Chapitre 35 : La libération
Olympe respirait, son codétenu aussi. Bien que toujours enfermés dans une cellule sinistre et puante, ils savaient que prochainement, les gardes viendraient ouvrir les geôles pour les libérer, ce n'était qu'une question de temps. Chaque matin, la jeune femme guettait les allées et venues des gendarmes, espérait, priait. Les journées lui semblaient longues, elle voulait sortir, bouillonnait de l'intérieur, se rongeait les ongles en faisant les cent pas.
« Allez, courage, la belle ! Tu le retrouveras, ton fils ! Et ton homme aussi ! Dans quelques jours on sera libres !
- Oui, mais c'est long ! Trop long ! J'ai tellement hâte ! Mon petit garçon me manque... Et j'ai toujours peur d'accoucher ici... »
Enfin, au matin du 7 août, une clé vint se tourner dans la serrure de la cellule. Un gendarme, souriant, entra pour réveiller Olympe dont les yeux étaient à peine ouverts.
« Citoyenne du Puget ? C'est toi ?
- Oui, pourquoi ? »
Le visage d'Olympe était figé. Une nouvelle fois, elle redoutât d'être emmenée à la mort malgré sa grossesse, loin de penser que l'on venait peut-être pour la libérer.
« N'aies pas peur, tu peux sortir, viens avec moi.
- Et les autres prisonniers ? Et mon ami qui...
- Pas eux, juste toi.
- Avoue, tu m'emmènes à la charrette des condamnés, c'est ça ? balbutia-t-elle.
- Mais non ! Tu as juste une bonne étoile qui te permet de sortir plus tôt que les autres. Allez, on y va ! »
La jeune femme fixa son codétenu avec un regard douloureux. Le vieil homme la salua de loin, il aurait aimé la suivre, partir, retrouver sa vie d'avant, mais il était content pour elle.
« Adieu, la belle ! Bonne chance ! Salue ton petiot pour moi !
- Je n'y manquerai pas... Adieu ! »
Olympe marchait dans le couloir qui menait au bureau du greffe en suivant le gendarme demeuré silencieux. Le chemin jusqu'à la liberté était long. À tout instant elle craignait qu'il ne change d'avis, et qu'au dernier moment il ne la reconduise à sa cellule ou, pire, dans le 'Carré des Douze'. Mais il n'en fut rien. Ce trajet jusqu'à la Cour du Mai, jusqu'à la rue, lui rappela la tentative avortée pour libérer Marie-Antoinette. La souveraine n'avait pas eu le bonheur de connaître le même dénouement...
« Citoyen, pourquoi ai-je été libérée avant les autres ? Tu peux me le dire, maintenant...
- Le citoyen Tallien a signé ton ordre de libération.
- Je ne le connais même pas ! Comment ça se fait ?
- J'en sais rien, tu verras avec lui. »
Olympe n'en revenait pas. Elle ne connaissait Jean-Lambert Tallien que de nom, il était un député Montagnard à la Convention, Danton le fréquentait, ça n'allait pas plus loin. Enfin, elle arriva au bureau du greffe, son nom quitta le registre d'écrou, elle abandonnait son numéro pour retrouver une identité.
« Tu es libre, citoyenne, tu peux t'en aller. »
Le greffier ne rajouta pas qu'elle avait eu la chance de sortir vivante de la Conciergerie, mais le cœur y était. Une fois Olympe sortie, le soleil lui brûla les yeux. Ce 7 août était une bien belle journée pour recouvrer sa liberté ! Remontant les marches de la Cour du Mai vers le boulevard du Palais, Olympe tomba nez à nez avec Lazare, en chair et en os, qui l'attendait.
« Lazare !
- Olympe ! Mon amour... »
Le jeune homme lui tendit les bras, elle s'y précipita avec bonheur. Lui aussi avait survécu, il était là, libre, elle était contre lui, elle était heureuse. Pleurant de joie, elle le regardait, caressait son visage pour s'assurer que c'était bien son amant, déposa un baiser sur ses lèvres.
« Mon Olympe... Je suis tellement soulagé que tu sois en vie ! Et le bébé... ?
- Il va bien. Il me pèse, c'est horrible ! J'ai redouté qu'il naisse en prison, finalement il naîtra au Sans-Culotte...
- Mon amour, tu es tellement pâle ! Mon Dieu ! J'ai eu tellement peur pour toi... Pour notre enfant...
- Moi aussi j'ai eu peur... C'était abominable ! Même après la mort de Robespierre je tremblais qu'on ne vienne me chercher pour m'exécuter... Petit Ronan va bien ? Où est-il ? Tu l'as vu ? Je veux le voir ! Et Solène ? Charlotte ? Nicolas ?
- Ton fils va bien, il est chez toi, à Barbechat. Mais viens, je te ramène à ton café, quelqu'un là-bas t'attend avec impatience pour le rouvrir... On parlera là-bas, ce sera plus tranquille.
- Le rouvrir ?
- Oui, tu vas voir. »
La jeune femme marchait lentement, collée contre Lazare. Il la soutenait comme il le pouvait, n'appréciant pas plus que ça que la future maman restât debout trop longtemps. Olympe savourait sa liberté et son amour retrouvés. Pour la première fois depuis son arrestation, elle rayonnait de bonheur. Humant à pleins poumons l'air ambiant, elle reconnut la puanteur habituelle de Paris, mais d'une certaine façon, c'était bon de sentir cette odeur. Celle de la liberté, d'une capitale vivante et enfin libérée de ses bourreaux, et non les effluves permanentes d'urine et de sueur de sa cellule. Marchant main dans la main, profitant du soleil radieux qui brillait, les deux amoureux arrivèrent rue de la Ferronnerie. Au loin, Olympe reconnut Nicolas et lui fit un grand signe de la main en souriant.
