Chapitre 34 : Les Carmes

14 juillet 1794. Cinq ans que Ronan était mort. Olympe regardait en arrière, retraçait son parcours depuis la prise de la Bastille. Elle avait fait un beau morceau de chemin durant toutes ces années. Elle avait eu un fils, de nouveaux amis, retrouvé son père, ouvert un café, était tombée amoureuse de Lazare, renoué avec Solène, mis Lazare à la porte et avait appris qu'elle en attendait un enfant. Et puis, petit à petit, elle avait perdu beaucoup de ceux qu'elle aimait, comme si elle leur avait porté malheur. Ses pensées se tournèrent vers son père, Gabrielle, Marie-Antoinette, Lucile, Georges, Camille... Tôt le matin, Olympe se trouvait seule dans la salle encore vide à l'exception de deux clients présents, c'était l'heure des souvenirs. Charlotte descendit la rejoindre, suivie de Nicolas et Solène, qui tenait Petit Ronan dans ses bras. La jeune femme les regardait, la main posée sur son énorme ventre, une ébauche de sourire en travers de son visage. Ils étaient désormais sa seule famille, et elle en était fière. Elle allait parler lorsque la porte s'ébranla dans un bruit sec de bois qui craque.

« Nous venons sur ordre du Comité de Sûreté Générale, et nous demandons la citoyenne du Puget ! Olympe du Puget ! »

Olympe toisait les gendarmes qui venaient d'entrer. Elle devint livide, ses jambes tremblotaient : comment connaissaient-ils son vrai nom ? Se tenant au comptoir, elle tenta de garder son calme.

« Tu dois faire erreur, citoyen, personne ne répond à ce nom, ici. Je m'appelle bien Olympe, mais mon patronyme est Mazurier ! »

Les gendarmes, au nombre de huit, entrèrent dans le café. Leur chef saisit la jeune femme par le bras et l'entraîna de force vers la sortie, au mépris de sa grossesse très avancée, le tout sous le regard hébété de Charlotte et Solène.

« C'est cela, eh bien tu l'expliqueras à l'accusateur public, ma jolie ! Viens, on t'emmène, tu es arrêtée ! Allez, aux Carmes ! Et vous, les gars, foutez les clients dehors et fouillez le café !

- Lâche-la, espèce de brute ! Laisse-la partir ! On ne traite pas ainsi une femme enceinte ! »

Nicolas se jeta sur l'homme qui tenait Olympe, mais, malgré les coups, celui-ci ne lâcha pas sa prise. Appréhendé par les autres gendarmes, l'ancien Suisse ne faisait pas le poids. Les joues en feu et les yeux brillants, il n'eut d'autre choix que de s'avouer vaincu. Petit Ronan sanglotait en marchant vers Olympe, il ne pouvait que regarder sa maman partir, les larmes aux yeux, entre deux soldats.

« Où tu vas, Maman ? Reviens ! Maman ! Je veux Maman !

- Ne pleure pas, mon chéri, Maman va revenir ! Solène, emmène-le loin d'ici, pars au plus vite ! Fuyez ! »

Olympe sortit dans la rue, les mains nouées dans le dos, et n'eut que le temps de voir Solène prendre son fils, toujours sanglotant, dans ses bras. Elle redoutait depuis longtemps d'être appréhendée, jetée en prison et passée en jugement. À présent, ce jour était arrivé. Désemparée et affolée, la jeune femme craignait ce qui l'attendait, elle redoutait aussi pour la vie de ce petit être qui grandissait en elle. Elle s'était souvent demandé si elle avait peur de la mort, si elle oserait l'affronter avec le même courage que Lucile, Georges, Camille, Marie-Antoinette ou même qu'Olympe de Gouges, décapitée en novembre 1793. Maintenant qu'elle était au pied du mur, la jeune femme avait sa réponse : la mort la terrorisait, mais elle l'accepterait. C'était le mauvais moment à passer avant le Paradis, c'était rapide et court. Le chemin jusqu'à l'enclos qui entourait l'ancien couvent des Carmes lui sembla durer une éternité. La chaleur s'abattait sur la capitale, sa grossesse de huit mois la pesait, ils n'avaient même pas eu pitié d'elle et l'avaient obligée à faire le trajet à pied. Arrivée devant la lourde porte de la prison, toujours cernée par les gendarmes, la jeune femme releva la tête. Si, dans peu de jours, elle risquait de la perdre, c'était alors le moment de se montrer digne et fière, comme l'avait été la Reine, jusqu'au bout. À l'entrée de la prison, Olympe reçut un numéro comme désignation, son nom fut inscrit sur le registre d'écrou. Elle n'avait aucun bien sur elle à confier aux gardiens, le trajet vers sa cellule commençait. Les couloirs lui semblaient interminables, les geôles trop pleines, tout était sombre, la puanteur la prenait à la gorge et lui paraissait insupportable. Sur les murs, elle voyait encore des traces des massacres de septembre 1792, elle revit la tête de la Princesse de Lamballe promenée au bout d'une pique dans les rues, un frisson lui remonta le long de la colonne vertébrale. Plantée devant la porte de la cellule commune où elle vivrait certainement ses dernières heures, la jeune femme fut entraînée à l'intérieur par le geôlier Roblâtre, un vieil homme bougon qui lui semblait d'une hostilité sans bornes.

« Allez, la belle, bon séjour en Enfer ! »

Son rire gras et ses regards libidineux la dégoûtaient. Debout dans la cellule humide et déjà bien remplie, Olympe fixait chaque visage, pour se familiariser. Tous ces malheureux attendaient, eux aussi, un jugement injuste et la mort. L'envie de pleurer lui revint lorsque, assommée, elle reconnut, assis sur un lit de sangles, Lazare qui la regardait. Aussitôt, elle courut vers lui aussi vite que son ventre le lui permettait et se jeta dans ses bras. Cette présence inattendue lui apaisait le cœur et l'esprit, toute rancœur était loin, elle était face à la mort mais elle n'y était pas seule. Lazare était là.

« Lazare !

- Olympe ! Mon Olympe... Et tu es... C'est Nicolas qui... ?

- Nicolas ? Tu plaisantes ? Jamais de la vie ! C'est ton bébé que je porte... J'ai appris ma grossesse une semaine après ton départ, si tu savais à quel point j'étais désemparée... Je me sentais si seule...

- Je suis là, je suis avec toi... »

Il la tenait raisonnablement serrée contre lui, passait ses mains sur son ventre rond, la regardait pour apprécier chaque recoin de son visage. Partagée entre sa peine de ne plus voir son fils et la joie de retrouver Lazare, Olympe savourait cette étreinte qui lui avant tant manqué durant les huit derniers mois.

« Mais que fais-tu là ? Pourquoi t'ont-ils arrêtée ? Et ton fils ?

