Chapitre 37 : Une page se tourne

Un an et demi après sa libération, Olympe avait parcouru un long chemin. Désormais, elle atteignait son but : son café était redevenu la coqueluche du tout Paris. La jeunesse, qui s'était réveillée comme les bourgeons au printemps, s'y précipitait, conseillée par Rose qui y venait elle-même régulièrement. À présent, la jeune femme avait assez d'argent pour enfin tout vendre, tout quitter, retrouver la Bretagne et vivre en paix avec son époux et ses enfants. L'espoir était là, il était grand, l'ombre de la Terreur commençait à s'effacer et Olympe ne se réveillait plus en sursaut la nuit en repensant à son séjour en prison. De son côté, Solène alternait ses séjours à Paris avec sa vie à Barbechat, où elle prenait soin de la maison Mazurier. Elle en profitait pour tenir sa 'belle-sœur' au courant de l'avancée des cultures, de la hausse de leurs revenus, des embauches de personnel ou du nombre d'animaux dans leurs prés : Ronan aurait été aux anges. Le rêve au bout d'un long chemin semé d'embuches. Olympe préparait donc son départ définitif, au grand désespoir de Rose qui voyait son amie partir. La jeune femme mit son café en vente, aidée de la jeune Créole, toujours au cœur de la vie mondaine et liée à de nombreuses personnalités influentes. Cette séparation brisait le cœur d'Olympe, le Sans-Culotte était son œuvre commune avec son père, il ne lui restait que ça d'André. Mais il le fallait si elle voulait avancer et recommencer une vie durable et calme loin de la capitale. Nicolas, lui, restait fidèle à son poste. Il aurait aimé suivre Olympe, il était prêt à délaisser Paris pour vivre à la campagne et aider aux grosses besognes. Mais il n'avait pas une place fixe dans la vie de la jeune femme. Il ne faisait pas partie de sa famille, n'était que son ami. Aussi, la vente du Sans-Culotte lui assurait un chômage qui lui faisait se poser des questions sur son avenir. Enfin, Charlotte, le Petit Chat, allait vers ses dix-sept ans. Elle regrettait elle aussi ce choix de vendre le café et espérait au moins qu'Olympe reviendrait sur sa décision.

« Pourquoi ne confies-tu pas le Sans-Culotte à quelqu'un pour toucher un loyer régulier ? Tu aurais ainsi un revenu durable ! C'est tout de même dommage...

- Je ne veux pas m'encombrer de trop de souvenirs. Celui de Ronan me poursuit toujours, je ne veux pas en emmener un nouveau en Bretagne.

- Et si tu me le vendais à moi, comme tu as fait avec ton père ? J'en deviens la tenancière, et petit à petit, avec ce que je gagnerai, je te le rachèterai...

- Mais enfin, Charlotte, tu es trop jeune ! Et puis rester ici toute seule ? Comment feras-tu ? Tu ne veux plus venir vivre avec nous ?

- Si, j'y ai pensé, c'est tentant ! Tu vas me manquer, Olympe, si tu pars et que je reste, mais au fond... ma vie est ici, à Paris. J'ai grandi au Palais-Royal puis au Sans-Culotte. Les rues sont mon domaine, les monuments mes secrets, le café mon repaire. J'ai besoin de voir du monde, de vivre au cœur d'une ville bruyante et animée ! Sans compter que je suis connue ici ! Et puis... qui te dit que je serai seule ? sourit-elle avec malice.

- Tu comptes embaucher Solène et Nicolas ? Ou Petit Ronan ? répondit Olympe en haussant les épaules.

- Solène ne quittera jamais la Bretagne, c'est sa vie ! Quant à ton fils, il est un petit peu jeune, non ? Nicolas, lui, pourrait rester, en effet... D'autant que si tu vends tout, il n'aura plus de travail ! Quand je pense qu'il aurait tout donné pour te suivre à Barbechat... Mais il sent qu'il n'a plus sa place à tes côtés. Bon, plus sérieusement, je ne pensais pas à eux, mais à un garçon...

- Un garçon ? Je le connais ? Qui est-ce ? Tu ne m'en as jamais parlé ! Que fait-il dans la vie ? Et ses parents ?

