Chapitre 36 : Thermidor
Les jours qui suivirent le retour d'Olympe furent calmes. Solène s'efforçait d'être aimable, mais elle évitait soigneusement toute discussion en rapport avec Lazare. Sa victoire, lorsqu'elle était parvenue à le faire chasser du Sans-Culotte, était bien loin. Pour oublier ce sujet délicat, l'ancienne fille de joie avait fouillé dans la cave de la maison afin de retrouver le berceau qu'elle et Ronan avaient occupé à leur naissance. Plein de poussière et de toiles d'araignées, il eut tôt fait d'être nettoyé et remis en état par la jeune femme. De son côté, Olympe pouvait enfin respirer l'air pur de la Bretagne, loin des odeurs putrides de Paris, et se reposer. La prison lui semblait loin, les fantômes de ses amis morts trop tôt s'amenuisaient sans pour autant disparaître. Charlotte était aux petits soins pour son amie, qui se sentait bien entourée et était prête à affronter un nouvel accouchement. La naissance de Petit Ronan lui revenait en mémoire. À cette époque, Lucile et Gabrielle étaient là pour l'assister. Le fait que l'épouse de Danton ait déjà eu un fils l'avait rassurée, mais c'était il y a longtemps... Le 20 août, vers six heures du matin, tandis que la chaleur de l'été ne se décidait pas à laisser sa place à un temps plus clément, Olympe ressentit les premières douleurs de l'enfantement. S'efforçant de rester calme, elle appela Charlotte et Solène à la rescousse. Paniquée, le Petit Chat se contentait de courir partout pour aller chercher ce que l'ancienne fille de joie lui indiquait de prendre.
« Charlotte, écoute-moi, calme-toi... Va prendre des serviettes et une bassine d'eau chaude, et reviens me voir. »
La jeune fille de seize ans n'avait jamais assisté à une naissance, elle se sentait totalement perdue. Fort heureusement, durant son séjour au Palais-Royal, Solène avait plusieurs fois aidé ses compagnes d'infortune - celles qui n'avaient pas eu à faire à une faiseuse d'anges - à mettre leurs enfants au monde. Olympe s'en trouva rassurée, et de toute façon elle connaissait déjà le processus. La naissance s'annonça moins pénible que celle de Petit Ronan, moins longue aussi. Vers dix heures du matin, un cri de bébé fendit l'air et alerta le voisinage que l'enfant était né. La jeune femme, en sueur, épuisée et les cheveux défaits, respirait dans son lit. Sa 'belle-sœur' arriva vers elle en tenant le nourrisson contre son cœur.
« C'est un petit garçon, Olympe ! Il te ressemble ! »
La jeune femme était aux anges, elle souriait béatement devant le petit bout de chou qui s'agitait dans ses bras.
« Il est beau comme tout ! s'émerveillait la jeune maman en caressant les joues rebondies du bébé.
- Tu as déjà décidé du prénom que tu lui donnerais ?
- Lazare André Joseph Henri de Peyrolles. Comme son père, ses grands-pères et en hommage à Rose, dont l'un des prénoms est Josèphe. Mais je pense que, comme son frère, il aura droit à un surnom.
- Un surnom comme... Petit Lazare, par exemple ?
- C'est tout à fait à ça que je pensais, rit Olympe en constatant, avec joie, que Solène semblait se dérider. »
Les deux femmes furent interrompues par un petit coup assené contre la porte, suivi des grognements de Charlotte.
« Non, Petit Ronan reste ici ! Tu ne peux pas rentrer !
- Maman !
- Laisse, Charlotte. Il connaîtra son frère, comme ça, sourit la jeune femme. »
Le garçonnet courut jusqu'au lit de sa mère et regarda le bébé avec grand étonnement. Les yeux écarquillés, il semblait à la fois fasciné et effrayé par ce paquet de langes gémissant et gigotant.
« Mon chéri, c'est ton petit frère. Il s'appelle Lazare.
- Comme Lazare ?