« Nicolas ! Quelle joie de te revoir !
- Olympe ! J'ai eu si peur pour toi... Pour ton enfant...
- Je vais bien, maintenant. Je suis vivante, libre, mon bébé va bien et je sais qu'il aura un père. Je ne demande rien de plus. Mais le café... Des scellés ? Carrément ?
- Oui. Le jour de ton arrestation ils ont tout fouillé, ils ont trouvé la cave, des lettres de la Reine, des passeports. Ils ont tout fermé et nous ont mis à la porte. Mais maintenant le Sans-Culotte peut rouvrir, tu es à nouveau la maîtresse des lieux. »
Le jeune homme tendit les clés à Olympe, qui arrachait les scellés d'une main de fer. Elle disait adieu à la tyrannie, à la Terreur, elle reprenait ses marques et retrouvait son ancienne place. Ouvrant la porte, elle ne put que constater l'immense bazar laissé par les gendarmes. Tables renversées, tentures déchirées, chaises brisées, la trappe de la cave grande ouverte... C'était à pleurer.
« Oh mon Dieu ! Un travail de plusieurs mois fichu en l'air ! Eh bien, ils n'ont pas plaisanté... ! Je suppose qu'à l'étage c'est la même chose ?
- Oui, ils ont tout fouillé, même dans la chambre de Petit Ronan. Ils ont soulevé tes draps et tripoté tes chemises avec un rire gras. Je les aurais volontiers frappés et fichus dehors, ces ordures !
- Tu as eu bien fait de ne pas bouger, ils s'en seraient pris à toi, t'auraient peut-être même emmenés. Quel désordre ! Il va falloir travailler dur pour rendre à ce café son allure d'antan ! »
La jeune femme se dirigea vers son comptoir. Les verres non brisés étaient rares, mais Lazare en trouva quand même trois, et récupéra un fond d'eau de vie qui n'avait visiblement pas intéressé les gendarmes, contrairement aux bouteilles de vin. Il remplit les verres qu'il apporta à une table tandis que Nicolas ramenait trois chaises ayant survécu au massacre. Olympe s'installa avec soulagement sur l'une d'elle et but, de façon fort peu féminine pour une fois, sa boisson d'un seul trait.
« Bon, maintenant qu'on est au calme, dites-moi tout. Parlez-moi de mon fils, il me manque tellement...
- Nicolas, c'est toi qui en as le plus fait, alors à toi l'honneur, suggéra Lazare en tenant Olympe contre lui.
- Petit Ronan va bien, il est à la campagne avec Charlotte et Solène. Comme je te le disais, après la fouille des gendarmes nous sommes restés dehors, juste le temps de prendre des affaires et de sortir. Ton fils a même oublié son ours en chiffon, il était malheureux comme les pierres !
- Mon pauvre bébé ! Je le lui rapporterai...
- Une fois mis à la porte, Solène a suivi ton conseil, on a trouvé une voiture et on est partis vers la maison Mazurier. Mais je ne pouvais pas supporter de rester là-bas, à l'abri, quand toi tu risquais ta vie ici. J'ai juste passé deux jours sur place pour aider aux plus gros travaux comme vider les vieux meubles et restaurer d'anciens lits trouvés à la cave. Ensuite je suis reparti pour Paris en laissant Solène, Charlotte et le petit. Elles m'ont promis de remettre la maison en ordre si tu parvenais, au mieux, à sortir de prison, et sinon pour y rester si tu avais été...
- Exécutée, oui. Je vois. Mais tu as fait une folie en revenant ici ! Tu aurais dû rester là-bas !
- Je ne pouvais pas ! Je devenais fou !
- Où as-tu vécu ?
- Dans une auberge de la rue Saint-Honoré. Je voulais savoir où tu étais enfermée, s'ils prévoyaient de te transférer à la Conciergerie et de faire ton procès.
- Et tu as pu te renseigner ?
- Oui, je suis allé voir le Baron de Batz, je me suis présenté comme l'un de tes amis, un ancien serveur du café avant sa mise à sac. Je lui ai dit que l'on t'avait arrêtée mais que je n'en savais pas plus. Il m'a aidé. Grâce à son réseau, il a appris que tu étais aux Carmes avec... Hum... Lazare, ajouta-t-il en regardant douloureusement le petit couple. Et que tu attendais d'être transférée. Ensuite il est parti pour la Suisse, sa tête était mise à prix. »
Olympe regardait dans le vide. Ainsi, tandis qu'elle croupissait en prison, ses amis continuaient de se mobiliser pour elle. Elle était touchée, émue, son cœur se serrait et ses yeux s'humidifiaient.
« Ne pleure pas... C'est fini, maintenant.
- Pour moi, ça ne le sera jamais. J'ai vécu un enfer, ça ne s'effacera plus de ma mémoire, mais j'irai de l'avant comme je l'ai toujours fait. Et je sais que vous serez tous là pour m'y aider. En tout cas, merci d'être revenu et resté au péril de ta vie...