- Ouh, ça va, 'Maman', on se calme ! Il est client chez nous depuis quelques temps déjà, tu n'as juste pas dû le remarquer. Il s'appelle Thibault, il a vingt-deux ans, il est charmant et il aide ses parents à tenir l'auberge familiale. Lorsqu'il vient ici, c'est pour s'aérer, il en a assez d'eux. On s'est liés d'amitié, je le trouve beau et drôle, il m'aime bien et m'a plusieurs fois parlé de m'épouser... !

- T'épouser ? Il est trop vieux pour toi ! Et tu n'as que seize ans ! Qui te dit qu'il ne se moque pas !

- Presque dix-sept ans, s'il te plaît ! Et trop vieux ? Tu veux rire ? Et Lazare qui a dix ans de plus que toi ? Et Nicolas ?

- Je ne comptais pas épouser Nicolas ! Et Lazare, c'est pas pareil...

- Bah bien sûr, moi je suis une gamine, mais épouser Peyrolles ça ne t'a pas choquée ! Tu es de mauvaise foi, Olympe !

- Oui bon... Mais quand même, tenir un café à son âge, il s'imagine ce que c'est ?

- Il connaît le métier, et moi aussi... ! Je te rappelle que tu avais quinze ans quand tu es entrée à la Cour, et, lorsque tu as ouvert le café, tu en avais vingt-et-un... ! Si tu le connaissais comme je le connais, tu verrais tout de suite que c'est quelqu'un de sérieux ! Et puis... peut-être que je suis amoureuse.

- Bon ! Bon ! Très bien ! Tu me le présenteras, je veux le connaître ! Je ne confie pas mon Petit Chat adoré à n'importe qui ! Et j'en parlerai à Lazare, Nicolas et Rose, ils seront de bon conseil... »

Olympe prit Charlotte dans ses bras. L'ancienne gamine du Palais-Royal avait bien grandi, elle était devenue une jolie jeune fille débrouillarde et mature, presque une adulte responsable. La patronne du Sans-Culotte avait du mal à se faire à l'idée que sa petite protégée n'aurait bientôt plus besoin d'elle.

« Quand je repense à avant, quand tu rôdais dans les rues, marchant dans les pas de Georges... Tu es devenue si grande ! Je n'arrive pas à me détacher de l'esprit que tu seras bientôt une adulte...

- Tu ne pourras pas toujours me protéger, Olympe, tu as surtout tes fils à élever ! Et moi j'ai ma vie à bâtir... Je ne veux pas m'enterrer à la campagne. Alors que si je reste ici à tenir le café, tu auras toujours un endroit pour vivre lorsque tu reviendras à Paris, et je te ferai parvenir une part de mes revenus.

- Tu es adorable, Charlotte, et tu as du bon sens. Eh bien, dans ce cas, nous aviserons. Et en attendant, je retire ma pancarte 'à vendre' à l'entrée du café ! conclut-elle en riant. »

...

Deux jours plus tard, la jeune femme se rendit rue Chantereine, où Rose vivait depuis quelques mois déjà. Ayant succombé aux charmes de Barras, l'homme qu'elle avait trouvé si séduisant à la fête de Thérésa Tallien - Notre-Dame de Thermidor ayant fini par épouser son député ! - la jeune Créole était devenue une femme riche. Enfin, elle avait pu confier sa fille, la douce Hortense, aux bons soins de madame Campan dans son école de jeunes filles. Et surtout, elle avait quitté la rue de l'Université et son petit appartement trop simple, son personnel était enfin payé, elle avait remboursé quelques dettes. Lorsqu'Olympe, buvant une tasse de thé, évoqua le projet de Charlotte, l'initiative plut beaucoup à Rose qui se mit à rire.

« Cette petite a du répondant ! Et beaucoup de culot ! Elle me plaît bien. Mais surtout, elle a du bon sens. C'est idiot de vendre un tel bijou qui te rapporte autant d'argent ! Même si tu n'en es plus la principale propriétaire, tu y gardes une part et donc une rente. Tu n'espères tout de même pas faire tourner tes cultures bretonnes comme ça ? Il te faudra toujours des fonds...

- Quand même, dix-sept ans, je trouve ça bien jeune pour une fille seule dans Paris. Pour l'instant, Nicolas, Lazare et moi sommes là, mais quand nous serons partis, elle sera une proie facile !