- Je ne sais pas pourquoi, mais quand je suis partie ils perquisitionnaient mon café. Ils doivent rechercher je ne sais quelle preuve contre moi. J'ai vu mon bébé pleurer en me voyant partir, ça m'a fait mal... Mais là, Petit Ronan est avec Solène, Nicolas et Charlotte. Je leur ai dit de quitter Paris le plus vite possible avant qu'ils ne soient arrêtés à leur tour. J'ignore s'il est en sécurité ou non. J'ai racheté la propriété des Mazurier, je prie pour qu'ils soient déjà en route pour la Bretagne...

- Tu as eu bien fait, il ne reste plus qu'à espérer qu'ils s'en aillent très vite.

- Et toi, pourquoi es-tu là ?

- Quand j'ai quitté le Sans-Culotte, je suis allé voir le Baron de Batz pour qu'il me confie de nouvelles missions, plus importantes, parfois plus lointaines, aussi. J'avais besoin de partir, d'oublier. Ton image me poursuivait partout où j'allais... Batz m'a même accueilli chez lui pendant un temps. Un matin, il m'a parlé de son projet d'enlever Louis XVII du Temple et de l'emmener en Angleterre. Mais comme toujours, ce nouveau complot a été éventé par un nouveau traître qui a préféré nous dénoncer que de finir à la guillotine. Nous devions donc entrer dans le donjon pour libérer le petit Roi, mais ça a mal tourné, un gendarme a donné l'alerte, je n'ai pas eu le temps de fuir et ils m'ont attrapé. Je pourris ici depuis deux semaines.

- Lazare, j'ai peur... murmura Olympe en calant sa tête contre son torse. »

Peyrolles la serra contre lui et déposa un baiser dans ses cheveux. Sa présence était son rayon de soleil, sa lueur d'espoir, leur enfant lui apportait une joie et une fierté inimaginables, et ce malgré la gravité de leur situation. De son côté, la jeune femme hésitait entre pleurer et hurler. Elle voulait voir son fils, savoir s'il allait bien, s'il était en sûreté dans la petite maison de Barbechat. Et surtout, elle voulait fuir, quitter la prison des Carmes, quitter Paris avec Lazare, les rejoindre, tout oublier. La peur tiraillait tout le monde. Chaque journée vécue en plus était une victoire sur la mort. Tous les matins et tous les soirs, des prisonniers étaient appelés, ils partaient pour la Conciergerie dans l'attente de leur procès, et ensuite c'était la guillotine. Olympe, qui voyait régulièrement les charrettes des condamnés passer dans les rues, était stupéfaite de constater, vu de l'intérieur, la grande quantité de malheureux qui partaient à la mort. C'était encore plus considérable que lorsqu'elle les voyait en sortant de son café. C'était impressionnant, leur nombre était incalculable, la prison était un moulin permanent. Solidaires dans la déchéance, les prisonniers nouaient des liens timides, on ne savait pas si l'ami du jour serait toujours là le lendemain. C'est ainsi que la jeune femme se lia avec une petite Créole au teint pâle et aux cheveux de jais.

« Moi, c'est Rose de Beauharnais. Mon ancien époux est aussi enfermé ici, regarde, c'est lui là-bas à l'autre bout de la cellule, dit-elle en désignant un homme qui discutait avec une demoiselle. Et toi ?

- Officiellement, Olympe Mazurier. Mais en réalité, je m'appelle Olympe du Puget.

- Tu as deux noms, toi ?

- Mon fiancé est mort lors de la prise de la Bastille, nous n'avons pas eu le temps de nous marier. Depuis, et grâce à un ami, j'ai fait faire un faux certificat de mariage et je porte son nom.

- Ah, l'amour ! C'est beau ! Bon, et sinon, voici mon amie Françoise Hosten, elle c'est Thérésa Cabarrus, une femme formidable ! La jeune fille à qui mon ancien mari parle, c'est Delphine de Custine, la bru du général. Ils sont amoureux ! Et l'homme avec qui tu restes tout le temps, c'est qui ?

- Un ami. Un très bon ami. Lazare de Peyrolles, ancien officier de l'armée du Roi.

- Un ami, seulement ? Tu es sûre ? sourit Rose, qui voyait Olympe rougir.

- Il a été plus qu'un ami, en effet...

- Et ton bébé, c'est aussi le sien ?

- Oui... Mais c'est une longue histoire !

- Tu auras tout le temps de me la raconter, conclut la Créole en posant sa main sur celle d'Olympe. »

La jeune femme se sentit moins seule. Entourée de Lazare et de Rose, sa nouvelle amie, elle était prête à tout affronter, tout faire pour revoir son fils, sortir de cette prison sinistre et élever son bébé avec Peyrolles. Elle partageait avec la jeune Créole la peine d'être séparée de leurs enfants, de craindre pour eux bien que Rose, elle, ait eu le bonheur de recevoir une unique lettre des siens.

« Mes pauvres Eugène et Hortense, ils me manquent ! Lorsqu'on m'a arrêtée fin avril, ils dormaient. Je n'ai pas eu le cœur de les faire réveiller pour les embrasser, j'avais trop peur que leurs larmes m'ôtent tout courage.

- Tu as eu cette chance. J'ai été arrêtée le matin dans mon café, tout le monde était là, je suis partie en voyant mon petit Ronan pleurer, je l'entendais m'appeler, c'était affreux, abominable. Mon cœur saignait de le voir ainsi... »

Les larmes étaient leur point commun. Cédant souvent à la panique, Rose se mettait à sangloter, aussitôt consolée par Françoise Hosten et Olympe, qui à son tour se laissait aller. Elle ne cessait de penser à son fils. Qu'allait-il devenir lorsqu'elle serait morte ? Lazare aussi était là. La peur de n'être plus vivants le lendemain, la peine et les rudes conditions de détention les avait rapprochés. Au diable les rancunes, les reproches et le passé ! Le bébé à venir les liait à jamais, tous deux voulaient profiter de leurs derniers instants, leurs doux sentiments ne s'était jamais vraiment éteints.