- C'était la moindre des choses à faire. Tu n'as pas hésité à mettre ta vie en jeu pour me sauver d'une mort certaine lors de la mise à sac des Tuileries, je te devais bien cette aide.
- Et après avoir appris où j'étais, qu'as-tu fait ?
- Pas grand-chose. Je préférais rester anonyme, je t'étais plus utile libre qu'en prison. J'ai surveillé tous les jours les départs des Carmes, voir si tu n'étais pas dans l'une des charrettes. »
Nicolas s'arrêta un instant et toisait la jeune femme. Il était heureux de la retrouver, pourtant il comprenait bien que, durant leur séjour commun en prison, elle et Lazare s'étaient rapprochés, qu'au fond ils s'aimaient toujours, que leur bébé les liait et que, malgré Solène, ils reprendraient leur vie commune. Son estomac se noua, jamais elle n'aurait pour lui ces doux sentiments qu'il rêvait de lui inspirer. Son courage, son soutien, sa présence à Paris ne lui suffisaient pas, il était un bon ami, elle l'appréciait beaucoup, mais c'était tout, et c'était difficile à admettre.
« Et donc, renifla Olympe qui reprenait des couleurs, tu es venu tous les jours aux Carmes pour me voir sortir ?
- Oui. Le 24, je t'ai vue quitter la prison, j'ai compris qu'ils t'emmenaient à la Conciergerie pour te juger et te condamner. J'ai suivi le cortège de loin, tu ne m'as pas vu mais je t'observais. Tu étais digne, ça m'a fait penser à la Reine. »
La comparaison fit doucement sourire Olympe. C'était un beau compliment, mais, vu le sort de Marie-Antoinette, c'était maladroit.
« Je me suis présenté à la Conciergerie pour obtenir des informations sur ton procès. On m'a sèchement répondu qu'il aurait lieu le lendemain à huis-clos. Je suis donc rentré à l'auberge, et le 25 au soir j'y suis retourné pour connaître le verdict. On m'a annoncé la mort, sans surprise, prévue pour après la naissance de ton enfant.
- C'est ça qui m'a sauvée. Si je n'avais pas été enceinte, je serai déjà morte. Je dois la vie à mon bébé... ajouta-t-elle en souriant à Lazare.
- Le lendemain, Robespierre, qui se terrait chez les Duplay, est monté à la Tribune. Il a répété ses discours habituels, alourdissant les peines contre les traîtres, renforçant le pouvoir du Comité de Salut Public et maintenant la Terreur. Les députés l'ont hué, il est parti, vexé, au Club des Jacobins où ses partisans l'ont acclamé.
- Et ensuite ? Comment ils en sont venus à l'exécuter ?
- Barras, Fouché et Tallien, qui étaient sur la liste des futurs condamnés de Robespierre, se sont ligués contre lui. Ils ont convaincu les députés de la Plaine de se lier à eux. Le lendemain, à la Convention, les députés se sont associés pour réduire Robespierre et ses amis à néant. Ils ne pouvaient plus s'exprimer, le public appelait à la chute du 'tyran'. Mis hors la loi, ils ont été arrêtés et conduits à la prison du Luxembourg. Seul Robespierre a été relâché et acclamé. Pendant la nuit, la Convention et la Commune se sont opposées, l'une luttant contre l'Incorruptible, l'autre le soutenant. Le conflit a duré toute la nuit en piétinant, les sans-culottes n'ont pas bougé, les Jacobins prenaient des décisions sans agir. Finalement, les hommes menés par Barras ont appréhendé Robespierre qui a tenté de se tirer une balle dans la tête mais s'est manqué. Son frère s'est jeté par la fenêtre sans succès, Le Bas s'est suicidé, Couthon s'est blessé et Saint-Just a été le seul à s'être rendu sans difficulté. Le bruit de la chute de l'Incorruptible a circulé partout dans Paris, jusqu'aux prisons. Robespierre a été emmené à la Conciergerie, et, sans procès, a été conduit à la guillotine, le visage bandé, avec ses amis.
- J'ai manqué pas mal de choses, à ce que je vois ! Je pense avoir vu le convoi de Robespierre dans la Conciergerie. Tôt le matin, j'ai entendu du bruit, vu des lumières, puis plus rien.
- C'est bien possible.
- En tout cas, je suis ravie qu'il ait péri et que je m'en sois sortie ! Il a tout fait pour m'abattre ! J'ai bien compris ça, pendant mon procès. Il a attendu que Georges et Camille ne soient plus là pour me protéger et pour me faire tomber...
- Ça ne m'étonne pas... soupira Nicolas qui aurait aimé en savoir plus sur le procès d'Olympe, mais qui jugeait le moment inopportun.
- Moi non plus. Le premier jour où je l'ai vu, Camille a commis l'imprudence de lui dire ce que je faisais avant de venir vivre ici. J'ai vu son regard changer, s'assombrir. J'ai aussitôt senti son aversion, sa dangerosité. Hélas, personne ne m'a crue... Aujourd'hui, ils sont tous morts...
- Tu es vivante, c'est le principal.
- Oui... Tout à l'heure tu me parlais de Tallien. Le garde qui m'a libérée m'a dit que si je suis sortie aujourd'hui, c'est à lui que je le dois, tu en sais plus sur le sujet... ?
- Là, je laisse Lazare te répondre...
- C'est Rose qui lui a demandé ce service, enchaîna Peyrolles.
- Rose ? Elle est en vie ? s'exclama Olympe, étonnée mais ravie.