- Oui, comme lui, exactement, sourit-elle, émue.
- Il est petit !
- C'est normal, toi aussi tu étais petit comme ça lorsque tu es né. Tu veux le toucher ? »
Petit Ronan hocha de la tête et déposa un timide baiser sur le front du bébé, ce qui amusa Charlotte et Solène. Olympe regardait fièrement ses deux fils, ils étaient différents mais aussi mignons l'un que l'autre. Le garçonnet, toujours farouche, descendit du lit de sa maman et repartit jouer avec son ours en chiffon tandis que le Petit Chat prenait le nourrisson dans ses bras pour le mettre dans son berceau.
« Il est magnifique, ton fils, Olympe ! Et il ne ressemble pas trop à son père, c'est formidable !
- Charlotte !
- Je plaisante, oh la la ! Un peu d'humour, que diable !
- Mouais...
- Si si, je t'assure ! Et toi, Solène, qu'en dis-tu ?
- Qu'il est très beau... »
La jeune femme avait l'air partagée entre l'antipathie que lui inspirait Peyrolles et l'affection qu'elle portait déjà au petit bébé qui s'était endormi dans son berceau. Olympe la regardait en souriant. La victoire semblait se profiler à l'horizon, il était probable que Petit Lazare parvienne à attendrir le cœur de Solène. De son côté, la jeune femme s'endormit, vaincue par la fatigue.
...
Deux semaines après la naissance de Petit Lazare, Olympe était totalement remise de ses émotions. Elle n'avait qu'une hâte, celle de retourner au Sans-Culotte et de présenter leur bébé à son amant, qui devait l'attendre de pied ferme. Le travail l'attendait, il ne fallait plus traîner. La jeune femme reprit donc la route de Paris avec ses fils et Charlotte début septembre. Au matin du départ, tandis que le Petit Chat vérifiait leurs bagages, Solène rattrapa sa 'belle-sœur' avant qu'elle ne quitte la maison.
« Olympe, j'ai réfléchi... Je n'aime pas Lazare, je ne l'aimerai jamais, je lui en voudrai éternellement d'avoir assassiné mon père. Mais... Mais je n'ai pas à m'interposer entre lui et toi, ni à me mêler de ta vie. Et ton bébé est tellement mignon ! Il aura besoin de son père, Petit Ronan aussi... Alors, dès que tu décideras de quitter Paris pour venir vivre ici, saches que la maison sera toujours prête à vous accueillir tous les quatre... Et, bien entendu, je serai là à ton mariage.
- Solène, tu ne pouvais pas me rendre plus heureuse ! Merci ! Merci... »
Les deux jeunes femmes s'enlacèrent sous le regard bienveillant de Charlotte, ravie de les voir enfin réconciliées. La sœur de Ronan avait une forte personnalité, elle était têtue, presque autant qu'Olympe, et n'aimait pas avoir tort. Elle venait de faire un effort surhumain pour aller contre ses appréhensions et son hostilité envers Lazare, et sa 'belle-sœur' en était tout à fait consciente. Enfin prêtes à partir, la jeune maman et son amie marchèrent vers le chemin lorsque le Petit Chat s'arrêta et se retourna vers Solène. L'ancienne fille de joie préférait vivre à Barbechat, loin de la capitale. Elle n'avait pas peur de rester seule dans la maison de son enfance, elle serait là pour la garder toujours prête à recevoir la 'famille' en Bretagne.
« Allez, viens avec nous, Solène ! suppliait une dernière fois Charlotte. Tu es sûre de vouloir rester là ?
- Je reviendrai vous voir, mais la maison ne tournera pas toute seule ! Et le Sans-Culotte n'a plus besoin d'un personnel démesuré. Rassurez-vous ! Et au pire, je prendrai un chien, il me protègera ! »
Olympe leva les yeux au ciel en riant. Un chien comme garde du corps, on aura tout vu ! Le petit groupe reprit donc la malle-poste dans le sens inverse et rejoignit Paris en un peu plus de deux jours, à cause d'un mauvais temps mal à propos en ce début de septembre. À son retour, la jeune femme put constater que Nicolas et Lazare avaient été très efficaces. Le Sans-Culotte avait quasiment retrouvé son ancien aspect, il ne lui restait plus qu'à achever de remplacer le mobilier et à se réapprovisionner.
