Chapitre 32 : Échec et mat
Ce fut donc vers la mi-décembre que Lazare quitta le Sans-Culotte. Olympe lui avait versé, dans un dernier élan de générosité pour cet homme qu'elle avait aimé, deux mois de salaire pour qu'il puisse démarrer une nouvelle vie. Le matin de son départ, Solène l'avait proprement ignoré. Servant les quelques clients déjà présents, elle rayonnait de joie : c'était une première bataille de gagnée contre le meurtrier de son père, c'était le début d'un lien solide qui l'unissait à sa 'belle-sœur'. Nicolas et Charlotte le regardèrent remplir son bagage avec un sourire à peine dissimulé. Le Petit Chat était ravie, Nicolas jubilait : tout en laissant le temps à Olympe de se remettre de cette rupture, il la savait disponible et n'hésiterait pas à lui faire comprendre qu'il l'aimait et que lui, au moins, avait été sincère dès le départ. Seule Olympe, bien qu'en colère, avait ressenti de la peine de voir son amant partir. Avec Lazare s'en allait le dernier morceau de son ancienne vie. Plus de discussions sur Versailles, finis les souvenirs partagés à propos de la Reine, du Roi et de la Cour. Petit Ronan, dans les bras de sa mère, pleurait à chaudes larmes. Il voyait partir cet homme qu'il aimait bien, sans comprendre pourquoi. Ce semblant de père lui manquait déjà.
« Au revoir, petit bonhomme, prend bien soin de ta maman ! Elle le mérite... avait ajouté Lazare en frottant les cheveux du garçonnet. »
Au moment de franchir la porte du café, il avait levé une dernière fois les yeux vers Olympe, qui maintenait les siens dirigés alternativement vers le sol ou le mur de la boutique d'en face. Elle ne pouvait pas le regarder, c'était trop dur. Malgré sa rancœur et sa déception, ses sentiments n'étaient pas encore éteints. Il leur faudrait du temps à tous les deux.
« Adieu, Olympe... Tu vas me manquer... J'espère que l'on se reverra, pardonne moi... »
Il voulait l'embrasser, la serrer une dernière fois dans ses bras, mais elle l'aurait assurément repoussé, alors il renonça. Quand Lazare fut assez loin dans la rue pour ne plus distinguer qu'une forme sombre dans la neige, Olympe rentra au chaud dans son café en soupirant. Petit Ronan hoquetait entre deux sanglots, la tête posée sur l'épaule de sa mère.
« Bon, au travail... »
La jeune femme déposa son fils au sol, devant ses jouets. La simple vue des petits soldats de plomb, avec lesquels il s'amusait en compagnie de Lazare, suffit à le refaire pleurer. Olympe souffrait de voir son fils aussi triste, elle savait qu'en cédant à Solène, elle priverait son enfant d'un père, mais il le fallait, pour l'honneur des Mazurier et en souvenir en Ronan. Nicolas intervint et proposa au petit, en lui tendant la main, de s'amuser avec lui. L'offre fut violemment repoussée par l'enfant qui, de sa menotte, éloigna celle de l'ancien Suisse.
« Non ! Je veux pas jouer avec toi ! Je veux Lazare ! »
La repartie cinglante du petit le toucha au plus profond de lui : il était fort probable qu'Olympe pensât la même chose que son fils et qu'elle préférât la présence de Peyrolles à la sienne. Du moins pour le moment...
« Et avec moi, tu veux bien venir jouer ? sourit Charlotte. »
Un hochement de tête en reniflant fut la seule réponse du petit.
« Allez, viens, on va aller jouer là-haut, ajouta-t-elle en attrapant la menotte du garçonnet. »
La jeune fille le prit dans ses bras et monta à l'étage. Olympe soupira une nouvelle fois, de soulagement, de tristesse, de colère, de beaucoup trop de choses à la fois. Solène s'approcha d'elle et posa sa main sur son épaule.
« Merci, Olympe. Je suis consciente du sacrifice que tu as fait, mais je n'aurais pas pu continuer à vivre ainsi sous le même toit que l'homme qui a tué mon père... »
La jeune femme aurait bien répondu que ce n'était rien, qu'elle finirait par s'en remettre, mais en réalité, ce n'était pas si rien que ça. Seule l'idée que cette concession - qui lui semblait tout de même justifiée, vu le passé de Lazare - puisse la rapprocher de Solène, la consolait. Avec elle, c'était une nouvelle partie de Ronan qui pourrait revivre, et ça n'avait pas de prix.
...
Le départ de Lazare avait satisfait la majorité des proches d'Olympe, Desmoulins l'avait même félicitée. Danton - par ailleurs ravi de revoir son ancienne 'Dulcinée' en la personne de Solène - avait applaudi cette dernière pour être parvenue à chasser Peyrolles du Sans-Culotte.
« Ah ah ! Solène, tu es merveilleuse ! Mon héroïne !
- Tu en fais trop, Georges... lança Olympe en le foudroyant du regard. »
Le Cordelier retenait un petit rire moqueur que la jeune femme trouvait mal à propos. Piétiner ainsi les souvenirs de Lazare, c'était renier ses sentiments, ne pas l'accepter telle qu'elle était et refuser d'admettre ses choix. Olympe n'appréciait pas outre mesure cette liesse générale tandis qu'elle, de nouveau seule, ressentait comme un manque. Manque augmenté par une nouvelle qu'elle n'attendait pas et qui lui faisait peur. Un peu plus d'une semaine après le départ de Lazare, elle s'était sentie nauséeuse et fatiguée. Il faisait froid, l'hiver était rude, la mort de la Reine l'avait ébranlée. Mais la jeune femme n'était pas dupe. Ces symptômes, elle les avait déjà ressentis peu après le décès de Ronan, ils lui avaient annoncé qu'elle aurait bientôt un enfant. Terrorisée à cette époque, Olympe se savait entourée par ses nouveaux amis, elle avait fini par s'y faire et ne regrettait nullement la naissance de Petit Ronan. Mais là, la situation était différente. Deux bambins à élever en même temps, c'était difficile, surtout lorsque le premier père était mort, et que le second avait été mis à la porte. La jeune femme ne s'expliquait toujours pas cette grossesse alors qu'elle avait tout fait pour ne pas être enceinte, et qu'elle avait pris toutes les précautions possibles. Mais surtout, comment annoncer ça à son entourage ? Certes, le bébé à venir n'était pour rien dans le sombre passé de Lazare. Malgré tout, Olympe appréhendait les réactions de Solène, Charlotte, Nicolas et ses amis. À coup sûr, ils n'aimeraient pas cet enfant comme ils aimaient Petit Ronan, rien que cette idée la faisait frémir. Et d'ailleurs, quel nom lui donner ? Lazare étant vivant, elle ne pouvait prétendre en être l'épouse et donner le nom de Peyrolles à son enfant. Quant à Mazurier, ce n'était pas la peine d'y songer... Torturée par ses réflexions, Olympe cherchait à se convaincre qu'elle ne voulait pas de ce bébé parce qu'il lui rappelait trop son amant, et parce qu'il serait une charge qu'elle ne souhaitait pas assumer. Mais elle n'allait certainement pas le faire passer, alors elle n'eut d'autre choix que de prévenir ses proches. La jeune femme aurait besoin de leur présence et de leur soutien. Face à la nouvelle qui leur fit l'effet d'une douche froide, Nicolas, Charlotte et Solène restèrent bouche bée et figés devant Olympe.