- Oui. Hier, grâce à Tallien, elle a pu sortir de prison. Elle lui a également demandé de me faire libérer et, si tu étais toujours vivante, de signer ton ordre de libération et de te rendre ton café. Il l'a fait.
- Oh ma Rose... ! Elle est adorable ! Nous lui devons une fière chandelle ! Et ensuite ?
- Une fois dehors, je suis retourné ici où j'ai retrouvé Nicolas qui m'a raconté ce que j'ai manqué sur la fin de Robespierre, puis je suis venu te chercher à ta sortie de prison.
- J'ai encore du mal à croire à tout ce bonheur... En tout cas, j'irai voir Rose demain, la serrer dans mes bras et la remercier. C'est un ange !
- Et ensuite, que feras-tu ? questionna Nicolas, perplexe.
- Aller à Barbechat ! Mon fils me manque ! Je veux le serrer dans mes bras, l'embrasser... Et aussi rassurer Solène et Charlotte sur mon sort.
- Aller là-bas ? À quelques jours de la naissance du bébé ? Mais tu es folle, Olympe ! s'écria Lazare, les yeux écarquillés.
- Je m'en moque ! Je veux voir Petit Ronan, il me manque trop pour que j'attende la naissance du bébé ! Et si j'ai du mal à me remettre de la naissance ? Et si je meurs ? Je ne veux pas mourir sans avoir serré une dernière fois mon fils dans mes bras ! J'ai survécu à tellement de choses que je tiendrai encore deux jours de plus à être secouée dans une voiture ! Au pire, je resterai là-bas jusqu'à ce que le bébé vienne au monde...
- Tête de mule ! Tu vas accoucher dans la malle-poste, oui ! En tout cas, je t'accompagne !
- Non ! Solène ne sait pas encore... Je veux la préparer à ton retour. Je prévois déjà sa réaction, je refuse qu'un esclandre éclate dans ma maison. Si elle te voit sur ses terres, là où tu as tué son père, elle va devenir folle. J'ai déjà vécu trop de malheurs pour que je ne la voie pas en plus en train de te faire la peau pendant que notre bébé naîtra ! Je lui expliquerai tout, je lui raconterai ce qui s'est passé, et elle s'y fera. Elle n'aura pas le choix. Au pire, la maison est bien assez grande pour qu'on vive chacun de notre côté sans se croiser toutes les cinq minutes. »
Lazare resta silencieux. D'une certaine façon, il comprenait les craintes d'Olympe, mais cela impliquait qu'il manque la naissance de son enfant... Néanmoins, après réflexion, c'était un sacrifice nécessaire. Et il aurait toute la vie devant lui, ensuite, pour voir le petit grandir.
« Très bien... Mais tu n'iras pas seule, alors. Nicolas, acceptes-tu d'accompagner Olympe jusqu'en Bretagne ?
- Avec plaisir ! De toute façon, j'aurais refusé qu'elle sillonne seule et dans son état les routes de France. C'eut été une folie ! C'est de toute façon une folie !
- Oh la la ! Je ne suis pas un morceau de sucre qui va fondre ! Mais d'accord, j'accepte... Et avant tout, je veux manger à ma faim et dormir ! Ça fait deux semaines que je ne fais plus une nuit complète... »
Il était aux environs de midi, Olympe déjeuna donc en compagnie de son ami et de son amant. Une soupe, du pain, un peu de vin que Nicolas partit acheter en catastrophe, de quoi soulager son estomac mis au régime sec depuis trop longtemps. À peine rassasiée, la jeune femme monta à l'étage pour retrouver des vêtements propres et son lit. Un vrai matelas et non une paillasse, sans mauvaises odeurs, sans gardes. C'était reposant. Enfin elle put dormir d'une traite jusqu'au lendemain tandis que Nicolas et Lazare entreprenaient de remettre le café en ordre.
...
Le lendemain de sa libération, Olympe se rendit chez Rose, rue de l'Université. Elle avait une immense dette envers elle, puisque c'était grâce à son amie qu'elle et Lazare avaient quitté leurs prisons aussi vite et qu'elle avait récupéré son café. Une amitié comme celle-ci valait de l'or, il fallait l'entretenir. Laissant son Sans-Culotte à Nicolas et Peyrolles pour qu'ils continuent les travaux de rénovation du café, la jeune femme héla une voiture qui remonta les quais puis, traversant la Seine, rejoignit la rue où vivait Rose, non loin des Invalides. L'appartement était modeste, il n'y avait que quelques domestiques. La jeune Créole, dont les traits étaient aussi tirés que ceux d'Olympe, l'accueillit à bras ouverts.
« Olympe ! Tu en es sortie indemne, c'est miraculeux ! C'est un réel bonheur de te revoir !
- Mille mercis, Rose ! Si je suis déjà dehors, c'est grâce à toi et c'est merveilleux ! »
Ces effusions de joie auraient été exagérées en temps normal, mais lorsque l'on quitte une prison et que l'on échappe à la mort, rien n'est trop beau, on s'enthousiasme d'un petit rien.
« Viens, entre, raconte-moi tout... As-tu revu ton fils ?
- Non, pas encore. J'ai passé ma journée d'hier à dormir, j'en avais besoin. Mais je pars en Bretagne demain pour le retrouver.
- Comment ? Dans ton état et à quelques jours d'accoucher ? Mais tu perds le sens commun, Olympe !