« Et la cave, on en fait quoi ? demanda l'ancien Suisse.
- On la ferme et on la condamne. Elle ne servira plus à rien, maintenant. Le Baron de Batz est loin, les dangers ont disparu. J'y laisse mes souvenirs douloureux et je la ferme à clé ! »
De son côté, Lazare accueillit son amante et son fils avec une joie démesurée. Il était loin, l'officier cruel qui aimait l'odeur du sang et de la poudre... À présent, c'était un papa fier et totalement béat devant son bébé.
« Mon amour, il est magnifique ! En plus, il te ressemble !
- Avec le temps, je suis certaine qu'il te ressemblera davantage ! J'ai vécu ça avec Petit Ronan, plus il grandit, plus il ressemble à son père, c'est incroyable ! »
La petite famille semblait aux anges. En retrouvant Lazare, Petit Ronan lui sauta au cou, ravi de retrouver son compagnon de jeux préféré, celui qui lui avait appris à manier les soldats de plomb comme un véritable chef de guerre. La jeune femme était heureuse, les temps si sombres et effrayants étaient loin. Charlotte retrouva Nicolas qu'elle appréciait beaucoup, mais qu'elle dut consoler de voir une nouvelle fois Olympe s'éloigner de lui. Au Sans-Culotte, chacun finit par reprendre ses marques. La patronne attribua à tout le monde son nouveau rôle. Nicolas au service avec Lazare, Charlotte et elle-même à la cuisine et au comptoir. Olympe se revoyait en 1791 lorsqu'elle avait ouvert le café avec son père. Il lui manquait, il serait fier d'elle et de ses petits-fils, de la voir se battre ainsi pour survivre. Ainsi, à la fin de septembre, le Sans-Culotte rouvrit officiellement ses portes. Les clients, anciens fidèles ou nouveaux séduits, acclamèrent la patronne. Une victime de la Terreur qui avait survécu, tenu tête à l'Incorruptible et continuait de mener sa vie de femme et de mère, c'était admirable. Ils étaient également très heureux de revoir Lazare et d'apprendre que le couple avait eu un fils. Désormais, le Sans-Culotte avait deux mascottes : Petit Ronan et Petit Lazare. La jeune femme était touchée et fière de voir tout ce soutien qu'on lui apportait. Elle convia même Rose afin de lui faire rencontrer ses enfants et goûter son fameux chocolat. La petite Créole emmena avec elle sa fille Hortense, âgée de onze ans.
« Olympe, voici ma fille.
- Enchantée, jeune demoiselle !
- Bonjour, madame !
- Tu peux m'appeler Olympe, tu sais. Il n'y a pas de 'madame' ici ! sourit-elle. Tu n'as pas amené Eugène, Rose ?
- Il est avec Hoche, aux armées. Il a treize ans, ce sera bientôt un homme, je veux qu'il devienne un bon militaire. Et ton fils ? Et ton bébé ? Fille ou garçon ? »
Olympe sourit, monta à l'étage pour prendre Petit Lazare dans ses bras et retourna voir Rose, suivie de Petit Ronan.
« Mon chéri, dit-elle à son fils aîné, dis bonjour à Rose et à Hortense !
- Oh, il est adorable ! s'extasia la jeune Créole. Il a certaines de tes expressions, et la couleur de cheveux, c'est la même !
- Je trouve qu'il ne me ressemble pas assez, il tient plus de son père ! Mais ce n'est pas un mal, je revois mon Ronan à travers lui. »
Le petit, timide, restait collé à sa maman, ne regardant Rose et Hortense qu'en coin. L'adolescente, une jolie blonde aux cheveux ondulés et aux yeux verts en amande, l'impressionnait. Il avait l'habitude des fils Danton et du petit Horace, à peine plus âgés ou plus jeunes que lui, et puis c'étaient des garçons. Alors forcément, une demoiselle de onze ans...