« Dites quelque chose ! Ne restez pas plantés là à me regarder comme si j'étais un fantôme ! supplia-t-elle, monstrueusement mal à l'aise.
- En même temps... Que veux-tu qu'on te dise ? repartit Charlotte, hébétée.
- Je ne sais pas... Que vous m'aiderez ? Que vous serez là pour moi ? Que pour vous il n'y aura pas de différence entre Petit Ronan et l'enfant à naître ? Des choses que l'on dit à une future mère, en somme !
- Qu'on l'aime autant que Petit Ronan, je ne pense pas, soupira Solène. Mais il n'est pour rien dans ce qu'a fait son père, alors nous ne le détesterons pas non plus. Selon tes calculs, il naîtra quand ?
- Normalement, entre la moitié et la fin du mois d'août...
- Eh bien, nous ferons tout pour te venir en aide et te soulager au café ! décréta Nicolas qui se leva pour lui servir une tasse de chocolat chaud. En tout cas, moi, je te bichonnerai, conclut-il en lui tendant la boisson qu'elle but avec délectation. »
Le sourire de Nicolas, soudainement très empressé, amusa Charlotte. La nouvelle avait du mal à passer, elle semblait plus étonner la communauté du Sans-Culotte que les contrarier, et il faudrait certainement que le bébé vienne au monde pour qu'ils parviennent enfin à se convaincre qu'Olympe était bel et bien enceinte. Le seul souci qui se posait était l'indécence de la situation de la jeune femme. Vivre en concubinage avec Lazare sans être mariés était déjà choquant, mais à présent qu'elle en attendait un enfant et qu'il était parti, Solène et Charlotte se mirent à redouter les commérages. Olympe n'en avait cure, elle se sentait plus rebelle que jamais. Ses clients l'aimaient beaucoup, quoi qu'elle fasse, et ils la soutiendraient forcément. Quant aux autres, elle était prête à leur dire en face ce qu'elle pensait de leurs avis. Une telle vigueur fit sourire Nicolas qui, au fond, était tout disposé à aider la jeune femme à laver son honneur en l'épousant. Charlotte, elle, haussa les épaules en maugréant, son amie était bornée, ce n'était plus une nouveauté pour personne. Les réactions de Danton et Desmoulins furent, elles, différentes. Malgré l'aversion qu'ils éprouvaient à l'encontre de Lazare, ils étaient loin de l'étonnement général au Sans-Culotte et furent sincèrement ravis pour leur amie. Après tout, un bébé était toujours mignon, elle était une bonne mère et s'en sortirait à merveille. Naturellement, Georges ne put s'empêcher de lancer quelques blagues de mauvais goût concernant Peyrolles, mais le regard noir que lui lançait Olympe à chaque fois lui faisait fermer son bec. Lucile, enfin, sauta de joie. Depuis la naissance d'Horace, elle rayonnait et trouvait chaque enfant adorable à croquer.
« C'est une merveilleuse nouvelle !
- Ah, tu trouves ? Tu as Camille avec toi pour élever ton fils. Moi, je me retrouve encore toute seule. Je me refuse à rappeler Lazare et, de toute façon, j'ignore où il est.
- Moi, ça me rappelle lorsque tu vivais chez nous et que tu attendais Petit Ronan. C'était, à mon sens, la plus belle année que j'aie passée ! »
Douce Lucile... Olympe ne put s'empêcher de la serrer dans ses bras. Sa présence, même si elle ne vivait pas au café, lui était bénéfique. Et ses encouragements réchauffaient le cœur d'Olympe. Ce furent donc, finalement, la jeune femme et son fils qui mirent le plus de temps à accepter, chacun pour une raison différente, le départ de Lazare. Parfois, Nicolas tentait de se rapprocher de Petit Ronan, de se présenter comme un nouveau père de substitution. Il voulait lui faire oublier Peyrolles, montrer à Olympe à quel point il serait parfait dans ce rôle, aussi bien pour le petit que pour le futur bébé. Au départ réfractaire, Petit Ronan avait fini par se faire à la situation et retrouvait sa sympathie d'avant pour l'ancien Suisse. Mais ce qui inquiétait davantage les habitants du Sans-Culotte, c'étaient les conflits au sein de la Convention et l'évolution du climat politique qui en découlait. Olympe avait eu raison de se méfier de Robespierre, qui semblait de plus en plus s'orienter vers les Enragés, prêts à tout pour que la Terreur continue. Les divergences d'opinions entre les Montagnards causaient d'importants clivages. Petit à petit, Danton et Desmoulins glissaient vers une vision plus modérée de la Révolution. Ils voulaient voir la fin de la Terreur et des exécutions à répétition.
« Je t'avais prévenu, Georges ! annonça-t-elle à son ami qui entrait dans le café.
- Oui, je sais, tu avais raison. Satisfaite ?
- Je le serais plus si tu n'y risquais pas ta vie.
- Ils n'oseront pas me tuer, je te dis ! Mais en attendant, nous mûrissons quelques projets avec Desmoulins. Sa plume et ma rhétorique seront nos meilleures armes ! »
La jeune femme put effectivement constater, quelques jours plus tard, la mobilisation de Georges et de Camille au travers du nouveau journal de ce dernier, Le Vieux Cordelier, où ils appelaient clairement à l'indulgence, rappelant au passage les années d'amitié de Desmoulins avec Maximilien.
« Tenez, écoutez-ça ! annonçait Olympe en agitant le journal. 'Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez des suspects car, dans la Déclaration des droits, il n'y a point de maison de suspicion, il n'y a que des maisons d'arrêt...'
- C'est très juste et c'est bien joli, mais est-ce que ça sera suffisant ? répondit Solène, à demi convaincue.
- Rien n'est moins sûr. Robespierre n'est pas homme à se laisser atteindre par des discours, fussent ceux de son ami Camille... »
Elle n'avait pas tort. Cette gazette, d'abord lue et validée par le Comité de Salut Public, fut arrêtée à son quatrième numéro suite au dernier article écrit par Camille. Robespierre réclama un autodafé du Vieux Cordelier et brisa moralement la plume de son ami, en le reniant publiquement à la Convention. La jeune femme ne put que constater le courroux de ses amis, venus passer leurs nerfs chez elle, mais aussi leur volonté de faire face. Olympe, qui avait espéré un retour en arrière de la Terreur, n'en fut que plus déçue. Cette régression l'aurait dispensée d'héberger des contre-révolutionnaires en fuite pour échapper à la guillotine, et sa vie aurait peut-être pu reprendre un cours plus normal, excepté sa grossesse qui la tracassait au plus haut point. En effet, à présent seule dans sa mission d'agent royaliste auprès du Baron de Batz, et enceinte de surcroît, Olympe se sentait moins la force de lutter, bien qu'elle n'ait pas renoncé à sa mission. Elle avait donc demandé à Nicolas de l'y aider et en avait parlé à Solène, désormais dernière adulte de la maison, en espérant qu'elle la comprendrait.
