Chapitre 31 : Solène
Tôt le matin, Charlotte ouvrit le Sans-Culotte aux clients, bien peu nombreux. Beaucoup étaient déjà dans les rues, prêts à voir passer la charrette des condamnés qui allait emmener la souveraine déchue de la Conciergerie à la place de la Révolution. Déposant une chaise au sol, elle vit Peyrolles entrer.
« Où étiez-vous ? demanda Charlotte, soupçonneuse.
- J'avais une chose importante à régler. Olympe est levée ?
- Oui, elle est habillée et attend dans sa chambre que vous veniez la chercher. »
L'ancien officier monta les marches quatre à quatre pour retrouver son amante.
« Où étais-tu passé ? interrogea la jeune femme, un peu agacée. Je suis partie me coucher en pensant que tu me suivais, mais à mon réveil j'ai vu que j'étais toute seule !
- Je suis allé... Rendre visite à quelqu'un.
- En pleine nuit ? Et peut-on savoir à qui ?
- Trop long à t'expliquer ! »
Éludant une conversation qui aurait sans doute été gênante, Lazare tourna les talons pour se changer. Olympe le suivit du regard, méfiante. Mais l'heure n'était pas à la dispute de couple, il y avait plus important. Vêtue d'une robe de coton noir, la jeune femme achevait sa coiffure par une mantille assortie. Peyrolles, lui, s'habilla tout en espérant que son amante oublierait de l'interroger lorsqu'ils reviendraient au café. Sa visite importante, c'était un règlement de compte. Masqué et armé d'un couteau, il avait obtenu par Batz l'adresse de la femme Harel chez qui il s'était rendu à une heure bien tardive. Mal réveillée, elle n'avait vu qu'une ombre et une lame, qui brillait aux reflets de la lune, se caler sous son menton.
« La femme que tu as vue au Tribunal, tu l'oublies. Si tu es raisonnable, il ne t'arrivera rien. Tu n'aimerais pas qu'au Comité de Sûreté Générale, on apprenne que tu as menti à propos du complot de l'œillet ? Je t'aurai à l'œil, un mot de trop et tu n'auras plus l'occasion de te venter de quoi que ce soit. Je n'aime pas les traîtres, et les mouchards encore moins ! J'en ai tué pour moins que ça, alors méfie-toi... »
Effrayée, les yeux exorbités, elle avait tout approuvé, personne ne saurait rien. Sa sale besogne accomplie, Lazare n'eut plus qu'à retourner au café. Sorti de ses souvenirs par Olympe, pâle et prête à pleurer, il la suivit et retrouva Charlotte et Nicolas.
« Vous êtes sûrs de vouloir rester là ? interrogea la jeune femme.
- Le Sans-Culotte ne peut pas rester sans personne pour le tenir, et je ne peux pas le faire seule, répondit Charlotte. »
Le couple quitta le café sous le regard triste de l'ancien Suisse.
...
Olympe et Lazare marchaient en direction de la Conciergerie pour voir sortir la Reine et suivre le convoi jusqu'à la place de la Révolution. Son bras glissé sous celui de son amant, la jeune femme avançait en silence, le regard perdu dans le vague. Vers dix heures et demie, Marie-Antoinette apparut à l'entrée de la Cour du Mai, cheveux coupés, chemise dégagée au col et les mains nouées dans le dos. Elle monta dans la charrette, aidée du bourreau Sanson, le fils de celui qui avait guillotiné Louis XVI. En voyant la Reine, Olympe devint blême, un long frisson lui parcourut la colonne vertébrale. Le cortège démarra pour un parcours à travers Paris, dans une lenteur infinie. Le silence était de rigueur. Aucun cri de haine, ou presque, ne rompait ce moment solennel. Sans doute une vague de compassion ou de respect avait-elle envahi l'assistance du convoi funèbre. La jeune femme, soutenue par Lazare, ne quittait pas la Reine des yeux. Ses iris bleu pâle étaient perdus dans le vide, l'air absent.
« Regarde ses yeux. On dirait qu'elle n'est déjà plus là... »
La marche jusqu'à la place de la Révolution fut d'une longueur insupportable. Au loin se profilait déjà l'ombre de la guillotine, cernée de soldats et des habituelles tricoteuses. Lorsque la charrette s'arrêta, la jeune femme regarda Marie-Antoinette en descendre seule et se précipiter sur l'échafaud, perdant au passage l'une de ses chaussures. Olympe était trop loin de l'estrade pour entendre, mais elle vit la Reine parler au bourreau.