« Et voici mon autre fils !
- Il est mignon à croquer ! Comment l'as-tu appelé ?
- Lazare André Joseph Henri. Joseph en référence à toi, ma Rose, toi qui m'as tellement apporté !
- Oh, je suis touchée ! Je suis fière qu'il porte mon prénom !
- Accepterais-tu d'en être la marraine ?
- Mais avec joie ! sourit la Créole, toute excitée. Concernant Hortense, l'an prochain, si je parviens à amasser assez d'argent, elle ira dans l'école créée par madame Campan, l'ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette.
- Je m'en souviens, je l'ai connue lorsque j'étais à Versailles. J'ignorais qu'elle avait fondé une école.
- C'est pour les jeunes filles de bonne famille, un peu comme la Maintenon de Louis XIV avait fait à Saint-Cyr. »
Rose devint une habituée des lieux. Elle entraînait à sa suite Thérésa Cabarrus - la maîtresse de Tallien - qu'Olympe avait connue en prison, l'une de ses amies qui faisaient et défaisaient les modes, avec Juliette Récamier. En effet, le trio de jeunes femmes était de toutes les fêtes, de tous les bals. Mais ce n'était pas pour autant que l'amie d'Olympe s'en sortait financièrement. Seul le vaste réseau amical qu'elle s'était créé lui permettait de subsister, et la jeune femme en faisait partie, de bon cœur.
« Tu es adorable, merci, Olympe ! Tu me sauves !
- C'est normal. Tu ne m'as pas oubliée lorsque tu as quitté les Carmes.
- Pour te remercier, je te convie avec moi à un 'bal des victimes', ça t'intéresse ?
- Qu'est-ce que c'est ?
- Tous ceux qui ont perdu un proche durant la Terreur, ou simplement qui sont allés en prison, viennent avec une coiffure 'à la victime'. Tu peux te couper les cheveux au ras de la nuque ou arborer un ruban rouge autour du cou.
- Je trouve ça sinistre et glauque !
- C'est une façon de faire un pied-de-nez à cette guillotine qui nous a fait passer des nuits sans sommeil !
- Même... Et puis je ne veux pas couper mes cheveux et je n'ai rien à me mettre.
- Allez, viens ! Je te prête une robe ! Une coiffure relevée, un ruban rouge, tu seras parfaite ! Ça te changera de ton café, tu y rencontreras des nouvelles personnes. Emmène Lazare, Nicolas et Charlotte !
- Ils aimeraient encore moins que moi d'y aller !
- Propose-leur quand même de t'accompagner, tu verras bien ! »
Olympe soupira. Ces bals étaient une idée saugrenue, beaucoup trop déplacée et osée aux yeux de la jeune femme. Mais soit, une fois, elle irait. Et pas plus ! Elle voulait avant tout faire plaisir à Rose.
...
Habillée selon la mode antique, la jeune femme se sentait affreusement mal à l'aise. Sa robe, légèrement transparente, laissait apparaître ses formes restées assez harmonieuses malgré ses deux grossesses, le tout pour le plus grand plaisir de Nicolas qui avait accepté de l'accompagner. Lazare, présent lui aussi, n'appréciait pas outre mesure que n'importe quel homme puisse voir le corps de son amante. Aussi s'évertuait-il à la serrer le plus possible contre lui pour bien montrer qu'elle lui appartenait. Les cheveux de la jeune femme, attachés dans le même esprit, laissaient apparaître sa nuque ainsi que le ruban rouge qu'elle arborait autour de son cou.
« Vous en prenez bonne note : plus jamais de fête du genre ! Et plus jamais de robe comme celle-ci ! C'est affreux, vulgaire, ridicule !