« En somme, tu as trahi la Nation en aidant des royalistes, dit-elle, maussade.
- Je n'ai trahi personne. J'ai simplement aidé ceux qui en avaient besoin et qui ne méritaient pas la guillotine, qu'ils aient été royalistes, prêtres réfractaires ou encore une ancienne fille de joie du Palais-Royal... ! ajouta Olympe en fixant Solène.
- Tu marques un point... »
Bien que n'appréciant que moyennement cette aide contre-révolutionnaire qu'Olympe apportait à Batz, Solène n'y était pas totalement opposée. Elle chérissait la jeune République et ne regrettait pas la monarchie, mais les dérives du Comité de Salut Public et la Terreur avaient refroidi les ardeurs de l'ancienne fille de joie. La Révolution continuait sa partie d'échec avec ceux qui l'avaient créée, menaçant maintenant ses principaux dirigeants. Le peuple de Paris n'avait plus qu'à subir et prendre en horreur toutes les violences qui en découlaient, et Solène en faisait désormais partie. Alors, si par son petit manège Olympe luttait à sa façon contre le système, la jeune femme n'en était pas mécontente.
...
« Hébert et ses partisans viennent d'être arrêtés ! Le Père Duchesne ne répandra plus son fiel dans la capitale ! »
Charlotte, qui était partie montrer les jardins du Palais-Royal à Petit Ronan pour lui raconter la suite des aventures de 'Tonton Danton', venait d'entrer dans le café. Jetant négligemment sa petite cape - ce mois de mars 1794 était encore un peu frais - elle courut jusqu'au comptoir pour retrouver Olympe.
« Tu as entendu ça ? ajouta-t-elle en secouant le coude de son amie.
- Oui, j'ai entendu. Je ne me réjouis pas trop vite pour autant. Hébert était dangereux, mais c'est une nouvelle tête politique qui tombe ! À qui le tour, ensuite ?
- Et ont-ils donné la raison de cette arrestation ? renchérit Solène.
- Hébert voulait appeler, via un article du Père Duchesne, les sans-culottes à se soulever contre le gouvernement. Ça n'a pas dû plaire à Robespierre et Saint-Just, le Comité de Salut Public a signé l'ordre d'arrestation hier et ils ont été appréhendés cette nuit. Ils sont perdus, c'est la guillotine qui les attend, maintenant ! »
Une nouvelle fois, l'échiquier révolutionnaire voyait chuter ses pions. Olympe avait de plus en plus peur de l'avenir, peur pour son fils, peur pour son futur bébé. Après Hébert, après Fabre arrêté quelques jours plus tôt à cause du scandale de la Compagnie des Indes, à qui serait-ce le tour ? Danton ? Desmoulins ? La jeune femme redoutait que ses amis soient plus lents que Robespierre, que leur honnêteté et leur volonté de se battre ne leur soit fatale. L'avocat d'Arras était monté maintes fois à la Tribune, appelant toujours à la dénonciation et à la chute des traîtres, des mauvais patriotes qui ne faisaient que profiter du système. Les députés, qui ne disposaient plus d'aucune immunité, l'écoutaient en se taisant, les yeux baissés. Une grande partie d'entre eux avait déjà été arrêtée et exécutée, ils n'osaient plus rien dire, seuls quelques Cordeliers se levaient encore contre eux. Les menaces fusaient entre les députés, Camille avait même été personnellement visé par Billaud-Varenne, l'un des membres du Comité de Salut Public. Olympe craignait que les mois à venir ne soient encore plus difficiles, plus dangereux, plus privatifs. Le pain manquait à nouveau, elle-même avait du mal à s'approvisionner et avait dû baisser les tarifs du Sans-Culotte pour ne pas perdre sa clientèle. Sa seule consolation fut que, depuis l'ouverture de son café, elle était parvenue à économiser assez d'argent pour pouvoir racheter la terre confisquée aux Mazurier en 1788... par Lazare. Un comble alors qu'elle portait son futur bébé ! De Ronan, elle savait seulement que leur père avait été dépossédé de ses biens. Plusieurs fois, la jeune femme en avait parlé à Solène qui rêvait de récupérer ce qui lui revenait de droit. C'était là l'ultime occasion de venger l'amour de sa vie, d'offrir à sa 'belle-sœur' un renouveau, et de transmettre quelque chose de durable à ses enfants. Le jour où les Hébertistes furent conduits à l'échafaud, Olympe confia son café à Nicolas et Charlotte pour partir quasiment en famille à Barbechat. Malgré ses quatre mois de grossesse, elle insista pour y aller en personne, et ce, contre l'avis de Nicolas et de Charlotte. Elle connaissait un notaire qui l'aiderait, elle avait de l'argent, ce rachat s'annonçait plutôt bien. À l'image de Danton qui entretenait sa petite propriété d'Arcis-sur-Aube, la jeune femme imaginait déjà une petite fermette, au calme, avec des champs et quelques bêtes : l'Éden à côté de la marmite bouillonnante qu'était Paris, principalement en ces temps plus qu'agités. Le 26 mars, elle arrivait là où Ronan était enterré. Conduisant Solène sur la tombe de son frère, la jeune femme lui prit la main, tenant la menotte de son fils de l'autre côté. De concert, les deux 'belles-sœurs' s'approchèrent jusqu'à la petite croix en bois à peine abîmée par le temps, une larme perlant au coin de l'œil. Solène n'était jamais venue voir son frère, elle ignorait jusqu'à l'emplacement de sa sépulture. Elle n'avait qu'eu le temps de saluer une dernière fois ses parents avant de quitter sa Bretagne natale pour les jardins du Palais-Royal. Quant à Olympe, son dernier voyage remontait à juillet 1791, autant dire une éternité.
« Je suis heureuse de savoir que tu l'as fait enterrer ici, à côté de mes parents. Sa terre, c'était tout pour lui, il y repose en paix.
- Et ce sera encore plus le cas lorsque j'aurai racheté vos anciennes propriétés, et que plus tard elles reviendront à Petit Ronan. Allez, viens, il faut y aller. »
Les terres des Mazurier étaient presque comme Olympe les avait imaginées. De grands champs encore cultivables, un pré où du bétail pourrait vivre en paix, et une jolie bâtisse un peu ancienne mais où il semblait faire bon vivre. Réquisitionnée en juillet 1788 par Peyrolles, la propriété avait appartenu à l'État, qui, en faillite, l'avait aussitôt revendue à un particulier bien peu soigneux. Les années passant, la maison avait fini par s'éteindre, s'abîmer, les champs étaient tombés en jachère permanente. La maison avait été récemment achetée par un vieux fermier sans famille et Olympe s'était renseignée auprès d'un notaire pour devenir la prochaine propriétaire, à la mort de celui-ci. À présent, c'était chose faite, le paysan qui l'avait récupérée venait de rendre l'âme. La jeune femme sauta sur cette si belle occasion de rendre à Solène et à son fils le bien familial. À la fin de la journée, le notaire tendit les clés à l'heureuse nouvelle propriétaire qui entra dans la maison avec sa 'belle-sœur', chacune découvrant ou redécouvrant les lieux à sa façon.