- Oh tu ne vas pas me sermonner comme Lazare et Nicolas, si ?
- Mais ils ont eu raison, ça frôle l'inconscience de parcourir les routes ainsi !
- Mon bébé me manque ! Je veux le coller contre moi, passer ma main dans ses cheveux... C'est si difficile à comprendre ?
- Non... Non, bien sûr que non ! Je ne peux que te comprendre, tu n'imagines pas ma joie quand j'ai retrouvé Eugène et Hortense ! Mais quand même... Et si ton bébé arrivait durant le voyage ?
- Eh bien, je m'arrêterais dans une auberge, que veux-tu que je te dise ?
- Tu es bornée, ma chérie !
- Oui, mais ça fait ma force ! Je tiens à aller là-bas... Et puis je ne serai pas seule, j'irai avec Nicolas, mon ami que tu as rencontré, et je laisserai le café à Lazare. Ensuite Nicolas reviendra à Paris pour l'aider.
- Ah oui, je me souviens de lui ! Un charmant jeune homme qui semble beaucoup t'aimer...
- Je lui ai sauvé la vie, il me voit toujours comme son ange-gardien, même si là, c'était plutôt l'inverse.
- Oh, tu peux me croire, il voit en toi bien plus qu'une protectrice ! Il fallait entendre comme il parlait de toi ! »
Olympe ne put s'empêcher de rougir. Même si elle n'était pas amoureuse de Nicolas et que Lazare était auprès d'elle, c'était toujours agréable de s'entendre dire qu'elle plaisait, qu'elle attirait un homme beau et bien fait comme l'ancien Suisse.
« Ah, tu rougis ! C'est mignon ! Tu as raison, il est beau garçon et sincère. Mais trêve de plaisanteries. Écoute, tu ne vas pas prendre la malle-poste pour y aller. Je vais m'arranger avec Tallien, il me prêtera sa voiture, ça sera plus sûr et plus rapide, tu ne t'arrêteras pas à chaque étape.
- Oh, merci, Rose ! Tu es formidable !
- De rien, c'est tout naturel ! Bon, et sinon, quels projets d'avenir as-tu ?
- Je veux simplement remonter la pente, épouser Lazare, tout vendre et partir au calme en Bretagne.
- Tu veux vendre ton café ? Et partir ? Oh, Olympe... »
Le sourire de Rose s'était effacé. Elle avait une nouvelle amie qu'elle appréciait énormément, une jeune femme courageuse et passionnée comme elle, en qui elle se retrouvait un peu, elle ne voulait pas la perdre.
« Paris ne m'a apporté que des malheurs et des souffrances. J'y ai perdu mon premier amour, mon père y est mort ainsi que mes amis. Ici, je n'ai plus que toi, Lazare et mon café.
- Et ton Lazare, il en pense quoi ? C'est un militaire. La vie sur les fronts, les batailles et les armes, ça doit lui manquer, non ?
- Je ne sais pas ce qu'il en pense. En tout cas, lorsque j'ai parlé de partager ma maison de Barbechat avec Solène, il n'a rien dit, donc ça n'a pas l'air de le déranger plus que ça. Il n'évoque jamais son ancien emploi d'officier... Peut-être que la proximité de la mort l'a fait renoncer à certaines choses... ?
- C'est possible. Écoutes, si ton bonheur se trouve en Bretagne, alors vas-y, fonce. Mais promets-moi seulement de rester encore un peu, de relancer ton café, et de revenir me voir souvent. Tu me manquerais trop !
- Oui, c'est promis. Et puis la fermeture du Sans-Culotte pendant ma détention m'a quelque peu ruinée. Je dois d'abord récupérer des fonds pour ensuite partir chez moi et finir de restaurer la maison. Alors, si ça peut te rassurer, je serai à Paris durant un bon moment. Un an, peut-être...
- Je t'aurais volontiers aidée, mais je suis dans la même situation que toi. Je ne vis que grâce à la charité de mes amis. Ceci dit, j'ai retrouvé Hoche, mon beau général ! Je sais qu'il me viendra en aide.
- Rassure-toi, mon café sera mon salut. Et tes enfants, comment vont-ils ?
- Ils vont bien. Je suis tellement heureuse de les avoir retrouvés ! Là, ils se promènent avec leur gouvernante, mais je te les présenterai. »
Olympe acquiesça. Assurément, elle serait ravie de rencontrer les fameux Hortense et Eugène dont Rose lui avait si souvent parlé. Mais, pour l'heure, c'était le temps des retrouvailles et des partages. Chacune raconta à l'autre la fin de son incarcération, Rose décrivit le soutien et les félicitations qu'elle avait reçues lors de sa libération, Olympe évoqua son procès et ses chefs d'accusation.
« Et ils étaient fondés ?
- Pour la plupart, oui.
- Tu as pris de gros risques en faisant tout ça !
- J'ai fait ce que je croyais être juste, je ne voulais pas rester les bras croisés à attendre que tous ces innocents meurent tandis que je menais une vie paisible dans mon café.
- Tu as tout de même failli en mourir !
- Je n'aime pas la lâcheté. Même si j'étais terrorisée à l'idée d'être exécutée, je savais que ça aurait été pour une bonne cause. Et maintenant que je ne risque plus rien, je peux te le dire : je ne regrette aucune de mes actions, et s'il fallait tout recommencer, je recommencerai, à quelques détails près, bien sûr... »
Olympe pouvait à présent dévoiler ses activités cachées à Rose, elle était à l'abri. Batz était en Suisse, la Terreur était terminée, personne ne lui reprocherait ces confidences.