« Olympe, je te promets que si nous nous en sortons, tu seras ma femme. Je n'ai plus rien à t'offrir que mon amour, ma présence, mon soutien. Je suis ruiné, mais je t'aime. Nous élèverons notre enfant ensemble et j'adopterai Petit Ronan. »

Effectivement, Lazare avait tout perdu à cause de la Révolution. Les terres des Peyrolles avaient été confisquées, leurs archives brûlées, leur fortune envolée et la demeure familiale détruite durant la révolte vendéenne. Dernier de sa lignée, il ne lui restait que son titre de 'ci-devant' Comte, un titre fantoche qui ne voulait plus rien dire. Alors, ce semblant de déclaration, faite genou en terre, et dans de telles conditions, avait rendu une esquisse de sourire à la jeune femme. Elle regrettait d'avoir obligé Lazare à quitter le Sans-Culotte, d'avoir écouté ses amis qui le haïssaient au lieu d'avoir écouté son cœur. Alors tant pis pour Solène. Olympe acceptait ce retour de flamme, elle l'assumait, et même si sa 'belle-sœur' risquait de se fâcher, elle finirait par s'y faire. Après tout, sa vie sentimentale ne la regardait pas. Et chaque jour, la jeune femme regrettait que Petit Ronan n'ait jamais eu de père, elle ne souhaitait pas imposer la même chose à son second bébé. Mais tout ça, c'était uniquement 's'ils s'en sortaient' et là, rien n'était moins sûr...

...

Le temps semblait à la fois durer une éternité et défiler à toute vitesse. Olympe était en prison depuis plus d'une semaine, elle avait vu partir des prisonniers pour la guillotine tandis que de nouveaux étaient venus. Lorsque le geôlier annonçait la liste des condamnés du jour, le temps s'arrêtait, le sang se glaçait dans toutes les veines. Olympe tremblait que son nom ne soit mentionné, que Lazare ou Rose ne soient appelés. Et lorsque les désignés pour l'échafaud partaient, chacun soufflait, respirait, la mort attendrait encore un peu. La jeune femme comprenait le calvaire vécu par la famille royale lors de l'assaut des Tuileries, toujours cette peur de la fin, de la violence et du sang. Elle savait que la mort rôdait, guettait, qu'elle frapperait, mais elle ignorait qui et quand, c'était une torture. Et puis, ignorer si son fils était en sécurité, si Solène ne pourrissait pas à son tour avec Charlotte et Nicolas dans l'une des prisons de Paris, rongeait Olympe. Vivre dans le silence le plus complet, loin de toute forme de vie, loin de l'actualité de la capitale bouillonnante était pire que tout. À quand la fin de tout ceci ? Les nuits de la jeune femme étaient courtes. Entre les rats et les araignées qui parcouraient le sol immonde de la cellule, les pleurs des prisonniers les moins courageux et la crainte de la mort, Olympe ne parvenait quasiment plus à fermer l'œil. Seule la présence de Lazare la rassurait. Lorsqu'il voyait qu'elle ne dormait pas, il la serrait dans ses bras, lui murmurait des mots doux à l'oreille, l'encourageait à garder la tête haute, lui embrassait le front. Cette chaleur humaine était son essence. Et puis il y avait Rose qui, malgré sa peur, tentait d'égayer tout le monde. Généreuse et pleine d'esprit, elle tournait des bons mots et réchauffait les cœurs pour apaiser les derniers jours de ses codétenus. Même son ancien époux, le ci-devant Vicomte Alexandre de Beauharnais, qui avait pourtant tout fait pour lui nuire, s'était rapproché d'elle. Et Rose aussi se rattachait à l'amour pour survivre, car depuis peu elle entretenait une liaison avec Lazare Hoche, qu'Olympe avait parfois croisé au club des Cordeliers. Ce hasard des prénoms lui avait même valu un trait d'humour qui fit sourire son amie.

« Tu as Peyrolles, moi j'ai Hoche, à chacune son Lazare ! »

Le petit groupe se serrait les coudes et attendait, parce qu'il n'y avait rien de mieux à faire. Au matin du 22 juillet, Roblâtre se planta devant la grille de la cellule et tourna lentement la clé dans la serrure. C'était l'heure de dresser la liste des condamnés du jour. Les noms défilaient, les estomacs se nouaient, Olympe tremblait en serrant la main de Lazare dans la sienne.

« Ensuite... Alexandre Beauharnais ! ... Et je crois que c'est tout pour ce matin. Allez-y, j'ai pas que ça à faire, moi ! »

Tous les prisonniers non appelés se mirent à respirer, leur heure n'était pas encore venue. Rose regarda son ancien mari partir vers la mort avec un pincement au cœur. Malgré tout le mal qu'il lui avait fait, elle s'en était rapprochée, ils étaient devenus amis, elle songeait à leurs enfants. Serrant contre elle Delphine de Custine qui pleurait déjà le Vicomte de Beauharnais, elle regardait Olympe douloureusement. La mort n'avait pas encore voulu d'elles, mais elle continuait de rôder. La jeune femme retourna s'asseoir contre Lazare. La fatigue la tenaillait. Elle redoutait de mettre son enfant au monde dans la prison, qu'on le lui retire, qu'il finisse dans un hospice ou, pire, dans les rues, comme Charlotte lorsqu'elle était petite. De telles conditions de vie n'étaient pas faites pour une femme enceinte et à un mois de son terme. Rose et Lazare faisaient tout leur possible pour apaiser Olympe, l'entourer, la cajoler. Elle devait se détendre autant que possible afin de ne pas mettre sa vie et celle de son bébé en danger.

...

« Rose, j'ai peur !

- Viens dans mes bras, Olympe... Viens... »

C'était la nuit. L'unique fenêtre laissait passer quelques rayons de lune qui éclairaient la moitié de la cellule, étrangement calme. Olympe s'était assoupie mais, aussitôt, les cauchemars l'avaient assaillie. Cela faisait deux jours que l'ancien époux de Rose avait quitté la prison des Carmes, la jeune femme était certaine qu'il avait déjà été exécuté, le temps passait trop vite. Olympe ne trouvait plus le repos. Chaque nuit, les images de ses chers disparus la hantaient. Elle revoyait Ronan qui tombait sous les balles d'un soldat, Gabrielle qui expirait dans ses bras, le souffle d'André ralentir jusqu'à ne plus exister, les têtes de Marie-Antoinette, Danton, Desmoulins et Lucile tomber. Et puis elle rêvait que Lazare partait, qu'on le forçait à sortir de la cellule en la laissant assise par terre en train de pleurer, puis apparaissait l'ombre de la guillotine. En sueur, Olympe s'était réveillée d'un bond et s'était retrouvée assise face à Rose qui ne dormait pas non plus. Peyrolles, pour une fois, était plongé dans le sommeil du juste, elle se refusa à le réveiller pour qu'il la console. Racontant une énième fois son cauchemar à Rose, toujours le même, la jeune femme essuyait ses larmes. Son amie était toujours là pour elle, même lorsqu'à son tour elle cédait à la panique. C'était bon d'être entourée, mais c'était épuisant de lutter, surtout par cette chaleur et avec ce ventre si lourd. Le reste de la nuit, Olympe le passa assise sur son lit à côté de la jeune Créole, à parler de leurs enfants, à se raconter leurs vies, encore une fois. Elles débattaient même sur le prénom que porterait le bébé, et Olympe avait déjà ses idées bien arrêtées sur la question. À force de se parler ainsi des heures durant, elles avaient fini par se connaître par cœur, mais ressasser le passé et les doux souvenirs était devenu leur soupape de sécurité, leur seul moyen d'évasion. Au petit matin, quand les autres détenus se réveillèrent, les deux amies cessèrent de discuter. Le soleil se levait, Roblâtre n'allait pas tarder à appeler les condamnés du jour, elles voulaient être bien mises au cas où elles devraient partir à la mort : c'était leur dernière victoire face à leurs bourreaux.