- Il faut que tu cesses de la voir comme ta fille, Olympe ! Ce n'est pas le cas ! Tu l'aimes beaucoup, cela se sent énormément. Mais vois-la plus comme une petite sœur ! N'oublie pas qu'à dix ans elle errait seule dans les rues de Paris et se débrouillait comme une grande ! Alors maintenant qu'elle est sédentaire... Et le jeune homme dont elle t'a parlé... ?

- Je ne le connais pas. Charlotte m'a dit qu'il était client au Sans-Culotte mais je n'y ai jamais vraiment prêté attention. Qui me dit qu'il ne la battra pas ? Ou qu'il ne lui volera pas tout son argent ? Peut-être qu'il est alcoolique !

- Ce que tu peux être bornée et paranoïaque, parfois ! Et un miracle de l'amour, tu n'y crois pas ? Peut-être qu'il est sincèrement amoureux, qu'il fera le bonheur de Charlotte et que grâce à lui ton Sans-Culotte continuera de tourner rond !

- Un miracle de l'amour, tu parles... !

- On dirait une vieille fille grincheuse ! Et ton fils, il n'est pas un miracle de l'amour, peut-être ? Né d'une seule nuit dans les bras de ton Ronan et lui ressembler autant, je n'y vois qu'un signe divin ! Dieu t'a pris l'homme de ta vie, en échange il t'a accordé un fils qui réussira là où son père a échoué... Et ton Lazare, que tu as mis dehors mais que les aléas de la vie ont remis sur ta route pour que tu l'épouses ? C'est du vent, tout ça ?

- Non... Mais je m'inquiète...

- Inquiète-toi surtout pour toi, ma chérie. Charlotte est grande, elle connaît très bien le café, vos clients, elle saura le gérer aussi bien que toi ! Et elle sera très heureuse avec son... Comment s'appelle-t-il, déjà ?

- Thibault.

- Oui, voilà, avec son Thibault. Et puis Nicolas, il ne va pas partir en Bretagne, si ?

- Non, Charlotte m'a dit qu'il ne se sentait plus à sa place dans cette famille que nous formons avec Lazare et les garçons.

- Tu m'étonnes... Tu lui as mis le cœur à rude épreuve, ma chérie ! Il est amoureux de toi, ça crève les yeux ! Et je te parie tout ce que tu veux qu'il t'aime depuis toujours ! Alors, forcément, te voir avec ton mari et tes enfants, ça doit le rendre malheureux. Et comme il n'a aucun lien de parenté avec toi, il n'a aucune raison de te suivre en Bretagne.

- J'ai souvent soupçonné ses sentiments, mais je ne les partageais pas... Je l'aime beaucoup, c'est un ami fidèle et loyal, je serai triste de ne plus le voir.

- Alors justement, confie ton café à Charlotte, il restera avec elle pour l'aider et veiller au grain si ce Thibault n'était pas fiable. Loin de toi, il pourra refaire sa vie et même se trouver une épouse. Et au moins, comme ça, tu le reverras. »

Rose avait raison, mais Olympe n'était qu'à moitié convaincue. Retournant le problème dans tous les sens, la jeune femme en arriva à la conclusion qu'elle devait avant tout rencontrer le garçon dont Charlotte était amoureuse, pourquoi pas avec Rose, Lazare et Nicolas, afin de le cerner et prendre une décision finale. Le moment de partir serait bientôt arrivé, Olympe désirait quitter Paris avant janvier 1796.

...