« Je confirme, tu as été courageuse. Je n'aurais jamais fait tout ça !
- J'ai soutenu mes amis jusqu'au bout, tout simplement.
- C'est admirable ! Et puis, être partagée ainsi entre ton ancienne vie à Versailles et la nouvelle à Paris...
- Ce n'était pas facile, mais c'était possible ! Et avec Lazare, c'était une partie de mon ancienne vie qui revivait. Bon, je dois partir, ma Rose, j'ai encore beaucoup de choses à préparer pour mon départ de demain. Mon Petit Ronan me manque trop pour que j'attende un jour de plus pour le revoir !
- Je te ferai envoyer la berline demain matin, tu pourras partir dès la première heure.
- Encore merci, ma Rose ! Tu es formidable ! Serre-moi dans tes bras, je reviendrai très vite avec mes enfants, je te les présenterai. Au revoir ! Prends soin de toi ! »
Les deux amies s'embrassèrent une dernière fois puis Olympe retourna chez elle. Nicolas et Lazare avaient bien travaillé durant la journée, la jeune femme était ravie. Elle allait pouvoir repartir du bon pied, remettre le Sans-Culotte en état et le rouvrir aux clients, l'argent devait de nouveau rentrer dans sa bourse.
...
Olympe trépignait d'impatience devant le Sans-Culotte. D'ici trois jours, elle reverrait Petit Ronan et pourrait le serrer dans ses bras. En attendant, tandis que Nicolas chargeait la berline gentiment prêtée par Tallien, le député ami de Rose, la jeune femme se lovait contre Lazare.
« Tu es sûre, alors ? Tu pars pour de vrai ?
- Oui, mon amour. Mais je reviendrai vite ! Et avec notre bébé...
- Bon, d'accord. J'espère que Solène ne posera pas trop de problèmes...
- Je l'espère aussi. Allez, un peu de patience. Déjà Nicolas reviendra ici lorsque je serai arrivée à Barbechat, il t'aidera à achever les travaux. Et ensuite, je serai de retour.
- Tu reviendras avec Charlotte ou Solène ?
- Je ne sais pas, celle qui voudra, peut-être les deux.
- Et laisser la maison à l'abandon ?
- Elle ne sera pas à l'abandon. Nous y retournerons régulièrement, et, si elle est bien retravaillée, elle sera toujours prête à nous accueillir. Allez, je dois partir, Nicolas m'attend dans la voiture.
- Je t'aime, Olympe.
- Moi aussi... »
La jeune femme embrassa Lazare avant de s'engouffrer dans la berline. Peyrolles regarda la voiture d'Olympe et de l'ancien Suisse partir pour trois jours de route, non sans une certaine appréhension, mais il savait son amante aux anges à l'idée de retrouver son fils. De son côté, la patronne du Sans-Culotte souriait béatement. Très bientôt, elle serrerait son petit garçon dans ses bras, et, d'ailleurs, elle n'avait pas oublié l'ours en chiffon de Petit Ronan, il serait tout content de le retrouver. Et puis, très bientôt, son bébé viendrait au monde... Trois jours plus tard, en début d'après-midi, Olympe descendit enfin de la berline. Le voyage s'était bien passé, il avait été plus long que d'ordinaire mais les deux amis avaient fait plusieurs haltes en chemin, afin que la jeune femme puisse se reposer. Se faire secouer par les mauvaises routes de France n'était pas la chose la plus conseillée à une femme sur le point de donner la vie. Une fois descendue de voiture, Olympe regarda Nicolas en souriant.
« Tu ne veux pas te reposer un peu avant de repartir ? Tu dois être fatigué et avoir soif !
- Non, rassure-toi. Pense seulement à Petit Ronan et à ton bébé, le reste n'a pas d'importance. Je me dépêche de rentrer pour aider Peyrolles à achever les rénovations du café, et au pire je m'arrêterai en route pour dormir.
- Très bien, comme tu préfères. Je te dis à très bientôt, alors !
- Au revoir, Olympe... »
La jeune femme suivit la berline des yeux puis marcha vers sa maison. Du chemin, tout était beau, fleuri, paradisiaque. L'image de sa cellule crasseuse et qui empestait l'urine était loin dans sa mémoire, la campagne était apaisante. Les prés étaient verts, il n'y manquait que des vaches et des chevaux. Le petit champ était défriché, les cultures semées, il fallait seulement attendre que ça pousse. Et puis la maison, toute blanche, brillait au soleil. Il y avait des fleurs, des oiseaux, des papillons, c'était merveilleux, presque imaginaire, irréel, utopique. Remontant l'allée qui menait à l'entrée, Olympe vit son fils qui jouait dans l'herbe. Son sourire illumina son visage, il était adorable, il avait grandi, il était beau, elle était fière.
« Petit Ronan ! Mon chéri ! »
Le garçonnet délaissa ses jouets pour tourner la tête vers sa maman. Aussitôt il se leva, tout sourire, et courut pour se jeter dans ses bras.
« Maman !
- Mon bébé ! Mon ange ! Tu m'as tellement manqué ! Tu es beau ! Laisse-moi te regarder. Tu as grandi, mon chéri !
- Maman, pourquoi tu es partie ?