« Qu'est-ce qu'elle lui dit ? Tu entends ?
- Non, rien du tout. »
En une fraction de seconde, Marie-Antoinette était liée à la planche qui bascula. La lunette se referma et le bruit sourd de la lame retentit, il était midi et quart. Olympe avait fermé les yeux, elle ne voulait pas voir ça. Son cœur se fendit en mille morceaux, elle avait échoué sa mission de libérer la Reine de la Conciergerie, n'avait pu la convaincre de renoncer à ses projets de fuite en 1791, c'était bel et bien la fin de tout ce qu'elle avait connu depuis ses quinze ans.
« Vive la République ! Vive la Nation ! »
Les badauds, pourtant muets jusqu'alors, n'avaient pu retenir ce cri de joie lorsque Sanson avait montré la tête ensanglantée de la Reine. C'était fini, Olympe voulait rentrer chez elle et tenter d'oublier, de se calmer. Ces trois jours infernaux, ces nuits sans sommeil, c'était trop. Elle ne voulait pas risquer de faire un nouveau malaise, elle avait du travail au Sans-Culotte, une famille à gérer, des amis à aider. Le couple tourna les talons et repartit en direction du café. Le visage d'Olympe était baigné de larmes, Lazare était tout retourné.
...
Depuis la mort de la Reine, Olympe ressentait comme un vide. Vide augmenté lorsqu'elle apprit que les profanations des tombes de Saint-Denis avaient repris, et qu'à l'heure où Marie-Antoinette perdait la vie, les révolutionnaires étaient en train de sortir les dépouilles du premier Dauphin et de sa petite sœur, Sophie-Béatrice. La jeune femme était entrée dans une colère noire : ils avaient osé toucher aux restes de ses petits protégés ! Seules les paroles de Nicolas et de Lazare parvinrent à calmer son courroux et à lui faire penser à autre chose. Dès lors, le temps se mit à défiler lentement. Le mois de novembre s'annonçait froid et maussade, rien qui puisse améliorer l'humeur de la patronne du Sans-Culotte. Un matin, en essuyant ses verres, la jeune femme leva les yeux et vit Danton entrer dans son café.
« Georges ! Tu es revenu ! sourit-elle en allant le saluer.
- Un tel enthousiasme fait plaisir à voir ! Mais tu as l'air bien fatiguée, ma belle, tes clients te font mener la vie dure ?
- Non, ils n'y sont pour rien, enfin presque. Je suppose que tu as su pour la mort de...
- Oui. Rassures-moi, ce n'est pas qu'à cause de ça ?
- Non, ne t'en fais pas, c'est un mélange d'un peu de tout. Et toi, bien reposé ?
- Un peu, mais avec toujours un vague à l'âme. J'ai aussi appris pour l'exécution des députés girondins, celle de Manon Roland. Cette diablesse me haïssait, je le lui rendais bien, mais tout de même, quelle femme ! Elle ne méritait pas ça.
- Beaucoup de victimes de la guillotine ne le méritaient pas. Mais là, ça vient du Comité de Salut Public, de Robespierre qui grappille chaque parcelle de terrain où tu n'es pas, et de Saint-Just et Fouquier-Tinville, ses âmes damnées.
- Justement, Camille et Fabre m'ont supplié de revenir. Il paraît que là, ce n'est plus une simple rivalité, c'est un combat à mort entre Maximilien et moi. Mais je me méfie : ils exagèrent toujours tout. Et puis il n'oserait pas m'abattre ! En tout cas, je voulais juste passer pour te dire bonjour avant d'aller à la Convention : je vais leur montrer que Danton est de retour ! »
Dans un sourire timide, Olympe déposa un baiser sur la joue de son immense ami, et le regarda partir. Elle redoutait que Fabre et Camille n'aient qu'à peine exagéré les mauvaises intentions de Robespierre. Danton avait certainement trop foi en l'homme pour croire que le Jacobin s'arrêterait à une simple entente de façade et à un partage du pouvoir.
...