Le 19 décembre 1795, tôt le matin, Olympe et son époux se pressaient à l'entrée du Temple. C'était un jour important pour les Parisiens, et principalement pour les royalistes qui avaient échappé à la Terreur. La fille de Louis XVI et Marie-Antoinette, Marie-Thérèse-Charlotte, quittait enfin le donjon qui lui servait de prison depuis trois ans et demi. La seule survivante de la famille royale depuis la mort de son petit frère de dix ans, le 8 juin précédent, allait être échangée contre des Français faits prisonniers par les Autrichiens. Cette jeune fille de dix-sept ans était le symbole de tout un peuple, de la folie meurtrière de la Révolution, elle était un message d'espoir à elle toute seule. Olympe aimait beaucoup celle que sa mère appelait 'Mousseline la sérieuse', une enfant blonde aux yeux bleus, enjouée et un rien impertinente. La jeune femme s'était occupée d'elle dès 1785, la princesse avait sept ans. Qu'était-elle devenue depuis la dernière fois qu'Olympe avait l'avait vue en 1790 aux Tuileries ? À cette époque, elle était encore une adolescente un peu timide qui avait à peine osé s'approcher de son ancienne sous-gouvernante. Et surtout, comment avait-elle vécu, seule, dans sa prison, depuis la mort de sa tante Élisabeth en mai 1794 ? Deux ans d'isolement à ignorer le sort de sa famille, c'est long et ça peut rendre fou. À présent, en ce matin de décembre, jour anniversaire de Marie-Thérèse-Charlotte, tout le monde guettait son passage. Au Temple, seuls ceux qui habitaient les maisons situées en face de l'enclos pouvaient la voir se promener dans le petit jardin au pied de la tour. Mais pour les autres citoyens, il fallut attendre sa libération. Olympe avançait lentement entre les Parisiens attroupés, elle se frayait un chemin autant qu'il lui était possible de le faire. La foule formait une masse sombre dans la rue du Temple, mais c'était calme, on osait à peine parler. Au bout de quelques heures d'attente, les portes de l'enclos s'ouvrirent enfin devant deux soldats et Barras, l'amant de Rose. Si la princesse avait vu ses conditions de détention s'améliorer, c'était grâce à lui. Et si, ce matin-là, elle pouvait rejoindre sa famille autrichienne, c'était également par son biais. Olympe se hissait sur la pointe de ses pieds pour mieux voir tandis que Lazare patientait à son côté. Elle guettait Marie-Thérèse-Charlotte qui parut enfin, maigre, pâle, le regard vide, la mine triste. La jolie petite fille aux joues rondes avait cédé sa place à une jeune femme de dix-sept ans qui semblait porter le poids du monde sur ses épaules, tel Atlas. Elle fixait le sol, osait à peine regarder les Parisiens qui, rompant leur silence, l'applaudissaient. La princesse semblait les craindre plus qu'autre chose, comme un petit chat sauvage et effrayé. Olympe parvint à s'avancer, traversant l'amas de monde qui s'agglutinait là. Depuis ses longs moments passés à s'agripper aux grilles des Tuileries pour voir la Reine se promener, la jeune femme était passée maîtresse dans l'art de fendre les foules pour se frayer un passage. Arrivée au premier rang, sur le bord du chemin, l'ancienne sous-gouvernante des Enfants de France vit sa petite Mousseline passer devant elle sans même la voir. Elle aurait aimé l'appeler, s'incliner sur son passage, simplement lui signaler sa présence, mais elle n'en eut pas le courage. Olympe semblait déçue, comme si quelque chose s'était brisé. Elle aurait tant aimé assister à une telle libération de la Reine, de son 'Chou d'Amour', elle avait guetté la sortie de Marie-Thérèse-Charlotte avec impatience. Et finalement, en à peine quelques minutes, la princesse avait rejoint la voiture qui allait la conduire en Autriche, puis plus rien. À la suite de la Princesse, Olympe reconnut l'une de ses anciennes collègues à Versailles, Renée-Suzanne de Mackau, Comtesse de Soucy. L'ancienne sous-gouvernante, vraisemblablement âgée d'une quarantaine d'années, grimpa dans la voiture de Marie-Thérèse-Charlotte, suivie de son fils. Dans une autre voiture attendaient Hué, l'ancien valet de Louis XVI, une femme de chambre et deux serviteurs. C'était là la maigre escorte de la Princesse, et Olympe s'en désolait. Juste avant de partir, la rescapée de la famille royale passa la tête à la fenêtre de la berline qui l'emmenait vers la liberté pour regarder une dernière fois son donjon maudit, puis la foule en liesse qui semblait l'aduler quand ils haïssaient sa mère. Et enfin, elle posa ses jolis yeux bleus sur Olympe... La Princesse resta figée. La jeune femme lui rendit son regard, un petit sourire s'affichant sur son visage malgré les larmes qui lui montaient aux yeux. Marie-Thérèse-Charlotte l'avait-elle reconnue ? La patronne du Sans-Culotte n'eut pas le temps d'avoir une réponse, déjà la berline s'ébranlait rue du Temple dans le bruit sourd des sabots des chevaux sur les pavés.