« Tiens, regarde, Olympe, le voilà avec son papier maudit.

- Allez, venez par ici ! riait le geôlier. Voyons voir qui a gagné le lot de la sainte-guillotine aujourd'hui ! »

L'humour de Roblâtre n'était pas au goût d'Olympe et de Rose. Lazare s'était enfin levé, il gardait son amante serrée dans ses bras tandis qu'elle tenait la main de son amie. Collées les unes aux autres, la Créole, Françoise Hosten et Thérésa Cabarrus regardaient les prisonniers se lever puis partir. C'était sinistre.

« Et voilà, c'est tout pour aujourd'hui, mes agneaux ! Ah non, attendez, il reste un nom, j'l'avais pas vu ! Il y a aussi Olympe du Puget ! Ah bah, c'est toi, ma mignonne ! »

Le sang d'Olympe se figea dans ses veines. Rose et Lazare l'avaient cajolée, les deux amies avaient reparlé de leurs enfants, la future maman refusait de mourir et voulait se battre pour Petit Ronan, pour le bébé qu'elle portait. Et là, en un instant, la jeune femme voyait sa courte vie défiler devant elle. Bientôt, elle ne serait plus, et pourtant elle se sentait forte, prête à se défendre bec et ongles face au Tribunal Révolutionnaire. Sur le moment, ses larmes ne coulèrent pas, tant elle était abasourdie. Sous le coup de l'émotion, Olympe flancha. À genoux sur le sol, lorsqu'elle réalisa enfin, elle se mit à pleurer en répétant nerveusement des mots incompréhensibles. Peyrolles s'accroupit à côté d'elle pour la serrer dans ses bras. C'était la fin, sa libération avait été un beau rêve, elle allait mourir sans avoir pu épouser celui qu'elle aimait ni revoir son fils. Elle ne serait donc jamais Comtesse de Peyrolles, tout comme elle n'avait jamais vraiment été madame Mazurier. La jeune femme regardait Lazare, les yeux embués de larmes.

« Je ne veux pas que tu partes, Olympe... Je ne veux pas... Je t'aime !

- Lazare, j'ai peur... Je t'aime...

- Sois courageuse, sois forte, bat-toi mon amour ! Je t'aime ! Embrasse-moi... »

Ce dernier baiser fut sans doute le plus sincère et le plus passionné qu'ils aient échangé. C'était le baiser de la mort, bientôt les lèvres d'Olympe embrasseraient le sol d'une fosse commune de Paris, cette idée révulsait Peyrolles qui voyait le geôlier attraper son amante pour l'entraîner dehors.

« Allez, citoyenne, dépêche-toi ! T'en fais pas, va ! Ton bellâtre, il te rejoindra bientôt au cimetière, c'est l'affaire de quelques jours ! »

Olympe se détacha avec difficulté de l'étreinte de son amant et serra longuement Rose et Françoise dans ses bras. Ce moment dut sembler trop long au geôlier qui attrapa la jeune femme par le bras.

« Lâchez-moi, espèce de porc ! Je peux encore marcher toute seule !

- Mais c'est qu'elle me mordrait, en plus, la belle !

- Oh non ! Vous êtes trop sale pour ça ! »

Olympe marchait vers la sortie et se retourna une dernière fois vers Lazare, lui murmurant un 'je t'aime' déchirant, les larmes aux yeux. Elle ne craignait pas pour sa vie, elle commençait déjà à se faire à l'idée de rejoindre ses chers disparus. Mais elle avait peur pour son amant, pour son fils, pour le bébé qu'elle portait. Alors qu'elle allait sortir, elle entendit la voix de Lazare résonner dans la cellule. En se retournant, elle le vit empoigner Roblâtre par le col, visiblement plus que mécontent.

« Lâchez-la ! Lâchez-la, espèce de brute !

- Citoyen, laisse-moi faire mon travail, retourne au fond de la cellule et fiche-moi la paix !

- Alors, emmenez-moi avec elle, ça vous fera une tête de plus à trancher ! Mieux, emmenez-moi à sa place et épargnez-la ainsi que son enfant !

- Lazare, arrête, je t'en supplie ! sanglotait Olympe, touchée par ce dernier élan pour la sauver. »

Le geôlier, lassé de cet éclat romanesque qui lui faisait perdre son temps, repoussa violemment Lazare, qui atterrit sur une Rose totalement décontenancée.

« Maintenant, ça suffit ! Je n'emmène que ceux qui sont sur la liste, t'as qu'à espérer être sur la prochaine ! Tu retournes dans ton coin et tu me laisses travailler ! »

Olympe tentait péniblement d'essuyer ses larmes. Elle ignorait totalement ce qui l'attendait à la Conciergerie, si elle serait exécutée malgré sa grossesse ou si cela retarderait le procès. Elle songeait seulement à son fils et à son amant, redressa la tête et suivit les autres prisonniers déjà arrivés à l'office des gardiens.

« Tu as des effets personnels, citoyenne ?

- Non, rien.

- Très bien, vas-y. »

Le soleil éblouit la jeune femme qui n'avait pas revu la lumière du jour depuis son incarcération. Deux charrettes attendaient les futurs condamnés pour les mener jusqu'à la Conciergerie. Olympe espérait qu'ils l'installeraient dans la cellule que Marie-Antoinette avait habitée, ce serait une façon de plus de marcher dans ses pas, mais elle n'y croyait qu'à moitié. Remontant la rue de Vaugirard, le convoi avançait à une allure mortelle, à tel point que la jeune femme, assise dans un coin, songea un instant qu'il la conduisait directement sur la place du Trône-Renversé, nouveau lieu des exécutions. Petit à petit, elle se rapprochait de sa dernière prison. Son cœur se serra lorsque la charrette passa rue de l'Égalité, anciennement rue de Condé, où elle avait vécu ses premiers mois de femme libre et indépendante. Dieu que c'était loin... Après une heure et demie de trajet sous un soleil de plomb et sous les yeux des badauds de passage, Olympe fut extraite sans douceur de son tombereau et entra dans la Cour du Mai, qu'elle avait bien vue lors de son expédition pour sauver la Reine. Elle aurait presque pu dire aux gendarmes qui l'entouraient qu'elle connaissait le chemin, mais il valait mieux se taire. Arrivée au bureau du greffe, elle signala n'avoir aucun effet personnel et son nom fut rajouté sur le registre avec le numéro d'écrou '612'. Ce chiffre resta dans l'esprit d'Olympe. Désormais, elle n'était plus qu'un nombre perdu parmi tant d'autres dans cette sinistre prison. Traversant la Cour des Femmes, la prisonnière vit les condamnés du jour attendre la charrette dans le 'Coin des Douze'. Elle baissa les yeux vers les pavés, les regarder était impossible. Enfin, on l'installa dans une cellule déjà surpeuplée, où chacun dormait à même le sol. C'était silencieux et triste, bien pire qu'aux Carmes, et ça empestait la sueur et l'urine. Rien que d'imaginer passer ses derniers jours dans ces conditions, seule et sans soutien, Olympe se remit à pleurer.