« Cette maison, ça me rappelle tellement de souvenirs... Quel gâchis, elle était si belle ! Maintenant, elle est presque vétuste.
- Nous allons la remettre sur pied, la rendre habitable, racheter du bétail, cultiver les champs pour nous auto suffire.
- Quand ? Quand ferons-nous tout ça ? Tu as le Sans-Culotte, ta vie à Paris. Tu comptes tout quitter ?
- Je suis lasse de la capitale, de sa violence, de tout ce sang qui n'a que trop coulé. J'aime mon café, il est mon œuvre, le dernier ouvrage commun entre mon père et moi. Mais je me suis toujours promis de terminer ma vie ici, à côté de Ronan, d'être enterrée près de lui. Parfois, je m'imaginais racheter cette maison, sans même savoir où elle était, ni même si elle tenait toujours debout. Aujourd'hui c'est chose faite. J'ignore de quoi demain sera fait, je préfère léguer à mes enfants une propriété digne de ce nom et qui les fera vivre, plutôt qu'un café qui peut péricliter du jour au lendemain, au gré des décisions du Comité de Salut Public et des évènements. Demain, si Robespierre décide que les cafés sont les lieux du mal absolu, je me retrouverai au chômage avec cinq bouches à nourrir et un bébé à naître. Alors que si je m'installe ici, j'aurai toujours de quoi vivre...
- Je vois, je comprends, j'accepte, j'approuve. Et ce déménagement, il sera pour quand ?
- Je l'ignore encore. Trois mois, deux ans, dix ans. Je ne sais pas, ça dépend de trop de choses. Rien ne m'empêche de quitter le café durant quelques semaines pour venir travailler ici, ou y envoyer Nicolas. Il est fort, habile pour travailler de ses mains, il saura rendre à cette maison son charme d'antan. »
Solène haussa les épaules. Elle préférait attendre trois mois plutôt que dix ans, le temps allait lui paraître long. La maison de son enfance lui tendait les bras, elle rêvait de quitter définitivement la capitale qui l'avait vue sombrer dans la débauche pour s'y installer. Mais c'était Olympe la propriétaire et non elle, elle ne pouvait pas quitter le Sans-Culotte comme ça, en abandonnant ceux qui l'avaient sauvée et soutenue dans sa reconversion sociale. Et puis, en bonne 'Tata Solène', elle ne pouvait plus imaginer sa vie sans Petit Ronan en qui elle revoyait son petit frère lorsqu'il était enfant. Il lui suffirait d'attendre, de patienter. Elle retournerait plusieurs fois en Bretagne avec Nicolas pour l'aider et elle referait de sa maison un lieu chaleureux et familial. Les deux jeunes femmes enchaînaient la visite des pièces laissées à l'abandon, sombres, poussiéreuses, avec une odeur d'humidité. En une demi-heure, elles avaient achevé le tour de la bâtisse. Olympe s'imaginait déjà installer ses meubles, mettre du bois dans la cheminée et faire chauffer un potage au-dessus, c'était le début du rêve. Mais il était déjà temps d'y mettre fin et de quitter la Bretagne, la fureur parisienne les attendait de pied ferme et elle se sentait fatiguée. Il était hors de question de dormir dans cette maison inapte à les accueillir, surtout vu son état. Il fallait donc reprendre la route pour arriver avant avril au Sans-Culotte, il ne leur restait que quatre jours devant elles, le chemin serait long. Arrivées à Paris le 29 mars au matin, Olympe et Solène s'empressèrent de raconter leur voyage à Charlotte et Nicolas. La description de ce que deviendrait la maison, plus tard, lorsqu'elle aurait été restaurée, donnait l'eau à la bouche à leurs amis. Le Paradis ! Mais pour l'heure, il était surtout temps de se remettre au travail. Avoir eu de quoi payer la propriété, c'était bien posséder assez d'argent pour l'entretenir, ce serait mieux. Le temps se réchauffait, le printemps promettait d'être doux et bien plus agréable que le rude hiver qui venait de passer. Olympe retrouvait un peu le sourire, alors qu'elle l'avait cru emporté par Lazare lorsqu'il avait quitté le café. Cela faisait quatre mois qu'il était parti, le temps était passé à la fois trop vite et pas assez. Mais la satisfaction d'avoir racheté le domaine des Mazurier l'emportait sur des sentiments qui, bien que très sincères, n'étaient pas ineffaçables. Et petit à petit, elle avait fini par se faire à sa grossesse. Avec le recul, elle considérait que son bébé serait son souvenir de Lazare, comme son fils était le souvenir que Ronan lui avait laissé. Elle les aimerait autant l'un que l'autre, elle saurait s'en occuper, et de toute façon elle était bien entourée. Et en un sens, elle n'avait pas le choix. Le cœur léger, Olympe regagna donc son lit pour une bonne nuit de sommeil : voyager durant deux jours en pleine grossesse était forcément une épreuve qui, en l'occurrence, avait fait remonter pas mal de souvenirs à la surface.
...
Deux jours plus tard, tôt le matin, la jeune femme ouvrit la porte du Sans-Culotte sur laquelle étaient assenés de violents coups.
« Lucile ? Louise ? Mais enfin, que se passe-t-il ?
- Camille et Georges ont été arrêtés cette nuit avec leurs partisans ! C'est affreux ! Mon Camille... »
La jeune femme les fit entrer et asseoir à une table. Elle-même dut prendre une chaise, la nouvelle l'ayant beaucoup troublée. Elle n'en revenait pas : Robespierre avait enfin succombé à la tentation de faire chuter le roi de son échiquier. Après avoir fait arrêter Fabre d'Églantine et brisé la plume de Desmoulins, il s'attaquait maintenant à Danton, ce géant qui lui faisait si peur. Derrière des barreaux, il serait bien moins menaçant... Olympe était secouée, le choc était important. Les épouses des deux Cordeliers étaient en pleurs, le visage blême.
« C'est impossible... C'est impossible ! Mais enfin, personne ne les a aidés ? Et les sans-culottes qui les soutiennent quoi qu'il arrive, ils n'ont rien fait ? questionna Olympe en faisant les cent pas dans la salle.
- Rien. Ils ont été emmenés cette nuit à la prison du Luxembourg, continua Louise, et l'une de nos cuisinières a répandu la nouvelle dans les rues, mais aucun mouvement populaire n'est venu troubler l'ordre public. »
Olympe ne pouvait rien faire sauf consoler ses amies, l'une après l'autre. Louise semblait plus fragile du haut de ses dix-sept ans, son imposant mari était la ligne directrice de sa vie, sans lui elle n'était plus grand-chose. Lucile était plus posée. Âgée comme Olympe de vingt-quatre ans, elle parvenait à se calmer, bien que ses craintes pour Camille fussent immenses. Elle savait pertinemment que son mari et Danton seraient traduits devant le Tribunal Révolutionnaire et qu'ensuite, ce serait la guillotine qui les attendrait.