« Tu crois qu'elle m'a vue ?

- Je le pense, oui... Madame Royale a énormément changé depuis toutes ces années...

- Notre petite Princesse vous a drôlement regardée, madame, intervint une femme d'environ trente-cinq ans, le regard triste. »

Olympe sursauta et regarda la nouvelle arrivante avec des yeux étonnés. Blottie contre son époux, elle essayait de chercher dans les abîmes de sa mémoire si elle l'avait déjà vue, puis lui répondit.

- Oui. C'était troublant...

- On aurait dit qu'elle vous connaissait.

- C'est en partie vrai.

- En partie ?

- Je l'ai connue, il y a des années, à Versailles. J'étais à son service. Mais je ne l'ai plus revue depuis si longtemps, peut-être m'a-t-elle oubliée.

- Je ne le pense pas. La Princesse a une bonne mémoire, elle n'a rien oublié de ce qui lui est arrivé, ni en bien ni en mal.

- Comment pouvez-vous le savoir ?

- Je m'appelle Renée Chanterenne, on m'a envoyée au Temple pour assister la princesse, la sociabiliser, l'aider et l'entourer. Je lui ai aussi appris la mort de sa mère, de son frère et de sa tante. Ça a été extrêmement difficile... Elle était quasiment sauvage lorsque je l'ai découverte, elle avait peur de moi, je ne lui inspirais que de la méfiance. Mais, avec le temps, je me suis liée d'amitié avec elle, nous avons longtemps parlé, elle a même entrepris d'écrire ses mémoires. Ainsi, je puis vous assurer qu'elle ne vous a sûrement pas oubliée, madame.

- Bien que votre mission ait été semée d'embuches, je ne puis m'empêcher de me dire que vous avez eu de la chance de côtoyer la Princesse. J'aurais aimé lui venir en aide comme j'aurais voulu le faire pour sa mère. Petite fille, elle était adorable.

- Sans doute aurait-elle moins eu peur de vous que de moi, d'ailleurs. Mais, que ne lui avez-vous rendu visite au Temple ?

- Il était possible de venir voir la Princesse dans sa prison ?

- Peu de temps après mon arrivée, les conditions de détention de Madame Royale se sont allégées. On l'a autorisée à revoir son ancienne gouvernante, madame de Tourzel, et sa fille Pauline, qui ne se sont pas privées pour venir.

- Je l'ignorais totalement, sinon je serais très volontiers venue ! Et madame de Soucy, lui a-t-elle également rendu visite ?

- Non, elle n'était présente que parce qu'elle fait partie de l'escorte. Ce sont madame de Tourzel et sa fille Pauline qui auraient dû raccompagner la Princesse en Autriche, et non la Comtesse de Soucy ou sa mère, la Baronne de Mackau. Cependant, le gouvernement s'y est fermement opposé. Ils savent le lien qui les unit à Madame Royale ainsi qu'à ses oncles. Mais à présent c'est terminé, elle est partie. Elle va beaucoup me manquer. J'espère qu'un jour son exil prendra fin et qu'elle reviendra en France. Adieu, madame ! »

Olympe fit un signe de tête pour saluer Renée puis s'éloigna avec Lazare afin de retrouver Charlotte et Nicolas. Pourquoi cette inconnue l'avait-elle abordée, elle, en particulier ? Avait-elle réellement vu le regard que Marie-Thérèse-Charlotte avait posé sur l'ancienne gouvernante, ou en savait-elle plus qu'elle ne voulait bien le dire ? Rien n'était moins sûr. Cernée par ses doutes, la jeune femme arriva chez elle pour reprendre son service.

...

« Ma chérie,

Je te convie, ainsi que Lazare, à un bal organisé par Thérésa demain soir, chez elle. Je t'en prie, viens me voir une dernière fois avant ton départ ! D'autant que j'ai un ami à te présenter... En tout cas, je te félicite pour la décision que tu as prise concernant Charlotte et ton café, elle est on ne peut plus judicieuse !