- Tu es parfaite, mon amour... lança Peyrolles. Même si, en effet, c'est un peu transparent. »
Charlotte, habillée dans le même esprit que son amie, marchait un peu plus en arrière avec Nicolas à son côté.
« Il a raison, elle est parfaite... Et parfaitement à lui, surtout... »
Le Petit Chat tenait le bras de l'ancien Suisse et le réconfortait par des paroles encourageantes. Olympe ne serait sans doute jamais sienne, mais il rencontrerait forcément une femme qui l'aimera et saura reconnaître ses grandes qualités. Et pourquoi pas Solène ?
« Tu plaisantes, Charlotte ?
- Bah, et pourquoi pas ?
- Elle est gentille, très jolie, mais je ne l'aime pas, et elle ne m'aime pas non plus. Elle sait très bien que mes sentiments vont vers Olympe...
- Oh, bah moi, je proposais ça pour t'aider, hein ! »
Le jeune homme lui sourit, amusé par le côté chaton que Charlotte conservait malgré ses seize ans. De son côté, passant outre ses a priori, Olympe pressa le pas en rappelant ses compagnons à l'ordre : il leur fallait aller plus vite. Rose leur avait donné rendez-vous devant la grande maison de Thérésa, sur l'avenue des Champs- Élysées. Arrivé sur place, le petit groupe patienta.
« Ah, vous voilà ! Tu vois, Olympe, j'avais raison, ils sont tous venus !
- Rose... grogna la jeune femme entre ses dents.
- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ? ironisa la Créole en souriant. Allez, venez, Thérésa nous attend !
- Il y aura qui, à cette fête ?
- Beaucoup de monde. Thérésa est connue et reconnue. Tu sais qu'on l'appelle 'Notre-Dame de Thermidor' depuis qu'on l'a libérée de prison ?
- Je viens de l'apprendre... »
Service irréprochable, domestiques, musiciens, nourriture alléchante et bons vins... Pour un peu, Olympe se serait revue à Versailles durant les belles années du règne de Louis XVI. C'était coloré et joyeux, on dansait, on causait. Un véritable petit salon où chaque jeune femme affichait sa plus belle robe antique et où chaque bel homme présentait une redingote des plus élégantes. Le contre coup de la Terreur était flagrant, tout le monde se sentait libéré, les extravagances reprenaient, les leçons de la Révolution semblaient loin... Olympe, suivie de Lazare et de ses amis, restait collée à Rose qui avait l'air de connaître tout le monde.
« Olympe, je te présente mon amie Juliette Récamier ! Elle est formidable !
- Enchantée, sourit la jeune femme.
- Voici enfin la charmante Olympe dont tu m'as souvent parlé, Rose ! Votre prénom convient parfaitement avec votre robe antique, c'est magnifique ! Vous êtes divine, ma chère ! »
Olympe sourit, gênée. La comparaison était exagérée, un peu folle. Elle regarda madame Récamier s'éloigner et se rapprocha de Rose.
« Ton amie est sympathique, mais elle a le sens du théâtre !
- Toujours ! Bon, alors, que je te montre un peu qui est qui... Là-bas, c'est Tallien, mon ami qui t'a aidée à sortir de prison. Il est fou amoureux de Thérésa, mais elle ne partage qu'à moitié ses sentiments. Pourtant, ils sont amants... Va comprendre !
- Et lui ?
- C'est Paul Barras, le vainqueur de Robespierre. Il est bel homme, non ?
- Hum... Si tu le dis !
- Ah et lui, c'est Bernadotte, le général. Et là-bas au fond, c'est Talleyrand, l'ancien ministre. Cet homme est comme les anguilles, il se glisse partout. Il a survécu à tout et a traversé les régimes sans jamais chuter. Je ne sais pas comment il a fait !
- Tous ces noms, ça me donne un mal de tête abominable !
