Chapitre 33 : Plus dure sera la chute

Louise n'avait pas eu le temps de préparer de gros bagages. Il lui fallait fuir la capitale au plus vite, tout laisser derrière elle, retrouver les fils de son mari. Pleurant un époux qu'elle adorait malgré leurs différences, elle n'eut le temps que d'une accolade avec Olympe puis monta en voiture. Arcis-sur-Aube serait son salut alors qu'il avait été l'une des causes de la chute de Danton. Lorsque le convoi ne fut plus visible, la jeune femme referma la porte et vida d'un trait un verre d'eau de vie. La chaleur de l'alcool la réconforta sur le moment, mais ce n'était rien de durable.

« Que vas-tu faire, maintenant, Olympe ? demanda Solène.

- Je ne sais pas. Attendre le procès de Lucile, espérer qu'elle s'en sorte même si je n'y crois plus. »

La jeune femme était perdue, effondrée, et elle craignait le pire. Mais elle préféra rester chez elle et se faire oublier, sur un conseil de Nicolas. Si elle tentait quoi que ce soit, elle irait rejoindre Lucile à la prison Sainte-Pélagie, et à coup sûr elle aurait droit à la peine capitale, sous couvert d'une accusation fantoche. Quatre jours après l'exécution de Camille et Georges, la veuve de Desmoulins était transférée à la Conciergerie. Pour Olympe et ses amis, le message était clair. Il ne leur restait qu'à attendre le procès qui regroupait, entre autres, Lucile, le général Dillon et Françoise Hébert, mais celui-ci eut lieu à huis-clos.

« Ils doivent avoir beaucoup de choses à se reprocher, et rien de solide contre eux, pour ne pas l'ouvrir au public ! pestait Olympe.

- Ils veulent aller vite. Un complot généralisé où ils sont tous mis dans le même panier, et ça fait beaucoup de mauvais patriotes d'évacués d'un coup ! »

Solène avait raison. Elle avait accompagné sa 'belle-sœur' jusqu'au Palais de Justice en espérant pouvoir y entrer, mais on les refoula vivement. Ce ne fut que le jour-même du jugement, le 13 avril, qu'Olympe apprit la décision des jurés : la mort. Vers six heures du soir, les charrettes quittaient la Conciergerie dans un silence morose. La jeune femme suivait le convoi de près, elle observait Lucile, élégante et fraîche, discuter avec Françoise Hébert. Jusqu'au bout, l'amie d'Olympe restait fidèle à elle-même, calme et presque ingénue, souriant à la vie et défiant la mort. La patronne du Sans-Culotte l'observait, espérant que Lucile la voie. Lorsque la charrette s'arrêta devant l'échafaud, la veuve de Camille tourna machinalement la tête et aperçut son amie. Un dernier sourire, un 'je t'aime, courage' qu'Olympe eut de la peine à déchiffrer sur ses lèvres, et Lucile serra Françoise Hébert dans ses bras avant de grimper les marches. En quelques secondes, c'était fini. La jeune femme, qui s'était éloignée pour ne pas voir la tête de son amie tomber dans le panier, s'effondra sur la chaussée. Solène la soutenait comme elle le pouvait, mais le mieux à faire était de laisser les larmes d'Olympe s'écouler.

« Suis-je donc maudite pour voir ainsi tous ceux que j'aime mourir sous mes yeux ? Ronan, Gabrielle, mon père, Camille, Georges et maintenant Lucile ! Après ça sera qui ? Toi ? Mon fils ?

- Viens, Olympe, ne restons pas là. Allez, rentrons. Ne t'inquiètes pas, tu ne vas pas mourir, et nous non plus, nous sommes là pour toi ! »

Au Sans-Culotte, le moral était en berne. Les habitués, ceux qui l'avaient rendu vivant, ceux qui l'avaient promu, étaient tous morts un par un. Pour la journée, le café resta fermé et en deuil. Ses habitants avaient besoin de calme, d'oublier, d'être en famille.

...