Olympe se leva en vitesse pour enfiler une robe de chambre. Quelqu'un s'évertuait à tambouriner à la porte du Sans-Culotte, au mépris du sommeil de ses occupants. La jeune femme pestait contre l'importun qui risquait de réveiller son fils, et plus généralement tout le monde, y compris les voisins. Un nouveau fuyard envoyé par Batz ? C'était peu probable, ils avaient pour ordre de se montrer discrets à leur arrivée. Et depuis la mort de la Reine, le Baron se faisait rare. Ce nouveau coup porté aux débris de monarchie était difficile à encaisser pour lui aussi. Ainsi, il préférait rester terré chez lui à Charonne pour mieux échafauder de nouveaux complots visant à libérer le petit Roi, toujours enfermé au Temple. Olympe descendait rapidement les marches, veillant à ne pas se prendre les pieds dans sa chemise de nuit. Et plus elle se rapprochait de la porte, plus les coups se répétaient.
« Mais qui ça peut bien être, c'est pas possible ! Voilà, voilà, j'arrive ! »
Une bougie à la main, la jeune femme tourna la clé dans la serrure, ouvrit la porte et reçut Solène en plein sur elle.
« Olympe, je t'en supplie, aide moi ! Ils me poursuivent !
- Mais qui ?
- Les gendarmes à la solde du Comité de Sûreté Générale !
- Entre, vite ! »
Olympe souffla sur la bougie, plongeant la salle dans le noir. Éclairées seulement par les rayons de la lune, les deux femmes se toisaient. Solène semblait réellement effrayée et visiblement bien essoufflée par la course qu'elle venait de faire.
« Pourquoi te poursuivent-ils ?
- Prostitution. Un péché qui va à l'encontre des vertus de la République, ça choque les bien-pensants ! La semaine dernière, ils ont emmené six de mes amies à la prison de l'Abbaye, et il y a deux semaines, trois de mes camarades partaient à la guillotine. J'ai pu leur échapper jusqu'à ce soir, mais là, ils m'ont retrouvée. Avant, ils nous poussaient à nous reconvertir vers un métier honnête, maintenant ils vont jusqu'à nous arrêter et nous exécuter !
- Chut, quelqu'un arrive ! Cache-toi là-dedans, vite ! »
Les pas se rapprochaient, et de nouveaux des coups sourds étaient frappés contre la porte. Olympe guida Solène jusqu'à la cave et rabattit le tapis par-dessus. Marchant vers la porte, elle ralluma sa bougie et ouvrit en bâillant allègrement.
« Que se passe-t-il ?
- Citoyenne, une femme est entrée chez toi, l'as-tu vue ?
- Une femme ? Non mais tu plaisantes, citoyen ! As-tu vu l'heure qu'il est ? Je dors, moi ! Et fais moins de bruit tu vas réveiller mon fils !
- Fais pas d'zèle, citoyenne, je te dis qu'on l'a vue rentrer ! C'est une reprise de justice, elle doit comparaître demain devant le Tribunal. Dépêche-toi, on n'a pas que ça à faire ! »
Sous le plancher, tremblante, Solène attendait que la patrouille s'en aille. Elle qui avait haï Olympe presque autant que la Reine - sans doute parce qu'elle avait partagé les derniers mois de la vie de Ronan - était bien obligée de constater qu'elle allait lui devoir la vie.
« Bon, citoyen, ça ne m'amuse pas. Rentre et vérifie la salle, si tu veux, ajouta-t-elle en la désignant avec sa seule bougie. Tu vois bien qu'il n'y a personne ! Soit tes hommes ont mal vu, soit ils ont confondu ma porte avec celle du voisin, voilà tout ! Maintenant, j'aimerais retourner dormir, si ça ne te dérange pas !
- Bien... Bien... Mais si tu la vois, tu nous fais signe ! Allez, venez, les gars ! »
Lorsque la patrouille repartit, Olympe souffla, soulagée. Elle éteignit à nouveau sa bougie et rouvrit la porte de la cave.
« C'est bon, ils sont partis, tu peux sortir.