« Robespierre est chez les Duplay ? interrogea Olympe.
- Oui, comme toujours...
- Alors allons-y, il faut tenter le tout pour le tout. Robespierre doit vous entendre, que dis-je, nous entendre ! Il a été témoin à votre mariage, il est le parrain d'Horace, il ne peut pas rester indifférent à tout ceci ! Ou alors j'aurai enfin la certitude qu'il n'a rien d'humain ! »
La jeune femme se sentait remontée, prête à abattre des montagnes pour sauver ses amis d'une mort certaine. Elle redoutait ce moment depuis tellement de temps qu'elle avait fini par penser que Robespierre et Saint-Just avaient même renoncé à tuer Danton et Desmoulins. Cette arrestation était discrète, en nocturne, et correspondait parfaitement à l'idée qu'Olympe se faisait des dirigeants du Comité de Salut Public. En quelques instants, malgré la chaleur et la fatigue, elle était prête à partir, Lucile aussi. Louise traînait un peu la patte, elle avait peur, elle craignait le pire mais se laissa emmener. Olympe et Lucile marchaient d'un pas rapide et assuré, remontant la rue Saint-Honoré en quelques minutes. Arrivées devant la porte cochère, l'épouse de Desmoulins tambourina vivement. Toutes les trois attendaient, le cœur battant. Les vies de leurs époux et amis allaient se jouer dans peu de temps, le moment était crucial.
« Qui est là ? brama Maurice Duplay en ouvrant la porte sur une petite cour fermée.
- Nous voulons parler à Robespierre, pouvons-nous entrer ?
- Qui le demande ?
- Lucile Desmoulins et Louise Danton ! répondit Olympe, énervée.
- Je vais voir. »
L'homme d'une soixantaine d'années referma la porte. Les trois amies l'entendaient marcher dans la Cour et pousser la porte d'une maison, sa voix était étouffée par la distance. Quelques instants plus tard, il reparut.
« Le citoyen Robespierre refuse de vous recevoir. Au revoir, conclut-il en refermant la porte, qu'Olympe bloqua de son pied.
- S'il te plaît, citoyen, il faut absolument qu'on lui parle, laisse-nous rentrer... !
- C'est inutile, il a dit non. Laissez le tranquille, il se repose !
- Se reposer de quoi ? gronda Lucile. D'envoyer autant d'innocents à la guillotine ? »
Olympe profita de sa grossesse pour être plus virulente : l'homme qui s'opposait à son passage n'oserait pas toucher une femme enceinte ! Elle bouscula donc Duplay pour passer sa tête dans l'ouverture de la porte, repérant les fenêtres ouvertes de l'étage. À tous les coups, l'une d'elles correspondait à la chambre de Robespierre.
« Envoyer tes amis à la guillotine ne te dérange pas trop, ô toi l'Incorruptible ! Tu te crois au-dessus de toute justice, mais plus dure sera ta chute ! Lâche ! Monstre ! Tu n'oses même pas recevoir les futures veuves de tes victimes !
- Citoyenne, ça suffit ! Sortez d'ici où j'appelle les gendarmes !
- Viens, Olympe, ça ne sert à rien, renchérit Lucile, les larmes aux yeux. Il n'y a rien à espérer de Maximilien. »
La jeune femme était en rogne. Tant de lâcheté et de cruauté chez un même homme, c'était révoltant ! Elle prit dans ses bras la petite Louise qui sanglotait, à la fois terrorisée et résignée. Lucile se sentait perdue, elle ne savait plus quoi faire et faisait les cent pas devant la porte de la maison Duplay.
« Lucile, où est Horace ?
- Chez mes parents, à l'abri.
- Et toi, Louise, à qui as-tu confié les fils de Georges ?
- Ils sont chez leur grand-mère Charpentier.
- Bien, rentrez chez vous. Pour l'heure, il n'y a rien à faire. Il ne reste qu'à attendre leur procès. J'espère qu'il y aura un soulèvement populaire pour les sortir de la salle du tribunal. Surtout, ne commettez aucune imprudence ! »
Olympe serra une dernière fois ses amies dans ses bras. Elle avait très peur de l'issue de ces journées, de celle du procès qui attendait Danton, Desmoulins et leurs partisans. Mais surtout, elle redoutait que Lucile ne cède à la pression et ne retourne supplier Robespierre d'épargner son mari. La jeune femme les regarda partir vers la rue du Théâtre-Français. Louise logerait chez les Desmoulins tant elle craignait de rester seule et être arrêtée à son tour. Olympe retourna au Sans-Culotte, où elle tint Nicolas, Solène et Charlotte informés de leur tentative avortée pour fléchir l'Incorruptible. La jeune femme profita de ce que son Petit Chat remontât à l'étage avec Petit Ronan pour baisser d'un ton et improviser une réunion.
« J'ai une dernière idée pour aider Danton et Desmoulins : le Baron de Batz ! C'est le seul à avoir assez d'argent pour soudoyer tous les sans-culottes et les geôliers du Luxembourg afin de sortir nos amis des griffes de Robespierre et de Saint-Just !
- Tu comptes faire quoi ? interrogea Solène.
- Je vais aller dans sa maison, au village de Charonne, et lui parler, voir ce qu'il peut faire.
- Seule ? Et dans ton état ? Mais c'est de la folie !
- Je suis juste enceinte, je ne suis pas malade ! Je peux encore prendre une voiture et rouler jusqu'à la limite de Paris, tout de même !
- Oh, ce que tu es têtue... ! Bon, et s'il ne peut pas les aider ?
- Alors il ne restera plus qu'à attendre le procès, et prier ! »
Solène et Nicolas étaient perplexes, presque déprimés. Ils ne croyaient pas qu'un personnage comme Batz aide des Montagnards qui avaient voté la mort du Roi et rien fait pour empêcher celle de la Reine, mais Olympe n'avait rien à perdre. En quelques minutes, elle enfila sa cape habituelle et partit pour Charonne dans une voiture de passage. Le chemin jusqu'au petit village situé à l'extérieur de Paris était long, en tout cas trop à son goût. Passant devant l'imposant donjon du Temple, la jeune femme ne put s'empêcher de penser à ceux qui y étaient encore enfermés. Que devenaient ses petits Princes et leur tante ? Elle aurait aimé les voir se promener sur les toits, mais il n'en fut rien. Remontant ensuite le boulevard Voltaire, la voiture arriva à la barrière de Charonne, menant vers le village. Olympe présenta son passeport, mesure obligatoire depuis la fuite de la famille royale à Varennes, et acheva son trajet devant le petit pavillon où Batz résidait lorsqu'il n'était pas à Paris. La patronne du Sans-Culotte s'avançait lentement en prenant le temps d'observer la maison puis frappa à la porte. Une femme d'une trentaine d'années vint lui ouvrir.
« Bonjour, je peux vous aider ?