- J'ai dû... M'absenter. Des méchantes personnes avaient des questions à me poser, mais maintenant c'est fini, je ne te laisserai plus jamais, je te le promets. Partout où j'irai, tu viendras avec moi. Et regarde qui je t'ai apporté ! conclut-elle en sortant l'ours de son sac.
- Doudou ! s'exclama le petit, tout sourire. »
Olympe en pleurait de bonheur. C'était bon d'enfouir son nez dans les cheveux rebelles de son fils, de le sentir contre elle, d'embrasser ses petites joues rondes, de savoir qu'il était là, près d'elle, en sécurité. Se relevant, elle attrapa la menotte de Petit Ronan et entra dans la maison où Solène s'affairait en cuisine tandis que Charlotte nettoyait et finissait les derniers rangements.
« Olympe ! Olympe, tu m'as trop manqué ! J'ai eu tellement peur que tu ne sois...
- Eh non, Charlotte ! Tu vois, je suis toujours là ! sourit la jeune femme en caressant la joue du Petit Chat.
- Raconte-nous tout, ajouta Solène qui délaissa sa marmite.
- C'est tellement long !
- Oh, tu as le temps ! Tu ne repars pas tout de suite, quand même ?
- Non, pour rien au monde ! Ici, c'est le Paradis ! Je ne repartirai que lorsque le bébé sera né, avec l'une de vous deux, ou même les deux si vous le souhaitez. Le Sans-Culotte est à nouveau en ma possession, il est en pleine rénovation. Ces rustres ont tout saccagé, c'est un massacre !
- Alors, dis-nous tout ! »
La jeune femme aurait aimé ne rien dire devant son fils, les dernières semaines n'ayant pas été des plus reluisantes. Mais il était encore petit, il ne comprendrait rien, de toute façon il était trop occupé à jouer avec son ours pour écouter. Et puis il lui avait tellement manqué qu'elle préférait le garder sur ses genoux encore un moment.
« On m'a enfermée à la prison des Carmes. C'était sinistre ! Mais là-bas, j'ai retrouvé Lazare... Osa-t-elle en guettant la réaction de Solène et Charlotte.
- Ah, il y était aussi ? émit sa 'belle-sœur' d'un air maussade.
- Oui. Il a participé à un nouveau complot du Baron de Batz et on l'a arrêté. Je me suis sentie beaucoup moins seule avec lui... Malgré notre situation délicate, il était très heureux de me savoir enceinte... Et puis j'ai rencontré une amie formidable, Rose de Beauharnais. Elle m'a rendu un fier service, mais je vous en parlerai tout à l'heure. »
Charlotte leva les yeux au ciel tandis que Solène gardait le silence. Manifestement, aucune des deux n'était ravie d'apprendre un tel rapprochement entre Olympe et Peyrolles, ce qui n'était pas pour rassurer la jeune femme concernant la suite des évènements.
« Et ensuite ? reprit Solène.
- On m'a emmenée à la Conciergerie le 25 juillet. Mon procès a eu lieu le lendemain. Je me suis défendue comme j'ai pu face à leurs accusations, c'était épuisant. Le soir, je suis retournée dans ma cellule en attendant mon exécution, prévue pour après la naissance du bébé. Deux jours après, j'ai senti comme une certaine agitation dans la prison. Le soir du 28, j'ai demandé à un garde ce qui se passait, c'est là que j'ai su que Robespierre avait été exécuté, que la Terreur était terminée, que j'étais sauvée.
- Tu as eu une chance énorme ! lança Solène, les yeux écarquillés.
- Oh oui ! C'est mon bébé qui m'a sauvée, sans lui j'aurais été exécutée le soir même de mon procès... Depuis que je suis sortie de prison, je profite de chaque moment, de chaque chose. La proximité de la mort rend philosophe ! Et donc, je continue... C'est grâce à Rose que j'ai pu sortir aussi vite. Elle est amie avec Tallien, le député, qui a signé mon ordre de libération et m'a rendu le Sans-Culotte. À ma sortie, j'ai eu le bonheur de retrouver Lazare, qui était aussi sorti de prison, ainsi que Nicolas qui m'attendait devant mon café. Ils m'ont raconté tout ce que j'avais manqué. »
Olympe reprit son souffle et but un verre d'eau. Il faisait déjà chaud, son récit commençait à être long.
« Tu veux manger ? J'ai fait de la soupe, proposa Solène qui fit mine de ne pas avoir entendu parler de son ennemi.
- Avec joie ! Les quignons de pain et les bouillons, je n'en peux plus ! protesta Olympe qui accueillit son assiette avec délice.
- Que comptes-tu faire, maintenant ?
- Déjà, avoir mon bébé, sourit-elle, puis restaurer le café, le rouvrir, me refaire une réputation et un petit pécule, puis tout vendre et venir vivre ici. Je me donne un an, un an et demi maximum, pour m'installer définitivement en Bretagne.
- Si longtemps ? soupira sa 'belle-sœur'.
- J'ai beaucoup de choses à régler, de deuils à faire. Paris a pris une grande place dans ma vie, même si ça n'a pas toujours été pour mon plus grand bonheur. Quand tout aura été posé, pensé et réfléchi, je pourrai partir sans me retourner.
- Tout à l'heure, tu parlais de Lazare... ?