- Mais non ! Allez, bois un peu de vin et souris ! La vie est belle ! riait la Créole en s'éloignant pour prendre un nouveau verre. »
La jeune femme s'amusait de voir Rose si enjouée et s'enchanter pour des petits riens. Agrippée au bras de son amant, elle observait l'assemblée, picorait quelques entremets. Obéissant au code de conduite de la soirée, Olympe saluait les autres invités en les imitant, avec un sec coup de la tête, symbolisant le couperet d'une guillotine qui tombe. Cette pratique l'énervait, mais elle s'y plia bon gré mal gré. De bonne grâce, elle accepta une valse avec Lazare, ce qui lui rappela leur première rencontre à Versailles, neuf ans plus tôt. Elle accorda même une danse à l'ancien Suisse, qui en fut ravi, jusqu'à ce que Rose les rejoigne une nouvelle fois.
« Il ne me manque que Hoche et la soirée serait parfaite ! »
Vers minuit, Olympe s'avoua vaincue par le sommeil. Rose trouva dommage que ses amis s'en aillent déjà, mais elle reconnut l'effort qu'ils avaient fait. La jeune femme, elle, se promit de ne plus récidiver. Les mondanités n'étaient plus pour elle, les seules qu'elle avait connues étaient à Versailles avec la Reine, mais à présent c'était terminé. De retour au Sans-Culotte, elle se coucha, fatiguée, prête à retourner à son travail dès le lendemain.
...
« Olympe, veux-tu m'épouser ? »
Le 'oui' hystérique qui échappa à la jeune femme fit comprendre à Peyrolles que oui, elle acceptait de l'épouser. Genou en terre, un petit anneau à la main, Lazare enlaça sa fiancée en l'embrassant. Olympe était aux anges, et d'autant plus étonnée que malgré son petit salaire, son amant avait réussi à lui offrir une bague. Les fiançailles furent dignement célébrées au Sans-Culotte, où habitués et amis proches se réunirent. Solène accepta de faire le voyage jusqu'à Paris pour assister sa 'belle-sœur' et l'aider aux préparatifs. En remerciement, la jeune femme proposa à l'ancienne fille de joie d'être son témoin, tout comme Rose, ce que la sœur de Ronan accepta. De son côté, Lazare serait représenté par Nicolas, vaincu mais honnête, qui accepta d'être son témoin. Le mariage eut lieu le 16 octobre, en hommage à Marie-Antoinette, exécutée un an auparavant. Radieuse dans une belle robe antique - mais non transparente, elle insista bien là-dessus ! - Olympe rejoignit Lazare à l'Hôtel de Ville pour enfin devenir son épouse, suivie du Petit Chat qui portait sa traîne. La cérémonie fut rapide mais intense. La jeune femme jura fidélité à son fiancé, jusqu'à ce que la mort les sépare, et l'embrassa. Derrière le nouveau couple, Charlotte lisait et relisait fièrement le certificat de mariage.
« En ce 25 Vendémiaire an III, le ci-devant Comte Lazare Henri de Peyrolles, âgé de trente-cinq ans, né à Versailles, et Olympe Mazurier, née du Puget, âgée de vingt-quatre ans, née à Paris, ont été unis par les liens sacrés du mariage.
Le témoin du marié, Nicolas Lebreuil, âgé de trente-trois ans, né à Berne, a co-signé le présent acte.
Les témoins de la mariée, Solène Mazurier, âgée de vingt-sept ans, née à Barbechat, et Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, veuve Beauharnais, âgée de trente-et-un ans, née aux Trois-Ilets dans l'île de Martinique, ont co-signé le présent acte. »
La cérémonie terminée, l'assemblée s'empressa de sortir pour assister au banquet organisé au Sans-Culotte. Olympe était tout simplement heureuse. Enfin, elle, la petite orpheline de mère entrée presque par erreur au service de Marie-Antoinette, devenait Comtesse de Peyrolles. Même s'il ne rimait plus à rien en ces temps toujours révolutionnaires, la jeune femme avait désormais un titre. Mais surtout, elle avait un époux, deux fils, des amis. Il ne lui manquait que sa petite maison en Bretagne pour connaître un bonheur complet.