- Merci. Merci infiniment ! »
Machinalement, Solène prit Olympe dans ses bras. La jeune femme n'en revenait pas d'une telle attitude, après toutes les paroles blessantes et les insultes qu'elle avait récoltées depuis la mort de Ronan. Elle espérait revoir un jour la fille de joie, tisser un lien qui n'avait jamais pu se créer, pouvoir offrir une tante à son fils, mais elle n'imaginait pas que cela se ferait en de telles conditions.
« C'est normal. Je n'allais pas te laisser entraîner dans ce piège mortel. J'en ai plus qu'assez du sang qui coule et des innocents qui meurent !
- Tu aurais pu te venger ou...
- Je ne suis pas comme ça. Je ne suis rancunière qu'avec ceux qui m'ont vraiment fait du mal. Je voyais tes paroles comme de la peine ou de la colère, rien de plus.
- Tu n'imagines pas comme je regrette...
- C'est oublié. Je ne peux pas te proposer de lit dans les chambres car chacun a la sienne et les autres ont tous été descendus à la cave. Mais tu peux dormir ici, tu as l'embarras du choix et tu y es en sécurité. Ils ne reviendront pas, et quand bien même, ils ne trouveraient jamais la trappe. Dès demain, si tu le veux, nous t'aménagerons un lit à l'étage. »
Solène acquiesça et descendit pour se coucher. Olympe, elle, remonta dans sa chambre. Une bonne nuit de sommeil, ou du moins ce qu'il en restait, était nécessaire pour tout le monde.
...
Au petit matin, le réveil d'Olympe fut difficile. Passer une partie de la nuit debout n'était pas la solution pour bien dormir et gérer un café correctement. Assise dans son lit, les yeux à peine ouverts, elle se demandait si elle n'avait pas rêvé. Solène chez elle ? La dernière fois que la jeune femme avait vu la fille de joie, c'était lors de l'assaut des Tuileries, un an et demi plus tôt. Et encore, en quittant le palais avec Nicolas blessé, elle l'avait perdue de vue et depuis, elle ne savait absolument pas où se trouvait sa 'belle-sœur'. Ça commençait à dater, le temps était passé à une vitesse folle. Ainsi, imaginer qu'elle avait sauvé la sœur de Ronan de la guillotine en lui offrant l'abri de sa cave laissait Olympe perplexe. Rien n'assurait que Solène n'allait pas retrouver sa forme et sa fierté habituelle, et qu'elle ne finirait pas par claquer la porte du Sans-Culotte pour mener sa vie ailleurs. Une fois prête, la jeune femme descendit dans la salle pour la préparer à l'arrivée des clients avec Charlotte, et sortir Solène de sa cave.
« Et tu dis que c'est la sœur de Ronan qui a frappé à la porte cette nuit ? s'étonna Charlotte en descendant l'escalier qui menait à la salle.
- Oui, c'est bien elle. J'ai été plus qu'étonnée de la voir ! Tu sais qu'elle ne m'aimait pas...
- Justement, ça me surprend ! Ou alors elle a changé d'avis... ?
- Peut-être. Au fond, c'est ce que j'espère. Nous sommes liées par Ronan, par mon fils. Se déchirer comme ça, c'est du beau gâchis. »
Olympe déroula le tapis pour ouvrir la trappe qui menait à la cave. Solène, d'abord éblouie par la lumière du jour, finit par s'habituer et sortit de sa cachette.
« Bonjour, Solène ! Bien dormi ? sourit Olympe.
- Comme un bébé ! Ça ne m'était plus arrivé depuis bien longtemps...
- Allez, viens manger avec nous, ensuite on va ouvrir le café aux clients. »
Toutes les trois assises autour de la table, les jeunes femmes mangeaient de bon appétit. Cette rencontre effectuée sur de bonnes bases semblait mettre Olympe de joyeuse humeur, pourtant elle n'osait pas prononcer un mot. Sa 'belle-sœur', elle, avait l'air mal à l'aise, tandis que Charlotte balayait son regard de l'une à l'autre, attendant que l'une des deux finisse par parler. Le repas devenait par trop monotone !
« Et sinon, tu comptes faire quoi, maintenant ? osa Charlotte pour briser le silence.
- Je ne sais pas encore. En tout cas, plus vendre... mes charmes au Palais-Royal, sourit Solène, un peu gênée.
