ou non, applaudissaient Marie-Antoinette. La situation était sur le point de s'inverser, la jeune femme priait pour que le cours du procès change grâce à cette erreur commise par l'accusateur public.

« Ouh ! Monstres ! C'est nous toutes que vous insultez ! cria Olympe.

- Vous n'avez pas trouvé mieux pour juger l'Autrichienne ? hurla sa voisine de derrière.

- Honteux !

- Présentez vos excuses ! lança un sans-culotte furieux.

- Silence, ou je fais évacuer la salle ! hurla Herman en frappant la table de son maillet. »

Fouquier-Tinville devint livide. Il toussota, puis repartit sur le sujet du banquet du 1er octobre 1789 où la cocarde tricolore avait été foulée au pied. Olympe commençait déjà à décrocher, son attention faiblissait. Tout comme la Reine, elle n'avait rien mangé depuis le matin. La journée défilait lentement, d'autant plus qu'aucune autre pause n'avait été prévue. Les échanges entre l'accusation et Marie-Antoinette s'alternaient avec les comparutions de nouveaux témoins, dont la plupart n'étaient pas présents lors des faits relatés. Vers vingt heures, la séance fut levée jusqu'au lendemain à huit heures. La souveraine disparut entre deux gardes, tandis qu'Olympe sortit au bras de Lazare, à la fois secouée et furieuse. Le retour se fit autant en silence que l'aller. Ils ne trouvaient rien à raconter de plus que ce que la jeune femme avait déjà dit le matin. A leur arrivée au Sans-Culotte, Peyrolles résuma la première journée du procès à Nicolas et Charlotte, qui avaient gardé le café. L'ancien Suisse était scandalisé, le Petit Chat choqué par les accusations d'inceste.

« Et puis même, le gamin a huit ans ! On peut faire dire ce qu'on veut à un garçon de cet âge ! »

Lazare haussa les épaules en signe d'approbation, puis partit rejoindre Olympe, déjà couchée. La journée du lendemain promettait d'être encore longue.

...

Huit heures du matin, le 15 octobre. Olympe bâillait avec un manque d'élégance flagrant. Sa nuit avait été courte, tant elle avait cherché un sommeil qui ne vint que vers quatre heures. Fidèle à sa place au premier rang, elle attendait à côté de Lazare que la séance reprenne. La jeune femme était impressionnée par la foule si nombreuse dans la salle des Pas Perdus, plus encore que la veille. Lorsque la Reine entra, elle semblait plus éprouvée que lors de la première journée du procès. Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray avaient une nouvelle fois passé la nuit sur la défense de Marie-Antoinette, mais sans grand espoir. Bien que leurs apostrophes justifiées de la veille aient permis de soutenir la souveraine, ils sentaient eux aussi que le procès était joué d'avance.

« Votre influence auprès de Louis Capet n'a cessé d'être néfaste. Vous avez été son mauvais génie et lui avez insufflé les pires décisions, le poussant à renier la Constitution et à trahir la Nation. Tel fut le cas lors de votre tentative de fuite à Varennes. »

Marie-Antoinette restait silencieuse. Un témoin entra dans la salle, et s'ensuivit un interrogatoire visant à établir la complicité entre la Reine et La Fayette. Olympe écoutait d'une oreille puis se pencha vers Lazare.

« Je savais que cette fuite coûterait cher à la famille royale... Plusieurs fois la Reine m'en a parlé dans ses lettres, j'espérais qu'elle ne cède pas à la tentation...

- Quelles lettres ? s'inquiéta Peyrolles.

- Je te raconterai à la prochaine pause. »

Les accusations portaient sur la volonté de fuite de la Reine et ses relations avec le Comte de Fersen. Une partie de l'assemblée s'était de nouveau endormie, l'autre s'agitait. Trois heures plus tard, la séance commençait à se faire longue pour tout le monde, aussi bien du côté de l'accusation, que de la souveraine ou du public.