La nuit qui avait suivi la mort de Lucile fit redouter à tous qu'Olympe perde son enfant. Les émotions, les traumatismes l'avaient profondément secouée, elle avait enchaîné les cauchemars, la fièvre s'était emparée d'elle. Mais, finalement, la crise ne fut que passagère et, au petit matin, la jeune femme s'endormit paisiblement, son enfant ne risquait plus rien. Une semaine après ces sombres journées d'avril, le Sans-Culotte commençait à reprendre vie. Olympe et ses amis vivaient dans la peur constante d'être arrêtés à leur tour sous un faux prétexte, plus personne n'était à l'abri. La jeune femme craignait avant tout pour Petit Ronan, car si elle et Solène venaient à disparaître, le petit garçon, âgé de quatre ans, se retrouverait seul au monde. Poussé par l'ancienne fille de joie, Nicolas avait tenté plusieurs rapprochements avec Olympe, mais la jeune femme évitait les moments en tête à tête avec l'ancien Suisse. Elle comprenait qu'il éprouvait pour elle plus que de l'amitié, mais elle ne partageait pas ses tendres sentiments. L'épouser lui assurerait un certain équilibre et offrirait un père à ses enfants, néanmoins, il ne s'agirait nullement d'un mariage d'amour, uniquement de raison. Elle ne souhaitait pas faire souffrir son ami et préférait feindre d'ignorer ses sentiments pour se concentrer davantage sur les évènements politiques. La peur régnait dans la capitale, chacun redoutait pour sa vie. Ils étaient nombreux les Parisiens qui voyaient, dans les charrettes, des condamnés qui étaient de leurs parents ou de leurs amis. Dans les rares gazettes qui avaient encore le droit de paraître, Olympe lisait la liste des condamnés de la journée.

« Ce ne sont plus une vingtaine de victimes par jour, maintenant ! Ils les envoient à la mort par paquets de soixante ou quatre-vingt ! Quand vont-ils arrêter tous ces massacres ?

- Quand Robespierre ne sera plus, mais hélas, ce n'est pas pour tout de suite ! soupirait Solène. »

Effectivement, après la chute des Dantonistes, les conditions de détention s'étaient durcies, les procès s'accéléraient, les exécutions s'enchainaient. La Terreur avait laissé sa place à la 'Grande Terreur', nourrie et encouragée par Robespierre. Débarrassé de Danton, l'avocat d'Arras osait monter à la Tribune plus souvent, continuait de proférer ses menaces. Au début du mois de mai, un décret instaura un calendrier de fêtes républicaines dédiées au culte de l'Être Suprême, qui visait à lutter contre l'athéisme et la déchristianisation de la République. Olympe s'exaspérait de voir son ennemi continuer sa marche vers le pouvoir aussi rapidement et imposer toutes ses idées.

« Il devient complètement fou ! répétait-elle souvent, tandis que Nicolas et Solène levaient les yeux au ciel. »

Elle attendait avec impatience le jour où, à son tour, il chuterait et connaîtrait le même sort que ses amis, que celui de Madame Élisabeth, la petite sœur de Louis XVI, guillotinée le 10 mai. L'Incorruptible avait beau vouloir mettre en place des fêtes vouées à rassembler le peuple en célébrant les vertus républicaines, il commençait à ne plus être suivi. Ses adeptes d'hier se lassaient de sa folie meurtrière. Olympe entendait chaque jour, dans les rues, des patriotes maugréer contre l'avocat d'Arras, réclamer la fin des exécutions à répétition, souhaiter le retour au calme et reprendre une vie normale et sans privations. Quelques rares partisans de Robespierre continuaient de le suivre dans son délire, mais petit à petit les députés relevaient la tête, non pour se rebeller - ils n'osaient pas - mais pour exprimer leur hostilité. La tentative de meurtre sur sa personne, au début de juin, chez les Duplay, par une fille de papetier nommée Cécile Renault, avait redonné de l'espoir à tous. Elle était une nouvelle Charlotte Corday, elle aurait pu être une libératrice. Mais son échec ne fit que renforcer la paranoïa de l'Incorruptible, ainsi que sa volonté d'épurer la Nation au nom de la Vertu. Alors que, le 4 juin, Robespierre était élu président de la Convention à l'unanimité, des Montagnards, des Cordeliers, des amis de Danton ou proches d'Hébert appelaient au meurtre de 'César'. Tout se passait sous le manteau, rien n'était dit clairement. L'Incorruptible commençait à être moqué sur sa folie, sa vertu trop poussée. Le 8 juin, la première fête républicaine était donnée sur le Champ-de-Mars qu'Olympe n'avait que trop fréquenté, lors de la Fête de la Fédération ou le jour de la fusillade. Tous les citoyens étaient conviés à admirer le défilé des députés, qui partaient des Tuileries.

« Je me refuse à aller voir cette comédie ! Ce n'est ni plus ni moins que l'intronisation de Robespierre ! Pour le coup, c'est lui le tyran !

- Vas-y quand même. Tu rêves de le voir chuter, c'est l'occasion de savoir ce qu'en pensent les gens, d'analyser la conduite des députés, conseilla Solène.

- Je suis trop fatiguée, le bébé me pèse !