- Tu sais, faut pas avoir honte ! Je t'ai déjà vue là-bas, avec Danton ! C'est mon oncle adoptif, je traînais tout le temps avec lui quand j'avais dix ans, avant de venir vivre avec Olympe. En tout cas, moi, j'te trouve courageuse !
- Charlotte ! »
Olympe se sentit soudain très gênée et interrompit son amie. Charlotte était adorable, mais parfois trop bavarde. Son côté Petit Chat du Palais-Royal reprenait le dessus d'une manière foudroyante. Sans doute la présence de Solène lui rappelait-elle son enfance, lorsqu'elle vivait dans la rue et chassait les filles de joie trop collées à son 'Tonton'. A l'inverse, la sœur de Ronan semblait amusée par l'adolescente, qui n'avait pas la langue dans sa poche, mais était très attachante.
« Laisse, au contraire, ça fait plaisir à entendre ! Pour une fois qu'on ne me regarde pas de travers !
- Si tu le dis, conclut Olympe en souriant.
- Et si tu restais avec nous ? proposa Charlotte, un sourire reliant ses deux oreilles.
- Euh... Je ne sais pas. Je ne veux pas m'imposer et puis...
- Charlotte a eu une bonne idée, renchérit Olympe. Si tu veux rester, ça sera avec plaisir. Nous avons assez perdu de temps comme ça pour nous connaître, tu ne trouves pas, Solène ? »
L'ancienne fille de joie semblait hésitante. La proposition lui plaisait, mais accepter revenait à reconnaître qu'elle avait jugé Olympe trop sévèrement. Elle était fière et indépendante, vivre au crochet des autres n'était pas sa tasse de thé. Pourtant, cette offre était l'occasion de reprendre sa vie en main et de quitter le métier qu'elle s'était imposé jusqu'alors pour survivre.
« Oui, peut-être, sans doute...
- Allez, accepte ! Et au moins tu seras tranquille, les gendarmes cherchaient une fille de joie, pas la serveuse d'un café patriote ! Et puis... »
Olympe n'eut pas le temps d'achever sa phrase que Nicolas apparut au bas de l'escalier avec Petit Ronan dans ses bras.
« Maman ! Maman, regarde ! »
Fier comme un paon, le petit montrait sa première dent de lait perdue.
« Tu deviens un grand, mon chéri !
- Depuis tout à l'heure, il la promène partout à l'étage, rit Nicolas. »
Olympe prit son fils sur ses genoux et guettait la réaction de Solène, qui fixait l'enfant. Deux petites larmes perlaient au coin de ses yeux en même temps qu'un sourire illuminait son visage. La ressemblance avec son petit frère était frappante, et son costume identique à celui de Ronan - foulard rouge compris - ne rendait la comparaison que plus évidente.
« Bonjour, jeune homme ! Tu t'appelles comment ? sourit la jeune femme.
- Petit Ronan. Et toi ?
- Enchantée, Petit Ronan. Moi, c'est Solène ! Et tu as quel âge ?
- Quatre ans et demi. Et toi ?
- Ah ! On ne demande pas son âge à une dame !
- Mon chéri, Solène est ta tante, la sœur de son papa. Tu vois ce que je veux dire ? »
Le petit hocha la tête sans trop comprendre. N'ayant jamais connu son père, il savait juste qu'un homme qui s'appelait comme lui était son 'papa', qu'il était partit trop tôt, et qu'il fallait toujours le garder dans son cœur, comme un modèle. La jeune femme assise devant lui devait bien le connaître, puisqu'elle était sa 'sœur'. Olympe riait en voyant l'air perplexe de son fils. Solène ne pouvait s'empêcher de sourire, le petit garçon était mignon à croquer et plein de joie de vivre.
« Chéri, tu vois Danton avec Charlotte ?
- Oui. C'est son Tonton ! lança-t-il, très fier d'avoir bien tout retenu.
- Eh bien, Solène, c'est comme Danton avec Charlotte, mais pour toi. »
Cette fois, le petit avait compris. Sautillant sur les genoux d'Olympe, il commençait à s'agiter : il voulait descendre et retourner jouer avec Nicolas. Se laissant glisser au sol, il attrapa la main du jeune homme pour l'entraîner à l'étage.