- Bonjour, euh... oui, je crois. Excusez-moi de vous déranger. J'aimerais parler au Baron de Batz, s'il est disponible. C'est assez pressé...
- Vous êtes ?
- Olympe Mazurier.
- Ne bougez pas, je vais voir... »
Olympe se revoyait une heure plus tôt devant chez les Duplay, refoulée par Robespierre. Elle espérait que, cette fois, elle serait reçue par Batz. Quelques minutes plus tard, la femme qui lui avait ouvert revint à la porte.
« Il va vous recevoir. Suivez-moi, madame.
- Je vous remercie. »
La jeune femme entra dans le petit pavillon en admirant la jolie décoration : peintures, quelques dorures, épais rideaux et beaux meubles de bois sculptés, Olympe était charmée. À l'étage, une porte ouverte l'attendait, avec le Baron dans l'embrasure.
« Merci, Marie, tu es gentille, dit-il en caressant la joue de la femme qui avait accueilli la visiteuse. Olympe, je vous présente Marie de Grandmaison, ma compagne.
- Enchantée, madame, sourit la jeune femme.
- Je vois que vous attendez un heureux évènement, Olympe ! Mes félicitations !
- Merci mais... C'est un sujet délicat, Baron. J'aimerais mieux l'éviter, s'il vous plaît, balbutia-t-elle.
- Tout naturellement, ma chère. Bien, alors que me vaut cet honneur ? Venez, entrez, dit-il en invitant la jeune femme dans la pièce et en refermant la porte.
- Merci. Je viens solliciter votre aide, une aide très précieuse, et qui pourrait me permettre de sauver des amis qui me sont chers.
- J'espère que vous ne parlez pas de Danton et Desmoulins, dont j'ai appris l'arrestation ce matin ?
- Si, justement.
- Vous plaisantez ?
- Non.
- Enfin, vous vous moquez de moi ! Vous avez perdu le sens commun ! Que voulez-vous que je fasse ? Une entrée fracassante avec Rougeville au Luxembourg pour les emmener loin d'ici ?
- Non, rien de romanesque. Simplement acheter le peuple, les sans-culottes, les Montagnards, bref tous ceux qui sont hostiles à Robespierre. Seul un soulèvement peut les sauver. Rappelez-vous l'arrestation des Girondins par une marée de sans-culottes armés de canons, les députés n'ont eu d'autre choix que de les suivre !
- Les circonstances étaient différentes. Les Girondins étaient à la Convention, les gardes nationaux ont laissé passer les insurgés. Là, vos amis sont incarcérés et gardés. Vous croyez vraiment que le peuple pourra faire quoi que ce soit ?
- Ils ont bien fracassé les portes des Tuileries il y a deux ans, ils peuvent recommencer !
- S'ils n'étaient dans une si mauvaise posture, je pourrais dire qu'ils ont de la chance d'avoir une amie telle que vous.
- Je pense à eux, mais je pense aussi à leurs femmes qui se voient déjà veuves, à leurs fils bientôt orphelins, à ce peuple qui les porte aux nues, à tous ces innocents qu'ils ont voulu épargner en freinant la Terreur et le rythme de la guillotine au dépend de leurs propres vies. Que deviendront-ils ? J'ai maintes fois aidé des contre-révolutionnaires à s'échapper, mais j'aide également ceux de l'autre camp qui ne méritent pas plus la mort.
- Vous êtes trop généreuse, Olympe. Mais méfiez-vous. Vos amis abattus, vous n'aurez plus personne pour vous protéger.
- Je n'ai pas peur et je sais me défendre. Alors, acceptez-vous de m'aider ? »
Batz resta silencieux. Il regardait Olympe avec un mélange d'admiration et de crainte. Ce petit bout de femme qui semblait fragile débordait d'énergie, de volonté et de courage, mais ça ne faisait hélas pas tout. Se levant, toujours muet, il se dirigea vers une commode d'où il sortit deux épaisses liasses d'assignats qu'il tendit à la jeune femme.
« C'est tout ce que je peux faire pour vous aider, Olympe. J'ai encore tant d'autres projets pour aider mes amis, pour sauver le petit Roi, je dois partager. Faites-en bon usage, et, si vous échouez, gardez tout, ça vous sera toujours utile.
- Merci, Baron, mille mercis ! »
Olympe lui serra la main, le sourire aux lèvres. Ces assignats étaient certainement la clé pour sauver Camille et Georges, il ne restait plus qu'à les distribuer à bon escient. De retour à Paris, la jeune femme se précipita chez elle pour annoncer sa réussite.
« Merveilleux ! s'écria Solène. Honnêtement, je n'y croyais pas !
- Pour tout t'avouer, moi non plus, répondit Olympe. Lui-même m'a prise pour une folle : je sauve les têtes royalistes et révolutionnaires, il doit me prendre pour une bonne samaritaine !
- Que vas-tu faire de tous ces assignats ?
- Acheter les gardiens du Luxembourg pour qu'ils puissent s'évader.
- Tu comptes prévenir Lucile et Louise ? renchérit Nicolas.
- Non, elles doivent rester chez elles et ne surtout rien savoir, sinon elles voudraient venir avec moi. Personne ne me connaît là-bas, la renommée du Sans-Culotte n'est pas si grande. Alors que Lucile et Louise sont bien connues pour être les épouses de deux députés très populaires. Je file, à tout à l'heure ! »
En une fraction de seconde, Olympe avait disparu, laissant ses amis hébétés.
« Quelle sagacité ! Elle m'épate... ! soupira Nicolas, les yeux pleins d'admiration.
- Ferme la bouche, Don Juan, il y a une mouche qui va rentrer ! rit Solène en lui flanquant un coup de coude dans les côtes. »
Le trait d'humour fut peu apprécié de l'ancien Suisse, un peu vexé. La sœur de Ronan connaissait les sentiments de Nicolas à l'égard d'Olympe et les encourageait : il était honnête et généreux, il ferait un très bon père pour son neveu et le futur bébé, mais surtout, il aimait profondément la jeune femme. Néanmoins, sa timidité et son manque d'assurance l'agaçaient un peu, il tournait autour de sa 'belle-sœur' sans jamais oser l'approcher. Qu'attendait-il pour plaquer Olympe contre un mur et l'embrasser ? Et pour la demander en mariage ? Au moins, elle saurait, et il serait fixé ! Retournant à sa vaisselle en riant, Solène laissa Nicolas finir le service dans le café.
...