« La séance est levée ! Reprise à quatorze heures ! décréta Herman. »

Olympe se leva pour marcher et grignoter. Son appétit lui revenait un peu, mais sans grande conviction. Lazare se planta devant elle.

« Qu'est-ce que c'est que cette histoire de lettres ?

- Ça remonte à trois ans. Un jour, grâce à madame de Tourzel, j'ai pu revoir la Reine aux Tuileries, en secret. Nous nous sommes parlé pendant deux heures, puis je suis partie. Il était évident pour tout le monde que nous ne pourrions plus nous reparler ainsi, mais grâce à la Marquise de Tourzel, je lui faisais parvenir des lettres, et elle m'y répondait. C'est là que la Reine m'a parlé de ses projets de fuite.

- Tu lui as écrit pendant combien de temps ?

- Jusqu'à quelques jours avant leur fuite à Varennes. À leur retour, madame de Tourzel ne pouvait plus sortir, aucun courrier ne parvenait aux mains de la Reine.

- Et tu les as gardées, ces lettres ?

- Bien sûr ! Elles ont une immense valeur à mes yeux !

- Tu es folle, Olympe ! Si elles tombaient entre des mains mal intentionnées, tu imagines ce que tu risquerais ? Trahison, complot royaliste, tu te retrouverais sur le banc des accusés, toi aussi ! Brûle-les !

- Tu dramatises tout ! Je refuse de les brûler, elles sont en sécurité sous une latte du plancher. Et puis, qui irait penser que j'ai pu lui écrire ? Qui veux-tu qu'il aille fouiller au café ? Je risque plus en cachant des fuyards pour le Baron qu'en conservant ces lettres... ! »

Le jeune homme était exaspéré face à une telle inconscience. Quelle tête de mule ! Justement, si leur petit manège pour le compte de Batz était éventé, le Sans-Culotte serait à coup sûr perquisitionné par les envoyés du Comité de Sûreté Générale et là, tous auraient droit au Tribunal Révolutionnaire, puis à la guillotine. Lazare se promit de fouiller sous chaque latte de parquet de la chambre de son amante afin retrouver cette correspondance dangereuse et s'en débarrasser. Olympe, elle, retourna s'asseoir. Il restait du temps avant que la séance ne reprenne, mais elle ne voulait pas rentrer dans son café et préférait garder sa petite place. Rejointe par Peyrolles, contrarié, ils restèrent un long moment sans se parler, avant de reprendre une conversation normale. À quatorze heures, la Reine reparut dans la salle, elle était blême. La jeune femme s'en inquiéta : avait-elle seulement mangé ?

« On vous reproche d'avoir activement participé au complot dit 'de l'œillet', qu'avez-vous à répondre ?

- Rien.

- Vous niez cette participation ?

- Oui.

- Pourtant, le citoyen Gilbert affirme que deux hommes et une femme sont venus vous chercher jusqu'à votre cellule.

- C'est faux.

- Vous insinuez que le citoyen Gilbert est un menteur ?

- Non, il a simplement dû confondre.

- Que l'on fasse entrer le témoin ! aboya Herman. »

Gilbert entra dans la salle en tremblotant et en baissant les yeux. Sans son fusil, sans Dufresne et sans la femme Harel pour le soutenir, il semblait moins sûr de lui. Olympe craignait d'être vue et reconnue. Au premier rang, elle était parfaitement visible des membres de l'accusation. Fort heureusement pour elle, les témoins tournaient le dos au public et le gendarme préférait viser le sol que de regarder l'assemblée de Parisiens venus assister au procès.

« Déclinez votre identité.

- Jean Gilbert, trente-et-un ans, gendarme, anciennement chargé de la surveillance de la Veuve Capet.

- Citoyen, qu'as-tu vu le soir de cette tentative d'enlèvement ?

- Tard le soir, deux hommes, le citoyen administrateur et un autre, sont venus chercher la Veuve Capet dans sa cellule. Ils l'ont accompagnée jusqu'au guichet des Richard où une femme les attendait.