« Je ne peux pas venir jouer avec toi, bonhomme, je dois aider ta maman et Charlotte dans la salle. Mais mets-toi dans un petit coin, je viendrai te voir de temps en temps. »
Le petit attrapa ses soldats en plomb et partit s'installer à côté d'un buffet pour reproduire une bataille... à sa façon. D'ailleurs, déjà les figurines virevoltaient dans tous les sens pour le plus grand amusement de l'enfant.
« Il est tellement mignon... murmura Solène à l'adresse d'Olympe. Et tu lui as même mis le foulard de mon frère autour du cou ! On dirait vraiment Ronan, c'est incroyable...
- Sa ressemblance avec son père est à la foi une bénédiction et mon plus grand drame : je ne peux pas m'empêcher de le revoir à travers son fils... »
La jeune femme regardait béatement le garçonnet avec un léger sourire. Puis, se tournant vers l'ancien Suisse qui attendait d'être présenté, elle le désigna de la main.
« Nicolas, voici Solène, la sœur de Ronan. Et Solène, je te présente Nicolas Lebreuil. Il a été blessé durant l'assaut des Tuileries, je l'ai ramené ici et soigné. Depuis, il fait le service avec Charlotte, Lazare et moi.
- Enchantée, Nicolas. Et Lazare est... ?
- Mon... compagnon. Je le connaissais d'avant, il était soldat. Je l'ai également recueilli. Et maintenant, il m'aide aussi. »
Solène semblait un peu perdue entre tous ces prénoms, toutes ces nouveautés. En quelques minutes, elle venait d'en apprendre un peu plus sur Olympe, sur ce qu'elle avait fait, sans entrer dans les détails. Elles auraient bien tout le temps qu'elles voudraient pour se raconter leurs vies respectives plus tard. Nicolas s'éloigna pour finir de descendre les chaises des tables, aidé de Charlotte qui avait fini de manger. Des pas raisonnaient dans l'escalier, Lazare était prêt, il arrivait à son tour pour aider au service.
« Bonjour à tous ! »
Solène se retourna machinalement en entendant cette voix qui ne lui était pas inconnue. Elle avait la sensation de l'avoir déjà entendue, il y a quelques temps, sans parvenir à savoir où... En voyant Peyrolles, elle sut que son impression était la bonne et le reconnut aussitôt.
« Toi ! Je te reconnais ! Espèce d'ordure ! Je vais te faire la peau ! »
D'un bond, elle était sur Lazare, prête à le défigurer. Il fallut l'intervention de Nicolas et d'Olympe pour les séparer, Charlotte restant bouche bée devant la réaction de la jeune femme. Solène avait les yeux noirs de colère et les joues en feu. L'ancien officier, lui, semblait plus que mal à l'aise. Touchant du bout des doigts la griffure infligée par la sœur de Ronan, il regardait Olympe, visiblement inquiet de la tournure qu'allaient prendre les choses.
« Mais enfin, Solène, qu'est-ce qui te prend ! interrogea la jeune femme, effarée et sonnée.
- Ce qui me prend ? Tu plaisantes ? Il a tué mon père de sang froid ! Mon père, donc celui de Ronan aussi ! S'il reste ici, je m'en vais, je te le dis tout de suite, Olympe !
- Attends, je ne comprends pas, là... Lazare, tu m'expliques... ? »
Elle fixait Peyrolles en plissant les yeux. Il semblait bien mal à l'aise, à se tortiller sur place en tenant toujours sa joue griffée. La réaction de Solène était trop sincère, trop virulente pour qu'elle ne cache pas une vérité que son amant s'était évertué à lui taire. La jeune femme était décidée à tout savoir, mais en même temps, elle redoutait les explications que Lazare allait lui fournir.
« C'était en juillet 1788. Je devais arrêter trois hommes qui n'avaient pas payé leurs impôts et confisquer leurs terres. Lorsque j'allais les emmener, Ronan est arrivé, ça a dérapé, il m'a sauté dessus et m'a mis à terre. Je l'ai menacé avec mon pistolet pour qu'il se tienne tranquille, mais rien de plus, je te le jure ! J'ai entendu Jacques Mazurier arriver derrière moi pour aider son fils, je me suis retourné et machinalement, j'ai tiré. »
- Et tu vas me le payer cher ! Assassin ! »
Solène se débattait pour que Nicolas la lâche, prête à bondir une nouvelle fois sur sa victime, mais la poigne de fer de l'ancien Suisse la maintenait en place. La jeune femme fulminait sous le regard furieux de Charlotte qui n'aimait déjà pas Lazare, mais qui, à présent, le haïssait.