La trop bonne volonté d'Olympe n'avait pas suffi à permettre à Danton et Desmoulins de s'échapper du Luxembourg. Bien que ses fonds aient été distribués intelligemment, son entreprise fut un échec : personne ne souhaitait tomber avec les Dantonistes. La jeune femme ne put qu'assister, impuissante, à l'ouverture de leur procès le 2 avril, après qu'ils aient été transférés à la Conciergerie. Olympe était écœurée. L'ancien palais des rois mérovingiens était l'antichambre de la guillotine. À moins d'un miracle, ses amis n'en sortiraient pas vivants. Revoir cette salle du Tribunal, qu'elle n'avait que trop bien connue lors du procès de Marie-Antoinette, remplie de badauds qui n'osaient bouger pour défendre leur idole, la mettait hors d'elle. Assise à côté de Charlotte, la jeune femme aurait voulu se mettre debout sur son siège et héler ces Parisiens effrayés qui pourtant savaient se rebeller contre les autorités, les appeler à se soulever, à porter leurs héros en dehors du Tribunal. Mais elle n'en fit rien, et personne ne réagissait, tout le monde attendait. Le temps était sec et chaud, les fenêtres grandes ouvertes, les portes menant à la salle des Pas Perdus également. On s'attroupait pour mieux voir, seuls les plus rapides purent s'asseoir. En face d'elle, Olympe vit apparaître, en simple chemise et cheveux défaits, Camille, Georges, Fabre, leurs amis et quelques spéculateurs étrangers, pour s'installer sur le même banc des accusés où la Reine avait attendu la fin de son calvaire. Ils semblaient sûrs d'eux, prêts à tout pour déjouer les pièges de Fouquier-Tinville et d'Herman.
« Accusés, veuillez décliner vos identités !
- Georges-Jacques Danton, né à Arcis-sur-Aube, âgé de trente-quatre ans, avocat et député à la Convention.
- Je suis Camille Desmoulins, j'ai trente-trois ans, âge du sans-culotte Jésus, âge critique pour les patriotes ! »
Tour à tour, chacun se présenta dans la même veine que la plume de la Révolution. Olympe appréciait leur repartie, mais les bons mots ne constituaient nullement l'assurance d'être acquittés. Le procès promettait d'être long, l'un des juges ayant cru bon de lire l'acte d'accusation que Saint-Just lui avait rédigé la veille. Il fallut deux heures pour que le procès commence réellement, mais par les agioteurs de la Compagnie des Indes. La jeune femme bâillait, imitée par Charlotte et une bonne partie du public présent. De temps en temps, elle s'aérait tant la chaleur était insupportable. Ils attendaient tous le jugement du géant et de la plume de la Révolution, les spéculateurs n'étaient bons qu'à passer au rasoir national sans que l'on s'arrête bien longtemps sur leur cas. La suite de la journée fut, au contraire, plus active. Le public murmurait, s'agitait. Au départ hostile à Danton, il se rallia petit à petit à sa cause. Olympe espérait à tout moment une révolte, un mouvement, mais rien. On se contentait d'applaudir aux bons mots du chef des Cordeliers, qui assurait sa propre défense, et d'huer lorsque les accusés étaient priés de se taire. À la fin du premier jour de procès, la jeune femme était perplexe. À l'image de la Reine, ses amis se défendaient comme ils le pouvaient, mais cette fois encore l'issue du procès était très probablement jouée d'avance. En rentrant au Sans-Culotte, Olympe se contenta de raconter à Solène et Nicolas le peu de choses qui s'étaient déroulées, et partit se coucher. La journée du lendemain fut plus active. Fouquier-Tinville orienta le procès vers la corruption de Fabre et son implication dans le scandale de la Compagnie des Indes. La tentation d'y mêler aussi Danton, dont on ignorait la provenance des fonds financiers, était grande. Olympe guettait le moindre élément qui pourrait rallier définitivement la faveur du public à ses amis, effrayer les juges et voir le procès prendre un autre cours. Mais rien n'arrivait. Au matin du 4 avril, l'étau commençait à se resserrer autour des Cordeliers. La jeune femme s'apprêtait à quitter le Sans-Culotte avec Charlotte, lorsqu'elle vit Louise apparaître au bout de la rue, courant, les yeux baignés de larmes.
« Olympe ! Olympe, c'est affreux ! Ils ont arrêté Lucile il y a une heure !
- Quoi ? Mais c'est impossible ! Qu'est-ce qu'ils lui reprochent ?
- On l'accuse d'avoir fomenté un complot visant à libérer Georges et Camille, d'avoir distribué de l'argent aux geôliers, de les avoir corrompus ! »
La jeune femme recula machinalement pour s'asseoir de justesse sur un siège, la main plaquée devant la bouche, effarée. Ce qu'elle espérait être une aide pour tirer ses amis de leur prison avait fini par se retourner contre la douce Lucile, que l'on accusait à sa place. Le coup était rude, Olympe le reçut comme un poignard en plein cœur.
« Tout est de ma faute... C'est à cause de moi qu'elle a été... Ma pauvre Lucile ! »
Olympe fondit en larmes, aussitôt consolée par Nicolas qui, bien que touché par cette arrestation, ne put s'empêcher de profiter de l'instant présent. Louise était abasourdie, elle ne comprenait pas de quoi son amie parlait. Solène restait silencieuse. Il y avait fort à parier que toute tentative pour soustraire Camille, Georges, Fabre et Lucile du piège à rat où ils se trouvaient était inutile. Pis, cela risquait de se retourner une nouvelle fois contre eux, ou encore contre Louise, désormais presque seule.
« Olympe, je ne veux pas retourner là-bas, je veux rester ici. Je t'en supplie, aide moi !
- Si je t'aide, tu risques de mourir aussi...
- Pas de défaitisme, s'il te plaît, affirma Solène d'un ton grave en posant sa main sur l'épaule de sa 'belle-sœur'. Louise, reste ici le temps qu'il te faudra, mais tu serais sans doute plus en sécurité à Arcis-sur-Aube.
- J'irai bientôt. Mais pour le moment, je ne peux pas partir, pas tant que Georges est en vie... »
Olympe était restée muette, ses larmes coulaient en silence. Elle savait que Lucile allait mourir par sa faute, elle sentait que l'heure pour Camille et Georges allait bientôt arriver. C'était d'autant plus éprouvant que sa grossesse la mettait à fleur de peau, et que chaque choc reçu pouvait être un risque, aussi bien pour elle que pour le bébé.
« Olympe, viens au Tribunal avec moi, émit Charlotte d'une petite voix. Il le faut, on le leur doit bien... »
Tirant son amie par la main, le Petit Chat parvint à la faire se lever et à l'entraîner dans la rue. En cette sombre et triste journée de procès, la jeune femme était absente. Son esprit s'égarait, repensant à tous ces mois passés rue du Théâtre-Français avec Lucile et Camille, et lorsque Danton et Gabrielle s'invitaient pour dîner. Elle venait de perdre Ronan mais avait gagné des amis, elle était entourée et aimée, elle avait eu son fils, c'était presque le bon temps. En ce matin du 4 avril, elle était sur le point de perdre ceux qui l'avaient recueillie et aidée, les parrains de Petit Ronan, les amis de son amour. C'était difficile à avaler, à admettre. Elle n'entendait même pas les accusations de trahison qui visaient Danton. On affirmait qu'il avait agi contre la Révolution, pour Dumouriez, qu'il avait vidé le garde-meuble royal pour soudoyer Brunswick, alors plus grosse fortune de Prusse, pour qu'il massacre l'armée révolutionnaire, que ses visites répétées à Arcis-sur-Aube étaient une façon de fuir le conflit pour mieux comploter. Une infamie, une ignominie pour tous ceux qui, comme Olympe, connaissaient l'influence du géant des Cordeliers dans la Révolution depuis ses débuts.