- Les noms de l'homme et de la femme qui assistaient le citoyen Michonis ?

- L'homme, c'était le Chevalier de Rougeville. La femme, j'en sais rien, ils n'ont pas prononcé son nom. Mais pour sûr, l'Autrichienne semblait bien la connaître ! Elles se parlaient comme de vieilles amies et se sont même embrassées avant qu'elle ne retourne dans sa cellule ! »

Olympe se figea sur son siège. Le plan d'évasion orchestré par Batz était prêt à se retourner contre elle. Sa seule chance était que son nom n'avait pas été prononcé, la fameuse femme citée par Gilbert pouvait donc être n'importe quelle Parisienne. En outre, la Reine niait l'existence de tout complot. Devenue pâle, elle chercha la main de Lazare pour y trouver de la force et du soutien. Muette et droite sur sa chaise, elle n'osait plus bouger.

« Qu'avez-vous à répondre, accusée ?

- Rien.

- Vous refusez toujours d'admettre ce complot ?

- Oui.

- Le nom de Rougeville ne vous dit rien ?

- Je l'ai connu à Versailles. Il m'a défendue lors de l'attaque des Tuileries le 10 août, rien de plus.

- Et cette femme ? La connaissez-vous ?

- Il n'y avait aucune femme.

- Seriez-vous prête à le jurer ?

- Sans hésitation. »

La jeune femme souffla doucement. La Reine allait jusqu'à se parjurer pour la sauver. En un tel moment, c'était admirable. Olympe recommençait à respirer, mais tant que le sujet brûlant du complot de l'œillet serait évoqué, elle se sentirait petite dans ses souliers.

« Et ce Rougeville, l'as-tu déjà vu auparavant à la Conciergerie ? reprit Herman en s'adressant à Gilbert.

- Oui.

- En quelle occasion ?

- Quelques jours avant la tentative d'évasion, le citoyen administrateur lui a fait visiter la cellule de la Veuve Capet.

- Bien, merci. Témoin suivant ! »

Gilbert sortit en vitesse, laissant sa place à Michonis. La jeune femme reprit une respiration plus normale. Il ne l'avait pas vue, elle était presque sauvée. Quant au limonadier ami de son père, il ne parlerait pas, elle le savait.

« Citoyen, décline ton identité.

- Jean-Baptiste Michonis, soixante ans, limonadier et inspecteur de police des prisons.

- Est-il vrai que tu as mené le ci-devant Chevalier de Rougeville à la cellule de la Veuve Capet ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- Nombreux étaient les curieux à vouloir la voir dans sa prison. Il en a fait partie.

- Pourquoi l'as-tu fait entrer ?

- Il voulait mieux voir, alors il m'a donné de l'argent, j'ai accepté.

- Et que contenaient les œillets qu'il a donnés à l'accusée ?

- Il n'a rien donné à la Veuve Capet, ni œillet, ni quoi que ce soit d'autre.

- Tu maintiens ta déclaration selon laquelle il ne s'est rien passé ?

- Oui.

- Témoin suivant ! »

Olympe se sentait mieux. L'accusation basée sur le complot était légère, seuls les deux gendarmes en avaient fait mention auprès du Comité du Sûreté Générale, mais Dufresne s'était rapidement rétracté pour suivre les autres dans la stratégie du mensonge. D'ici peu de temps, ce point serait clos. Michonis sortit en croisant Marie Harel qui entra à son tour dans la salle. Olympe manqua s'étouffer en la voyant apparaître. Elle se rapprocha de Lazare pour se blottir dans son bras, pensant être bien 'cachée'. Un interrogatoire du même acabit fut imposé à la servante de la Conciergerie, qui réfuta à son tour l'existence d'un complot ou la visite de Michonis, Rougeville et la femme dont elle ignorait le nom. En repartant, elle regarda machinalement le public et aperçut Olympe, qui se liquéfia sur place. Le visage de la femme Harel changea : elle l'avait reconnue. Mais, fidèle au mensonge commun des principaux acteurs du complot, elle n'en fit aucune mention et sortit.