...

« Citoyenne du Puget, viens !

- Où tu m'emmènes ?

- Devant tes juges ! »

Traînée en dehors de la cellule, Olympe suivit le gendarme. La nuit avait été courte, la jeune femme l'avait passée à pleurer. Toutes les émotions qu'elle avait vécues en si peu de temps l'avaient fragilisée, elle se sentait lasse, épuisée, et redoutait une issue fatale pour son bébé. Se laissant entraîner par le gendarme, elle remonta la galerie des prisonniers jusqu'au préau de la Conciergerie, puis atteint la tour Bonbec, traversa la Tournelle et arriva enfin dans la salle vide. La jeune femme n'avait connu cette pièce que bourrée à craquer de Parisiens assoiffés de jugements inégaux et d'accusations en tous genres. Longeant le mur qui passait derrières les juges et le nouveau président du Tribunal, René-François Dumas, tous des moutons de Robespierre, Olympe fut conduite jusqu'au banc des accusés sur lequel elle s'installa. Depuis la loi du 22 Prairial an II, les prisonniers qui comparaissaient devant les juges n'avaient plus droit à des témoins, des avocats ou une audience préalable, et le public était exclu pour aller plus vite. La jeune femme était donc seule pour se défendre, elle ne devrait faire aucun faux pas.

« Citoyenne, décline tes nom, âge, année de naissance et profession, lança Fouquier-Tinville.

- Je m'appelle Olympe Mazurier, j'ai vingt-quatre ans, je suis née en 1770 et je tiens un café rue de la Ferronnerie.

- Il me semble que tu mens...

- Je n'ai pas menti.

- Si, sur ton nom, renchérit Dumas. Tu t'appelles Olympe du Puget, et avant d'être une gargotière, tu étais sous-gouvernante des enfants de l'Autrichienne. »

La jeune femme garda le silence. Manifestement, ils n'étaient que trop bien renseignés sur son compte.

« Pire encore, tu as usé de la naïveté d'un ancien député pour obtenir un faux certificat de mariage et travailler sous un nom qui n'est pas le tien.

- Est-ce pour ce seul motif que vous comptez me raccourcir ? objecta Olympe, provocatrice.

- Ne joues pas à ce petit jeu, citoyenne... »

Restée assise, la jeune femme attendait. Le temps était long, elle pressentait un procès de mascarade qui l'accuserait des pires maux.

« Les chefs d'inculpation qui te sont reprochés sont graves ! Tu es accusée d'avoir participé activement à un réseau contre-révolutionnaire mené par le ci-devant Baron de Batz, d'avoir eu sans cesse des liens avec l'Autrichienne, d'avoir comploté pour ruiner la Nation et restaurer le règne des tyrans avec Danton et le traître Dumouriez, d'avoir participé au complot dit 'de l'œillet' visant à libérer la Veuve Capet, et enfin d'avoir sauvé la vie d'un ancien officier du ci-devant Roi activement recherché par les autorités. »

La jeune femme se mit à pâlir. Ils en savaient bien plus qu'elle ne le croyait - bien trop, même. En la voyant ainsi faiblir, Fouquier-Tinville ne put réprimer un petit rire cruel.

« Alors, tu ris beaucoup moins, citoyenne ? Passons donc au premier chef d'inculpation ! Depuis quand travailles-tu pour le citoyen Batz ?

- Je ne connais pas ce nom.

- Mensonge !

- Qui t'a indiqué son identité ? Comment l'as-tu connu ? renchérit Dumas.

- Je vous répète que j'ignore qui est cet homme.

- Citoyenne, en voilà assez ! gronda le juge. Tu ne fais que t'accabler davantage !

- Qu'est-ce que cela peut bien changer ? Vous avez déjà décidé de me tuer, de toute façon !

- Tu nous vois bien plus noirs que nous ne sommes réellement, citoyenne... grinça Fouquier-Tinville qui se pourléchait du haut de son perchoir.

- Le jour de ton arrestation, ton café a été perquisitionné, ajouta Dumas. Tu es forte - très forte, même ! Ils ont failli ne pas voir cette cave cachée sous la salle, et avec beaucoup de lits et de meubles dedans. Tu ne nous feras pas croire que tu dormais là... ?

- C'était en cas de problème. Ou si un employé supplémentaire venait vivre avec nous.

- Tu le faisais dormir à la cave ? Tu as un sens de l'hospitalité bien particulier !

- On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a.

- Et les passeports que l'on a retrouvés chez toi, ils étaient pour qui ?

- Quels passeports ?

- Ne recommence pas ! Il y avait des passeports plein ta cave, et que des faux noms. Tu les donnais à qui ? Et qui te les procurait ?

- Personne. Sans doute cela appartenait-il à des clients qui les auront laissés tombés entre les lattes du parquet.

- Tu nous prends pour des imbéciles ? C'est Batz qui te les confiait pour sauver ses petits protégés. Et ne dis pas le contraire, un témoin nous a rapporté ton petit manège !

- Un témoin ? Alors, lorsque je me sentais épiée, je ne délirais pas... !

- Quand on se sent épié, c'est qu'on n'a pas la conscience tranquille ! Alors, on y revient : depuis quand connaissais-tu Batz ? Et grâce à qui ?

- Je vous dis que je ne sais pas de qui il s'agit ! »

Olympe tentait de conserver tout son calme. Il lui fallait lutter et être crédible pour qu'ils passent à autre chose. Ils n'avaient pas de preuves concrètes, le Baron ne serait certainement pas convoqué - sans doute était-il loin de Paris ! - ils voulaient de toute façon la condamner, leur temps était précieux et d'autres prisonniers attendaient leur tour après elle. Alors ils iraient droit au but.

« Suite logique de ta complicité avec le citoyen Batz, tu es accusée d'avoir participé à la conspiration dite 'de l'œillet' visant à libérer l'Autrichienne. Qu'as-tu à répondre ?

- Que c'est faux.

- Pourtant, on t'y a vue.