« Vous m'accusez de trahison, mais que faisiez-vous le 10 août tandis qu'à la force de ma seule voix je faisais se soulever Paris contre les tyrans ? Et lorsque j'ai demandé l'ouverture de ce Tribunal et du Comité de Salut Public, où étiez-vous ? Venez me dire ça en face, et non du haut de votre perchoir, bandes de lâches et d'ingrats !
- Silence !
- Il est aisé de juger des hommes en les faisant se taire ! C'est bien plus facile ! renchérit Camille. »
La salle s'agitait, des murmures se faisaient entendre. Fouquier-Tinville se liquéfiait. Le procès s'enlisait, les accusations ne tenaient qu'à peine. Lorsque la séance fut suspendue, il disparut pendant un long moment pour ne revenir qu'à la fin de la pause, environ trois heures plus tard. À son retour, il s'installa à son perchoir et fixa les Dantonistes d'un œil mauvais. Il venait d'apprendre le discours de Saint-Just à la Convention, où celui-ci éventait un complot visant à libérer les prisonniers par un mouvement de foule. C'était un atout majeur dans l'acte d'accusation de Fouquier-Tinville, son affaire allait mieux tourner. Lorsqu'un gendarme se pencha vers Camille pour le lui annoncer, il devint livide et se rassit.
« Non contents de m'assassiner, il veulent encore assassiner ma femme ! »
Olympe sentit son cœur se serrer. Des rumeurs montaient dans le public à propos de Lucile qui aurait, avec Louise, tenté de soudoyer des patriotes influents.
« Mais c'est vrai, au moins ? murmura un citoyen de l'assistance.
- Ça, oui ! assura sa voisine, manifestement bien informée. Mais le complot, c'est du faux ! Elle se serait associée à la veuve d'Hébert et aurait tenté d'acheter le général Dillon pour qu'il dirige un mouvement populaire contre le Tribunal. Ils n'ont pas trouvé mieux pour l'incarcérer, les bougres ! »
Olympe et Charlotte tendaient l'oreille. La jeune femme n'en revenait pas que son amie n'ait pas suivi ses conseils et soit sortie malgré tout. L'idée qu'elle avait eue de prendre de l'argent pour soudoyer les gardes et faire libérer les prisonniers, Lucile y avait également pensé. Ainsi, la patronne du Sans-Culotte n'était pour rien dans l'arrestation de son amie... Louise avait eu de la chance d'échapper à la prison, restait à savoir pour combien de temps ! À la fin de la journée, la jeune femme était épuisée. Elle priait pour Lucile, refusait de se coucher en espérant à tout moment que quelqu'un viendrait la chercher pour aider son amie à s'enfuir. Nicolas et Solène parvinrent finalement à la convaincre de dormir après lui avoir donné un verre d'eau de vie, en argumentant sur la santé du bébé. Mais son sommeil était agité. Les cauchemars s'enchaînaient, la nuit fut courte. Le lendemain matin, Olympe se dirigea une dernière fois vers le Tribunal avec Charlotte. La séance était rapide, Fouquier-Tinville, lors de son absence prolongée de la veille, était parti chercher ses ordres auprès du Comité de Salut Public : il fallait achever le procès, aller vite avant que la tendance ne s'inverse. Le ton montait entre Danton et Desmoulins d'un côté, et Herman de l'autre. Lorsque le président du Tribunal annonça que le procès allait être clos et que les jurés s'apprêtaient à délibérer, le chef des Cordeliers s'insurgea.
« Clos ! Vous plaisantez ? Où sont vos preuves ? Et vos témoins ? Je demande la révision !
- Silence ! Faites sortir les accusés ! »
Quelques instants plus tard, Olympe vit ses amis quitter la salle tandis que le procès s'achevait. Un procès sans accusés, un jugement sans témoins de bonne foi, une mascarade. Une heure après, les jurés rendirent leur décision : ils réclamaient la mort. Le public commença à sortir de la salle pour attendre les charrettes des condamnés devant la Cour du Mai. La jeune femme avait l'impression de revivre la mort de la Reine, sauf que, cette fois, le chemin jusqu'à la place de la Révolution fut plus rapide. Il était déjà seize heures, il fallait que les quinze condamnés, répartis dans trois charrettes, soient exécutés avant la tombée de la nuit. Le silence était de rigueur, point de rires, point de moqueries, on observait seulement Danton et ses partisans aller dignement à la guillotine. Olympe tenait la main de Charlotte, chacune se soutenant mutuellement. Au milieu du trajet, rue Saint-Honoré, le géant des Cordeliers pointa son doigt vers la maison des Duplay et fit vibrer sa voix de stentor.
« Robespierre ! Tu es le prochain ! Bientôt ce sera ton tour, alors prépare-toi ! »
Olympe le regardait, les larmes aux yeux. Son ami se jouait de la mort, il n'avait plus aucune mesure et conservait une certaine bonne humeur pour soutenir ses camarades. La jeune femme fixait également Camille qui se morfondait dans un coin de la charrette, répétant continuellement les prénoms de Lucile et d'Horace. Il avait plus peur pour eux que pour sa propre vie, et Olympe s'en mordait les doigts. Lorsque le convoi arriva devant l'échafaud, les quinze condamnés s'alignèrent, prêts à affronter la mort. Un par un, ils défilèrent jusqu'à la guillotine. Lorsque Desmoulins fut lié à la planche, son dernier mot fut pour sa femme.
« Lucile ! »
En une fraction de seconde, Olympe venait de perdre un ami. Vers la fin de l'après-midi, Danton arriva à son tour sur l'estrade. Dernier à passer à 'la Veuve', il se laissa lier à la planche pleine du sang de ses amis.
« N'oublie pas, dit-il au bourreau, de bien montrer ma tête au peuple, elle en vaut la peine ! »
Un dernier souffle de la lame et la jeune femme se sentit plus que seule au monde : ses principaux soutiens venaient de tomber. Plus jamais elle n'entendrait la voix tonitruante de Danton résonner dans son café, plus jamais Camille n'égayerait les soirées du Sans-Culotte ou de la Cour du Commerce de ses belles phrases, plus jamais Fabre n'écrirait de jolis vers comme son Il pleut, il pleut bergère. C'était terminé. Sous le coup de l'émotion, la jeune femme chancela et se retrouva à genoux. Le Petit Chat eut un mal fou à la relever et, pleurant son 'Tonton', entraîna tant bien que mal une Olympe fébrile vers la rue de la Ferronnerie. Il fallait retrouver Louise, la prévenir qu'elle était veuve, la consoler, lui conseiller de quitter Paris au plus tôt. La jeune femme rêvait de se blottir dans son lit, d'enlacer son fils - sa seule consolation - et de dormir pour tout oublier, et pourtant ces instants salutaires lui semblaient encore loin. À ce moment précis, elle aurait aimé que Lazare soit là, la prenne dans ses bras, la berce de douces paroles, lui assure qu'il l'aiderait pour le bébé, parce que lui, au moins, savait lui remonter le moral.