« Tu vois, Olympe ! J'avais raison ! C'est une brute épaisse ! lança la gamine.
- Non ! Je faisais juste ce que l'on me disait de faire ! J'étais un soldat moi, pas un employé ! On me disait d'arrêter, j'arrêtais, de tirer, je tirais, point !
- Tu as tellement fait tirer sur la foule qu'on te surnommait 'le boucher' ! renchérit le Petit Chat, sarcastique.
- Et surtout, tu avais un regard froid et cruel quand tu as vu mon père s'écrouler au sol. Aucune once de pitié, pas une miette de regret, rien ! Une fois ta sale besogne accomplie, tu as fait emmener nos voisins, accusés eux aussi, et tu es retourné à tes préoccupations ! Tu as détruit ma famille, ordure ! »
Le passé de Lazare venait de resurgir. Dès son arrivée, il avait redouté qu'un jour Olympe ne découvre cet épisode sombre de sa vie, époque où il tuait ceux qui s'opposaient à lui sans réfléchir, juste parce qu'on le lui demandait et qu'il s'en sentait le pouvoir. Avec le temps, ses craintes s'étaient envolées car, après tout, les témoins de la scène étaient dispersés et certains étaient même déjà morts. Il ignorait que Solène, elle, était toujours à Paris, et que la menace planait encore sur lui.
« Et tu comptais me le dire quand, ça ? interrogea Olympe, profondément déçue et abattue.
- Sans doute jamais... Quand je suis arrivé ici, je n'avais aucun intérêt à te le dire, tu m'aurais mis à la porte aussitôt. Et après, le temps passant... Et nous deux...
- Tu as encore d'autres forfaits sur la conscience et que tu ne m'as pas avoués, ou on peut ouvrir le café ?
- Non, c'est tout... Enfin... Si, lorsque Ronan a été arrêté par Ramard, au Palais-Royal, j'étais son geôlier. Je savais parfaitement qui il était, ma surprise de voir que tu portais son nom et avais un fils de lui n'en a été que plus grande...
- Et sinon, tu arrives encore à regarder Petit Ronan en face ? Et moi aussi ? Et toi ? Tu me dégoûtes ! Tu as de la chance, on doit ouvrir, mais la conversation n'est pas terminée, on en reparlera ce soir ! »
Olympe enfila son tablier et envoya nonchalamment le sien à Lazare qui le reçut en pleine figure. Levant ses yeux vers sa 'belle-sœur' à peine calmée, elle espérait que celle-ci ne décide pas de partir.
« Solène, je t'en prie, reste pour la journée... Voici un tablier, tu vas pouvoir nous aider. Et nous allons trouver une solution très rapidement... »
La fille de joie essuya ses larmes de rages, enfila le bout de tissu qu'Olympe lui tendait et rejoignit Charlotte qui ouvrait la porte. La jeune femme, elle, bouillonnait de l'intérieur. Depuis le début, Lazare la menait en bateau, il connaissait tout, avait fait semblant de ne rien savoir. S'il lui avait tout avoué depuis le début, elle l'aurait assurément mis dehors pour qu'il se débrouille face aux Parisiens déchaînés, qu'il paye enfin pour tous ses crimes. Au final, elle était tombée amoureuse d'un menteur, d'un assassin et d'un traître. Ses sentiments se mélangeaient : il était beau, courageux, il lui plaisait, c'était un amant fougueux, il avait été là pour elle pendant tout ce temps, mais elle ne parvenait pas à surmonter le dégoût qu'il lui inspirait de nouveau. Il s'en était pris au père de Ronan, à Ronan lui-même, et quelque part c'était aussi à son fils qu'il avait fait du mal, en le privant d'un grand-père. Or, il ne fallait pas toucher au seul amour de sa vie. Pour chasser ses sombres pensées, Olympe se plongea dans son travail. Elle adressait ses plus beaux sourires à ses clients, rien de ce qu'elle ressentait ne transparaissait dans ses faits et gestes. De temps en temps, Lazare, désolé, tentait des approches. Une main attrapée furtivement, un mot glissé à l'oreille, une mèche de cheveux remise en place, mais à chaque fois son amante l'évitait, le repoussait même violemment. Elle avait besoin de temps, de son espace bien à elle, de prendre du recul pour mieux réfléchir. Le soir venu, une fois le Sans-Culotte fermé, Nicolas et Solène remontèrent de la cave un lit pour la nouvelle habitante des lieux. L'ancien Suisse allait de nouveau partager sa chambre, mais cette fois, il n'en était pas mécontent : la fille de joie reconvertie ne serait pas un obstacle à ses sentiments pour Olympe, contrairement à Peyrolles. Les tensions étaient palpables. Solène effectuait un énorme effort pour ne pas sauter au visage de l'homme qui avait tué son père, Charlotte le snobait littéralement, Nicolas jubilait. La fin du 'règne' de Lazare ? Il l'espérait fortement. Le soir, Olympe était déjà couchée lorsque son amant la rejoignit. Dans le noir, il tenta une approche, il voulait lui parler, la serrer dans ses bras, rompre un silence trop pesant.