- Ah oui, et qui ?

- Un témoin que nous allons faire venir. »

La jeune femme allait répondre lorsque Dumas la coupa.

« Je sais, citoyenne, je sais ! Normalement les témoins ne sont plus admis, mais, dans le cas présent, c'est indispensable... Faites entrer le témoin ! »

Marie Harel entra dans la salle, à la grande stupéfaction d'Olympe. Ainsi, cette vieille peau revêche avait fini par craquer et l'avait dénoncée.

« Citoyenne, décline ton identité.

- Marie Harel, trente-trois ans, servante à la Conciergerie.

- Reconnais-tu l'accusée ?

- Pour sûr, oui ! C'est elle, la femme qui a assisté Rougeville et Michonis pour faire évader l'Autrichienne !

- Tu serais prête à le jurer ?

- Sur ma vie, citoyen accusateur !

- Mais c'est faux ! s'insurgea Olympe en se levant.

- Oh que si, c'est vrai ! Même que tu semblais bien acoquinée avec l'Autrichienne ! Elle te connaissait drôlement bien pour dire que ce n'était pas toi !

- Prouve-le ! Tu ne connais même pas mon nom !

- Inutile, je reconnais ton visage, ton attitude, aucun doute n'est possible !

- Votre seul témoin vous est acquis ! C'est inéquitable !

- Silence, accusée ! Citoyenne, tu peux partir, merci. »

Olympe bouillonnait. Si elle s'en sortait vivante, la femme Harel paierait cher de l'avoir dénoncée ainsi. Le jour du procès de Marie-Antoinette, lorsque la servante l'avait reconnue dans le public, elle avait senti que ça finirait un jour par se retourner contre elle. La jeune femme n'avait eu que trop raison...

« Citoyenne, je te sens bien mal engagée. Continuons donc... Ah oui ! Tes relations avec l'Autrichienne ont été durables. N'est-ce pas ?

- Non, c'est faux.

- Pourtant, tu l'as bien connue, à Versailles, lorsque tu t'occupais de ses enfants ?

- C'était il y a longtemps ! J'ai quitté la Cour le 13 juillet 1789 pour venir vivre ici, c'est du passé !

- Un passé qui te rattrape, on dirait !

- Et comment savez-vous tout cela ?

- Ici, c'est nous qui posons les questions ! Et ces lettres, ajouta Dumas qui agitait un petit paquet, comment les as-tu reçues de l'Autrichienne ? »

La jeune femme se rassit, bouche bée. Lazare avait eu raison, si seulement elle l'avait écouté... Trop bornée, Olympe avait préféré conserver les lettres que Marie-Antoinette lui faisait parvenir par madame de Tourzel. À présent, elles étaient entre les mains de ses juges.

« Où avez-vous trouvé ça ? Vous n'avez pas à y toucher !

- Nous les avons trouvées chez toi, lors de la perquisition ! C'est maladroit de cacher une telle correspondance dans sa maison... Alors répond ! D'où tu les tiens ?

- Vous semblez tellement au courant de tout, vous devez le savoir !

- Oui, mais je préfère que ça vienne de toi.

- N'y comptez pas !

- Très bien, alors je vais te le dire. Un témoin on ne peut plus précieux t'a surprise, il y a quelques années, en train de parler à une femme se dirigeant vers les Tuileries. Et ce témoin a fait sa petite enquête, la femme c'était Élisabeth de Tourzel, la gouvernante de l'Autrichienne. C'est grâce à elle que tu faisais parvenir tes lettres et en recevait.

- Le nom de votre témoin fantoche ?

- Cela ne te concerne pas.

- À mon propre procès, ça ne me concerne pas ? C'est fort ! Pour qu'il soit aussi précieux, votre témoin doit savoir beaucoup de choses ! À moins que ce ne soit votre Incorruptible en personne... ?

- Tu n'as pas confirmé ce que je t'ai dit.

- Vous n'en avez pas besoin !

- C'est vrai... Et jusqu'à quand as-tu reçu des lettres ?

- Regardez les dates, vous saurez !

- Mai 1791. Tiens... Peu avant la fuite à Varennes. Et par la suite ?

- Rien.

- Encore un mensonge !

- Oh, ça suffit, à la fin ! Je vous dis qu'après cette date je n'ai plus rien reçu de la Reine ! Vous devriez savoir qu'elle n'avait plus le droit d'envoyer ou de recevoir des lettres !

- Ah, tu vois que tu correspondais avec elle ! Bien, je vois que tu deviens un peu plus coopérative, c'est une bonne chose. Dans ces lettres, elle parle de fuite, ainsi tu savais qu'elle préparait un départ vers l'Autriche. L'y as-tu aidée ?

- Avec quels moyens ? Et quel argent ? Vous plaisantez ?

- Nullement, réponds seulement à la question !

- Je n'aurais rien pu faire, je n'avais même pas de quoi vivre, j'étais hébergée chez Lucile et Camille Desmoulins !

- As-tu eu des liens avec La Fayette pour aider à cette évasion ?

- Je ne lui ai jamais adressé la parole de ma vie, c'est ridicule !

- Pourquoi n'as-tu pas averti les autorités de ce projet de départ ?

- Et trahir ceux qui m'étaient chers ? Jamais !

- Amie avec l'Autrichienne et traîtresse, tu t'enfonces toute seule, citoyenne ! »

Olympe s'épuisait. Elle n'imaginait pas à quel point la position d'accusée était complexe. Avoir cinq juges et un accusateur-public face à elle n'était pas chose aisée, elle comprenait le calvaire de Marie-Antoinette, qui avait dû supporter ça durant deux jours.

« J'ai soif !

- Qu'on apporte de l'eau à l'accusée ! »

La jeune femme but quelques gorgées. Sa bouche était sèche, sa voix faiblissait, il ne fallait pas qu'elle sombre maintenant. Ce verre d'eau la rasséréna, elle repartait pour un nouveau combat.

« Étant une proche de l'Autrichienne et ayant participé à sa tentative d'évasion, tu as encouragé le mouvement contre-révolutionnaire. Tu as trahi la Nation en agissant dans l'ombre pour le compte de Dumouriez, par l'intermédiaire de Danton dont tu étais une amie très proche.

- Qu'est-ce que c'est que cette affabulation, encore ? Je n'ai jamais eu aucun contact avec Dumouriez !

- Peut-être pas directement, mais via Danton, si !

- Mais bien sûr que non ! Vous croyez vraiment qu'un général d'armée a quelque chose à faire d'une simple femme comme moi ?

- Un soutien est un soutien ! Lui faisais-tu parvenir des fonds jusqu'en Belgique grâce à Danton ? Quelle part avait-il dans tes manigances avec Batz ?