- Oui. Je ne vous le cache pas, et vous devez sans doute vous en douter, mais nous nous sommes rapprochés en prison. Je l'ai retrouvé, je l'aime toujours, au fond je crois que je n'ai jamais vraiment cessé de l'aimer... Et puis nous allons avoir un bébé, il n'est donc plus question de nous séparer, il m'a juré de m'épouser si nous quittions la prison... »
Olympe guettait, inquiète, les réactions de Solène et Charlotte, qui restaient désespérément silencieuses. D'un coup, l'ambiance se fit lourde, seuls les babillements de Petit Ronan jouant avec son doudou se faisaient entendre.
« Vous ne dites rien... ?
- Que voudrais-tu que l'on te dise ? répondit sèchement Solène. Tu crois vraiment que je vais me réjouir à l'idée que tu épouses l'assassin de mon père ?
- Un homme qui tirait sur tout ce qui bouge ! renchérit Charlotte.
- Mais c'est du passé, tout ça ! C'était l'ancien Lazare ! Celui qui obéissait aux ordres parce qu'on l'avait formé ainsi ! Solène, l'homme qui a tué ton père n'est pas le Lazare que j'aime, que j'ai vu en prison avec moi, prêt à oublier sa carrière de militaire, prêt à se faire guillotiner à ma place pour me sauver la vie ! Croyez-vous vraiment que je sois restée la même depuis que je suis arrivée à la Cour quand j'avais quinze ans ?
- Toi, tu n'as tué personne !
- Non, mais j'ai évolué et grandi. J'étais très amie avec Marie-Antoinette, j'ai fini par me rallier à ses ennemis par amour pour Ronan, j'ai réussi à soutenir des amitiés totalement opposées. Je n'ai tué personne, mais j'ai changé. Et lui aussi, il a changé. C'est si difficile à admettre ? »
Le silence pesant reprit. Lassée, Olympe opta pour la franchise, elle avait déjà renoncé à Lazare une fois, elle ne commettrait pas deux fois la même erreur. Après avoir perdu Ronan, elle ne voulait pas encore perdre l'homme qu'elle aimait. Elle souhaitait attraper le bonheur au moment où il passait devant elle et se reconstruire ainsi.
« Bon, de toute façon, je ne vous demande pas de l'aimer, ni de m'approuver. Je l'aime, il m'aime, je vais bientôt donner le jour à notre bébé. Que vous y consentiez ou non, Lazare et moi allons vivre ensemble et très certainement nous marier. Libre à vous de me suivre ou non. Acceptez seulement mon choix, essayez de le supporter sans lui cracher au visage, tentez de me comprendre...
- C'est impossible... soupira l'ancienne fille de joie, les yeux dans le vague.
- Solène, crois-tu que je sois heureuse de voir mon fils privé de son père ? J'aurais tout donné, même ma vie, pour que Ronan soit toujours vivant, pour qu'il soit mon époux, pour qu'il voie son enfant grandir. Ce petit bébé que je porte a la chance d'avoir son père bien en vie, qui m'aime et qui est prêt à m'épouser. Je refuse de le priver de cette affection qui a tant manqué à Petit Ronan. Lazare adoptera mon fils, il l'éduquera, en fera un homme bon, fier et généreux, qui réussira tout ce que ton frère n'a pas pu faire. Tu ne te rappelles pas à quel point il était triste lorsque Lazare est parti ? Rien que le fait de regarder ses soldats de plomb le faisait pleurer ! Voir ton neveu heureux, avec un père adoptif qui l'aime, ce n'est pas ce que tu souhaites de mieux pour lui ? »
Les paroles d'Olympe étaient pleines de bon sens. Même Charlotte avait fini par baisser sa garde et avait l'air de se sentir soudain penaude en songeant à tout le mal qu'elle avait dit sur Peyrolles. Seule Solène restait de marbre.
« Et si nous vivons ici, la maison est assez grande pour la diviser en deux parties. Une que nous habiterons avec Lazare, Petit Ronan et le bébé à naître, et une où tu vivras et où tu feras ta vie. Tu n'auras même pas à côtoyer Lazare à longueur de journée ! Il y a bien assez de champs pour que vous n'ayez pas à travailler dans le même ! Laisse-le racheter ses péchés, expier ses fautes, te prouver que malgré tout ce qu'il a pu faire, il a un bon fond... »
Charlotte se rapprocha de Solène et lui secoua le bras pour la faire réagir, mais l'ancienne fille de joie conservait son mutisme et restait campée sur ses positions. Olympe la fixait avec des yeux douloureux. Elle voulait tout combiner, rendre heureux ceux qu'elle aimait et qui lui étaient chers. Elle redoutait de voir sa 'belle-sœur' partir, tout abandonner, et de ne plus jamais la revoir. Achevant sa soupe, la jeune femme se leva et déposa son fils sur un siège où il continuait de jouer.
« Je ne vous demande pas une réponse immédiate. Je suis encore là pour un bon moment et je ne repartirai que lorsque je me serai bien remise de mes couches. D'ici là, vous avez le temps de vous décider... En attendant, je vais allez me reposer, je suis épuisée. »
Olympe allait monter à l'étage quand Charlotte courut vers elle et lui attrapa la manche.
« Je ne te garantis pas d'arriver un jour à l'apprécier, Olympe, mais je te promets d'essayer. De faire ça pour toi et pour tes enfants. Dans ce cas, je reviens avec toi au café et je t'aiderai comme je le pourrai !
- Merci, mon Petit Chat... Tu es un amour, murmura la jeune femme en serrant son amie contre son cœur. »