« Tu ne me touches pas ! Sinon tu dors par terre, c'est clair ? »
Le jeune homme s'allongea sur le dos en fixant le plafond. La colère d'Olympe, son dédain, étaient pires qu'une punition.
« Parle-moi... Dis quelque chose, je t'en prie... »
Après une longue hésitation, la jeune femme prit enfin la parole.
« J'ai beaucoup réfléchi, aujourd'hui. Tu ne peux plus vivre ici. Après ce que tu m'as avoué, c'est toi ou Solène. Je survivrai à une séparation, mais Petit Ronan a aussi besoin de la présence et de l'amour de sa tante, à défaut d'avoir son père et son grand-père. Je n'oublierai jamais ce que tu m'as apporté, tu auras toujours une place à part dans mon cœur, mais maintenant c'est terminé. Demain, tu te prépareras un bagage et tu partiras, peu importe où, mais je ne veux plus te revoir ici. C'est bien compris ?
- Ai-je vraiment le choix ?
- Il fallait y penser avant de me mentir... »
Olympe retenait ses larmes. Au fond, elle faisait un énorme sacrifice. Il était son complice auprès du Baron de Batz, l'homme qui avait partagé sa vie durant près d'un an - plus longtemps que Ronan ! - il avait joué le rôle d'un père pour son fils, l'avait aidée à traverser de nombreux épisodes dramatiques dont le procès et la mort de Marie-Antoinette. Avec lui, elle ne se sentait plus mère ou travailleuse, elle se sentait femme. Une femme aimée et capable d'éveiller chez un homme de doux sentiments. Mais leur relation n'était plus possible, elle n'avait plus aucun avenir. Lazare était renié de tous : Solène, Charlotte, Danton et Camille le haïssaient, Olympe savait que Nicolas ne l'aimait pas non plus, pour des raisons plus qu'évidentes. Lui fallait-il rejeter tous ses amis pour un homme qui faisait l'unanimité contre lui ? Pour un assassin ? Pour quelqu'un qui lui avait menti et s'était même moqué d'elle à son arrivée ?
« Olympe Mazurier ? Vous voulez rire ?
- J'en ai l'air ? Pourquoi cette question ?
- Pour rien. Simple curiosité. Il me semblait avoir déjà entendu ce nom quelque part... »
La jeune femme se souvenait encore des paroles qu'il lui avait adressées, avec un air sournois. Il savait déjà tout, il ne lui avait rien dit, il préférait en rire. Les images du rustre, du bourreau cruel au côté de La Fayette durant les émeutes et du goujat qui l'avait molestée au Champ-de-Mars lui revenaient à l'esprit, loin du Lazare qu'elle était parvenue à changer en homme serviable durant tous ces mois passés au Sans-Culotte. Il lui fallait se remémorer tous ces souvenirs négatifs pour se convaincre que ce choix était le bon, qu'elle ne commettait aucune erreur. Le déchirement était rude, la peine plus forte que la volonté, et les larmes commencèrent à rouler le long de ses joues, humidifiant son oreiller. De son côté, Peyrolles retenait des sanglots indignes d'un homme, même amoureux et délaissé. Une page se tournait, un nouveau chapitre commençait pour Olympe.