- Aucune ! Danton n'a jamais comploté avec qui que ce soit ! Il était intègre et sincèrement impliqué dans la Révolution, il n'aurait jamais cherché à lui nuire !

- Nous avons trouvé les preuves de sa corruption ! Il était vendu à La Fayette, Mirabeau et Dumouriez !

- Mensonges ! Calomnie ! En outre, je ne vois pas en quoi j'y suis mêlée !

- Tu étais son amie, tu savais mieux que personne ce qu'il faisait !

- Il ne me racontait pas toute sa vie, ni tout ce qu'il préparait avec ses camarades Cordeliers ou ceux de la Convention ! Qu'est-ce que vous croyez ? Que j'étais sa confidente ? Mais je vois où vous voulez en venir... Vous l'avez fait tomber, alors maintenant vous vous en prenez à ses proches ! Qui a eu cette idée ? Robespierre ? C'est bien de lui, ça ! Il a savamment attendu que mes amis et protecteurs aient chuté pour s'en prendre à moi. C'est minable !

- Fais attention à ce que tu dis, citoyenne !

- Oui, minable ! Parfaitement ! Votre Incorruptible n'est qu'un poltron, même pas la moitié d'un homme ! Où était-il quand Danton soulevait les foules ? Que faisait-il quand Desmoulins a appelé à l'assaut contre la Bastille ? Où se cachait-il durant l'attaque des Tuileries ? Chez les Duplay ! Le voilà, votre Incorruptible ! Un ange de la Vertu qui veut purger tout un peuple, qui attend que les plus forts se salissent les mains pour mieux récupérer le pouvoir ensuite ! Moi, j'étais aux Tuileries lorsqu'elles ont été envahies le 10 août ! Moi, j'ai vu Danton et Desmoulins armés, prêts à se battre pour leurs idées, j'ai vu le sang versé, les larmes répandues, la peur sur les visages et la mort qui rôdait. Et vous osez les accuser de traîtrise ? Il peut en dire autant, votre Incorruptible qui tremblait comme une feuille, bien au chaud chez les Duplay ? Non !

- Silence, citoyenne ! Ça suffit !

- Bien sûr, le silence ! Étouffer la voix de la Justice pour mieux étaler la mort... C'est facile ! »

Olympe était rouge de colère. Elle serrait les poings pour ne pas exploser, ses ongles transperçaient sa peau, des larmes de rages embuaient ses yeux. Jusqu'au bout ils chercheraient à la traîner plus bas que terre, à appuyer sur les zones sensibles, à utiliser ses convictions et ses actions pour la faire passer pour une Messaline. Mais, en un sens, tant qu'ils ne s'en prenaient pas à son fils, à Lazare, à Charlotte, à Solène ou à Nicolas, peu lui importait. Elle mourrait dignement après s'être bien défendue.

« Tu parles de l'assaut des Tuileries. Le jour-même, les officiers qui ont défendu le tyran ont été recherchés pour être exécutés. Mais il y en a un que tu as sauvé et caché chez toi. Celui qu'on appelait 'le boucher' parce qu'il avait fait tirer sur le peuple de trop nombreuses fois.

- Vous avez des preuves ?

- Plus qu'il n'en faut ! Tu l'as accueilli chez toi, hébergé dans ta cave parmi tant d'autres traîtres royalistes, tu t'es roulée allègrement dans la luxure avec lui et à présent tu en es grosse ! Le ci-devant Comte Lazare de Peyrolles, ça te dit quelque chose ?

- Oui. Et après ?

- Tu es consciente que c'est de la trahison ?

- Depuis quand aider son prochain relève de la trahison ? Il a fait tirer sur le peuple mais il obéissait aux ordres, rien de plus ! Le connaissez-vous comme je le connais, pour ainsi parler de lui ? J'aidais ceux que je pouvais aider, les innocents qui allaient à une mort injuste. Est-ce un crime d'aimer ?

- D'aimer un traître, oui ! A fortiori qu'il n'a rien d'un innocent ! À présent, les jurés vont délibérer. Citoyenne, sors de la salle, nous t'appellerons pour rendre le jugement. »

Olympe se leva et sortit entre deux gendarmes jusqu'à un petit espace où les accusés attendaient leur sort. Le temps s'écoula rapidement, le procès avait duré trop longtemps pour maintenir le rendement habituel du Tribunal. À peine une demi-heure plus tard, la jeune femme retrouvait le banc des accusés.

« Citoyenne, tu as été reconnue coupable de tous les chefs d'inculpation qui t'étaient reprochés : trahison, complot royaliste, participation à une tentative de libération de l'Autrichienne et actes contre-révolutionnaires. Tu es condamnée à mort par le Tribunal. Comme on n'exécute pas les femmes enceintes, la peine sera appliquée aussitôt ton bâtard venu au monde. »

Olympe s'attendait à une telle décision, aussi ne flancha-t-elle pas. Elle était allée au bout de sa défense mais son sort était déjà fixé, alors elle encaissa et se mit à prier pour le salut de son âme, pour son bébé qui naîtrait dans une prison insalubre et irait grossir les rangs des orphelins de l'Hôtel-Dieu. Sa seule consolation fut qu'enfin elle retrouverait Ronan et tous ceux auxquels elle tenait, mais qui étaient partis trop tôt. Enfin, elle serait en paix. Une fois retournée dans sa cellule, la jeune femme s'installa sur le tas de paille qui lui servait de matelas.

« Alors, la belle, c'est pour quand toi ?

- Quand mon enfant sera né, donc bientôt...

- Oh bah, t'as de la chance, t'as un sursis ! Profite ! »

Olympe envoya un sourire forcé à son codétenu qui attendait encore son jugement. Profiter de quoi ? De quelques jours de plus à vivre dans la peur et l'angoisse ? De savoir qu'elle accoucherait dans l'infirmerie de la Conciergerie, assistée par des médecins incompétents et hostiles ? Qu'à peine son bébé venu au monde, il lui serait arraché, et qu'elle serait traînée jusqu'à l'échafaud ? Ce ne serait qu'une torture de plus. Le pauvre bougre l'avait prise en pitié, elle lui semblait bien mignonne. Il trouvait injuste qu'une si jolie jeune femme, et enceinte de surcroît, soit emprisonnée dans une telle cellule et condamnée à mort. Epuisée, Olympe finit par s'endormir.

...

Au matin du 27 juillet, Olympe se sentait nauséeuse. La simple idée de passer ses dernières heures dans son cachot la désolait. Bientôt, sa tête tomberait, dégoulinante de sang, dans un panier, et serait montrée à une foule dense qui hurlerait des 'Vive la République' à tout va. Elle avait peur, ses nerfs la lâchaient, elle passait sa journée à pleurer. Son bébé devait naître dans moins d'un mois, elle était désespérément seule, elle en arrivait même à compter les jours qui la rapprochaient de la mort. Assise dans son coin, elle refusait toute nourriture.