- Menteuse... Pour courir dans tout Paris chercher des provisions, tu ne t'en plains pas, de ton bébé ! C'est seulement parce qu'il s'agit du triomphe de ton ennemi juré que tu refuses d'y aller ! »

Olympe fusilla Solène du regard, elle était prise en flagrant délit de mauvaise foi. Mais elle finit par céder et y emmena Charlotte, chargée de la surveiller et de la protéger d'un éventuel mauvais coup. La foule était immense, des chants s'élevaient dans l'assistance, mais la joie n'était pas au rendez-vous. Malgré tout, apercevoir les députés, avec Robespierre qui ouvrait la marche, n'était pas une chose aisée. La jeune femme se dressait comme elle le pouvait sur la pointe des pieds pour mieux voir.

« Alors ? Ils font quoi, là ? trépignait Charlotte, trop petite pour observer au-dessus des épaules des Parisiens arrêtés là.

- Pas grand-chose. Ils marchent, et là, Robespierre vient de s'arrêter devant la statue de la Sagesse. En tout cas, il a ressorti son costume du dimanche ! Il rayonne ! C'est bien la première fois... »

Olympe regardait le président de la Convention mettre le feu à des mannequins symbolisant l'Athéisme, l'Ambition, l'Égoïsme et la fausse Simplicité, déposés au pied de la statue. Cette mascarade commençait à amuser les citoyens présents. Des murmures et des rires s'élevaient, bien que timides. On se moquait de cet Incorruptible qui croyait profondément au culte de l'Être Suprême, tandis que déjà le sujet divisait l'assistance. De leur côté, les députés riaient aussi. Leur président ne les convainquait plus tant que ça, ils préféraient se disperser dans les rues et éclaircir les rangs. Au bout de deux heures de fête, le Champ-de-Mars continuait de se vider.

« Viens, Charlotte, il n'y a plus grand-chose à voir de cette... mascarade ? On rentre au Sans-Culotte, et je te parie tout ce que tu veux qu'on y retrouvera de nombreux députés qui préfèrent notre vin aux délires de l'Incorruptible ! »

Olympe disait vrai. En effet, sur le chemin du retour, elle reconnut quelques têtes de la Convention dont elle ignorait les noms, mais qu'elle avait déjà vues lors du défilé. Chacun s'en retournait chez lui ou dans les cafés, et certains étaient bel et bien venus au Sans-Culotte. Au regard appuyé de Solène, la jeune femme comprit qu'elle voulait savoir ce qui s'était passé.

« Rien d'intéressant. Un défilé, un autodafé, des chants, un discours de Robespierre, et ensuite les gens ont commencé à partir.

- Il doit être déçu ! Il voyait cette fête comme son jour de gloire, si tout le monde a fini par le bouder, il va se vexer... ! »

Les jours qui suivirent donnèrent raison à Solène. La fête de l'Être Suprême, loin de coaliser les citoyens, les divisait. L'athéisme ou, à l'inverse, le christianisme, étaient encore trop ancrés dans les esprits. À la Convention, le sujet faisait également débat. Des voix s'élevaient de plus en plus haut contre Robespierre, contre sa politique trop sévère malgré la paix retrouvée à l'intérieur et les victoires à l'extérieur. Mais rien n'était trop beau pour la patrie, pour la Vertu. Début Juillet, l'Incorruptible, se sentant trop fustigé à son goût, claqua la porte de la Convention pour se terrer une nouvelle fois chez les Duplay. Il se disait malade et las, ses partisans affirmèrent qu'il avait besoin de repos. Au Sans-Culotte, la nouvelle amusait bien du monde, aussi bien dans ses gérants que dans ses habitués, pas plus admiratifs de Robespierre que ne l'était Olympe.

« Fatigué et malade ! On aura tout entendu ! cria l'un des clients.

- C'est le sang répandu de Danton, Desmoulins, Hébert et des Girondins, ça doit l'étouffer ! rit un autre.

- Sans doute les prémices de sa fin ? s'amusa Solène. »

L'ancienne fille de joie apportait son entrain au café. Elle avait un sens très développé du relationnel et du commerce, sans doute devait-elle tout ceci à son passage au Palais-Royal. Toujours était-il qu'elle illuminait le Sans-Culotte à sa façon. Rire avec les clients, parler avec eux l'amusait beaucoup. Tandis qu'elle papotait, Nicolas essuyait des verres avec Olympe tout en observant les habitués pris dans leur débat.

« Le dernier séjour de Danton à Arcis-sur-Aube lui a été fatal. Lui aussi parlait d'une maladie, de repos, de langueur. J'aimerais que cette retraite chez les Duplay soit l'annonce de sa fin proche.

- C'est bien possible. Je suis prêt à parier qu'on ne le reverra plus d'ici un bon moment traîner à la Convention. »