« Elle m'a reconnue, j'en suis sûre... »

Olympe, paniquée, tremblait dans les bras de Lazare qui ne parvenait pas à la calmer.

« Elle va me dénoncer au Comité de Sûreté Générale... Dès demain ils seront là pour m'arrêter, ils vont me prendre Petit Ronan, me conduire en prison et me faire exécuter !

- Je suis sûr que non. Si elle affirme t'avoir reconnue, ce sera sa parole contre la tienne. Tout le monde a nié que tu étais présente ce soir-là et personne n'a prononcé ton nom, elle serait incapable de le citer ! Et puis, si elle parle, cela reviendra à avouer qu'elle a menti, et que le complot a bien eu lieu. Pour sa propre tête, elle saura se taire. J'en fais mon affaire... ajouta-t-il entre ses dents. »

La jeune femme retenait ses larmes. Les arguments de Peyrolles étaient justes, mais la peur était grande, le risque présent. Dès lors, Olympe se déconnecta du procès. Une pause fut décrétée par Herman jusqu'à dix-neuf heures, Lazare en profita pour sortir marcher un peu dans la salle des Pas Perdus, entraînant son amante qui s'efforçait de penser à autre chose. À la reprise de la séance, la jeune femme se sentait fatiguée, lasse. Elle avait hâte que le jugement soit rendu, que l'on prononce l'ordre d'exil, et qu'elle retourne chez elle pour oublier. Les derniers témoins finirent de comparaître, les dernières accusations furent lancées. A vingt-deux-heures, Olympe n'en pouvait plus. Son lit l'appelait, plusieurs fois elle s'était assoupie, la tête posée sur l'épaule de Lazare. Enfin, un peu avant quatre heures du matin, les jurés retournèrent dans la salle. Peyrolles secoua la jeune femme pour la réveiller.

« Accusée, veuillez vous lever, lança Herman. À la question du complot permanent entre la Veuve Capet et les puissances ennemies de la Nation, qu'ont répondu les jurés ?

- Coupable.

- À la question des armes et de l'argent fournis à l'Autriche sur instigation de la Veuve Capet pour écraser la Révolution, qu'ont répondu les jurés ?

- Coupable.

- À la question de la guerre civile, préparée, instaurée et entretenue sur conseils de la Veuve Capet auprès du ci-devant Roi, qu'ont répondu les jurés ?

- Coupable.

- Accusée, avez-vous quelque chose à ajouter ?

- Non.

- Ainsi, vous, Marie-Antoinette, dite de Lorraine d'Autriche, veuve du ci-devant Roi de France, Louis Capet, avez été reconnue coupable de haute trahison, d'intelligence avec l'ennemi, d'avoir voulu écraser la Révolution par la force via l'argent fourni aux troupes de Brunswick et de n'avoir cessé de comploter pour l'instauration d'une guerre civile. Vous êtes condamnée à mort par le Tribunal Révolutionnaire, la peine sera appliquée ce jour, 25 Vendémiaire an II. »

Marie-Antoinette, restée calme, sortit entourée de deux gendarmes, à l'instar de ses avocats. Olympe retenait ses larmes. En colère, pleine de rage, elle quitta la salle précipitamment, suivie de Lazare. La peur inspirée par la femme Harel, qui l'avait reconnue, était loin dans son esprit. Une fois dans la rue, elle laissa libre cours à ses sanglots dans les bras de Peyrolles, lui aussi peiné. Ils marchèrent en silence mais d'un bon pas jusqu'au Sans-Culotte. Lorsque la jeune femme entra, elle claqua la porte et courut dans sa chambre, sans se rendre compte qu'elle risquait de réveiller Charlotte, Nicolas et Petit Ronan. Lazare, lui, repartit aussitôt pour ne rentrer qu'à l'ouverture du café.