« Tu devrais manger, la belle ! C'est pas bon de rester comme ça le ventre creux, surtout quand on attend un bébé ! conseilla le camarade de cellule avec qui elle avait sympathisé.

- Je n'ai pas faim. Et puis, à quoi bon ? Dans quelques semaines je serai morte, un cadavre n'a plus besoin de se remplir l'estomac.

- Dis pas ça, mignonne ! Et ton enfant, alors ? Tu veux qu'il meure, lui aussi ?

- Mon pauvre bébé ira dans un orphelinat, son père va certainement mourir aussi, il n'aura plus personne... À quoi bon le nourrir ?

- Je n'aime pas le défaitisme, la belle ! Mange un morceau ! Et si tu le fais ni pour toi ni pour ton petiot, fais-le pour me faire plaisir ! »

La jeune femme finit par céder et grignota quelques miettes du quignon de pain sec qu'on lui avait apporté. Elle voulait faire plaisir à son codétenu plus que se remplir le ventre, elle n'avait plus goût à rien. Olympe songea à Solène, Nicolas et Charlotte. Étaient-ils à Barbechat, à l'abri, pour protéger Petit Ronan ? Ou étaient-ils restés malgré tout, prêts à la voir sortir par la Cour du Mai et à suivre son convoi jusqu'à la mort ? La question restait en suspens. Et Lazare, que devenait-il ? L'avait-on lui aussi amené à la Conciergerie, prêt à passer devant ses juges ? Peut-être était-il même déjà exécuté... Rien que d'y songer, Olympe sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Les heures passaient, c'était déjà l'après-midi. Chaque minute qui défilait la rapprochait de la fin, c'était déprimant. Soudain, la jeune femme vit un garde passer en courant dans le corridor, elle l'interpela.

« Hé, citoyen ! Où cours-tu ainsi ? Il n'y a pas d'exécutions aujourd'hui ?

- Tu es pressée de mourir ?

- Non, mais je m'étonne...

- Il y a tout un ramdam à la Convention. Depuis hier les députés s'opposent et s'écharpent. Robespierre et Saint-Just voient les autres se dresser contre eux. On a ordre de ne plus accepter de prisonniers ! »

Le garde reprit sa course tandis qu'Olympe retournait s'asseoir.

« Alors, la belle, il se passe quoi ?

- Je ne sais pas. Il paraît que rien ne va plus entre les députés et qu'ils ne prennent plus de prisonniers.

- Ah, tu vois ! Peut-être même qu'on s'en sortira, mignonne !

- Tu es bien sûr de toi... soupira-t-elle à demi convaincue. »

Le soir venu, Olympe retourna à sa paillasse pour tenter de dormir et se reposer. Le sommeil peinait à venir malgré les encouragements du prisonnier avec qui elle s'entendait bien. Face aux propos du gendarme, son codétenu semblait extrêmement optimiste. Pourtant, et jusqu'à preuve du contraire, il risquait encore d'être jugé et exécuté. Ou alors, il voulait seulement la rassurer du mieux qu'il le pouvait... ? Mais peut-être avait-il raison. Si la situation à la Convention était si préoccupante, la liberté serait sans doute au bout du chemin. Restait à savoir quand arriverait enfin ce maudit bout de chemin... Vers cinq heures du matin, la jeune femme se réveilla. Elle entendait du bruit dans les couloirs de la prison, l'ombre des torches semblait danser sur les murs. Cette agitation n'était pas normale, c'était inquiétant. Impatients d'attendre la naissance de son enfant, venaient-ils déjà la chercher pour l'emmener à l'échafaud ? Petit à petit, les bruits s'éloignèrent et la cellule redevint calme. La jeune femme finit par s'apaiser et se rendormit. Dans la journée, elle resta assise dans son coin à parler avec son codétenu.

« Tu vois, ma belle, faut pas t'inquiéter ! La mère Louison devait mourir hier, et elle est encore là à grogner sur sa paillasse ! Moi, j'te le dis, ça sent bon ! Ça sent bon la liberté !

- Je ne sais pas... Peut-être... Tout de même, il doit se passer des choses graves à la Convention pour qu'ils en oublient d'exécuter leurs condamnés... ! »

Après ces deux jours vécus dans la tension et l'incertitude de ce qui se passait, Olympe ne tenait plus. Elle pensait devenir folle et se mit à tourner en rond dans la cellule, faisant les cent pas tandis que son camarade la suppliait de se calmer et de s'asseoir. La jeune femme allait obtempérer lorsqu'un garde arriva devant la geôle en criant.

« Robespierre est tombé ! Sa tête vient de rejoindre celle de ses partisans dans le panier du bourreau ! La Terreur est finie ! Vous êtes sauvés ! »

La jeune femme resta muette et figée sur place. Robespierre exécuté ? Olympe comprenait mieux les mouvements nocturnes qu'elle avait remarqués, sans doute avait-on amené les Robespierristes dans cette antichambre de la guillotine qu'était la Conciergerie en attendant leur exécution. Elle ne parvenait pas à y croire, mais au fond sa joie explosait. Elle n'allait pas mourir, son bébé resterait avec elle, elle avait survécu à l'horreur et son pire ennemi venait de rendre son âme trop sombre pour aller brûler en Enfer. Soudain envahie par une vague de bonheur hystérique, malgré la fatigue et son ventre lourd, elle se jeta dans les bras de son codétenu.

« Libres ! Nous sommes libres !

- Ah bah, ton sourire fait plaisir à voir, la belle ! Tu es radieuse ! Si j'avais vingt ans de moins et que tu n'avais pas déjà un fiancé, je t'épouserais ! riait-il, amusé de la voir ainsi régénérée.

- Enfin ils t'ont eu, l'Incorruptible, tu as eu ce que tu méritais et tu as payé ! grommela-t-elle entre ses dents.

- Qu'est-ce que tu dis ?

- Rien, je parlais toute seule... »

Olympe ne s'était jamais sentie aussi vivante. Il lui faudrait encore patienter pour retrouver l'air de Paris, sa liberté, quitter sa geôle sinistre et à peine éclairée, mais l'important était qu'elle vivrait. Elle ne put malgré tout s'empêcher de penser à tous les malheureux qui n'avaient pas eu cette chance. Sa joie s'atténua aussitôt, laissant place à un nœud au ventre qui la taraudait. Où était Lazare ? Toujours en prison aux Carmes, ou transféré à la Conciergerie et exécuté ? Et Rose ? Que devenait-elle ? Mais en attendant d'en savoir plus sur le sort de son amant et de son amie, Olympe n'avait plus qu'une obsession : retrouver son fils et rentrer chez elle pour mettre son bébé au monde dans une maison digne de ce nom.