Avec toute mon amitié,

Rose »

Olympe se mit à sourire en lisant le minuscule message de son amie. Rose détestait écrire, elle préférait badiner. Pour la jeune Créole, la conversation était tout un art, la correspondance une corvée. En trois lignes, elle exprimait ce que d'aucuns auraient écrit en deux pages, c'était un exploit. La jeune femme était simplement intriguée par cet 'ami' que Rose comptait lui présenter. Un ami réel, ou un amant... ? Mais ce qui l'amusa le plus fut la réaction de la Créole à propos du Sans-Culotte. Olympe avait fini par rencontrer le fameux Thibault dont Charlotte ne cessait plus de lui rabâcher les oreilles depuis plusieurs jours. Lorsque le prétendant du Petit Chat entra dans le café, Olympe le reconnut. Son visage lui disait quelque chose : assurément, elle lui avait déjà servi à boire par le passé. Assistée de Rose, de Lazare et de Nicolas, elle imposa au jeune homme un interrogatoire digne des procès du Tribunal Révolutionnaire. Elle voulait le cerner, être certaine qu'il serait un bon époux pour son Petit Chat, un bon gestionnaire pour son café, et que chaque mois elle recevrait bien sa rente. Vif et peu timide, Thibault s'en sortit à merveille, déclenchant même quelques rires grâce à un humour à toute épreuve. Olympe, visiblement ravie, le raccompagna jusqu'à la porte du café qu'il projetait de reprendre, et sourit à Charlotte en lui faisant un clin d'œil. L'affaire semblait réglée, l'ancienne gamine du Palais-Royal sautilla de joie.

« Il m'a impressionnée, ce garçon ! s'extasiait Rose en buvant une tasse de chocolat. Il est mignon, il semble débrouillard. Et puis avec des parents qui tiennent une auberge, il saura s'y prendre ! Qu'en dis-tu, Olympe ?

- Que tu dois avoir raison. Il m'a amusée, il a l'air sincère, ses yeux pétillaient quand il parlait de Charlotte ! »

Quelques jours plus tard, la jeune femme convoqua l'ancienne gamine du Palais-Royal dans le salon situé à l'étage du café. Le Petit Chat semblait inquiète en voyant le regard figé d'Olympe. Une décision négative ? De nouveaux doutes ? S'installant sur un fauteuil en face de son amie, l'adolescente martyrisait le torchon qu'elle tenait dans ses mains.

« Charlotte, nous en avons longuement parlé avec Rose, Lazare et Nicolas. Thibault a l'air d'être quelqu'un de bien, d'honnête. Il connaît le métier, ça se sent, il doit également beaucoup t'aimer. Mais...

- Mais quoi ? Il n'est pas assez bien à tes yeux, c'est ça ?

- Mais... Je me demande si je ne vais pas trop manquer à nos clients lorsque vous récupèrerez le Sans-Culotte quand je partirai ! »

Charlotte bondit de son siège avec un cri hystérique, en se jetant sur une Olympe souriante, prête à rire.

« Quel débordement de joie !

- Je suis tellement contente ! Tu me fais un magnifique cadeau, Olympe ! Je suis très fière que tu aies confiance en lui et en moi ! Ça veut dire que je pourrai me marier avec lui, alors ? acheva-t-elle, un sourire radieux aux lèvres.

- Mais oui ! Enfin, lorsqu'il t'en aura fait la demande, ainsi qu'à moi ! Et quand il aura gagné assez d'argent pour finir de me prouver sa valeur, bien entendu.

- Bien, 'Maman' ! »

La jeune femme serrait son Petit Chat dans ses bras. Elle était heureuse pour son amie, mais Charlotte allait énormément lui manquer. Sa seule consolation était de savoir qu'elle la reverrait, lors de son mariage ou en d'autres circonstances, si les évènements l'exigeaient. Mettant tout en place pour faciliter la transition, Olympe prévint ses clients les plus fidèles, ses fournisseurs également, et envoya un billet à Solène pour l'avertir du changement. En outre, elle accueillit Thibault durant quelques jours pour achever de le former et le présenter aux habitués des lieux. Sereine, la jeune femme se rendit donc au bal de Thérésa, agrippée au bras de son époux. Les 'bals des victimes' n'étaient plus d'actualité - ces pratiques douteuses n'avaient pas remporté un franc succès - et Thermidor était loin. À présent, on se contentait d'obéir aux changements de la mode, impliquant toujours les robes antiques transparentes.

« Quand je pense que j'avais juré devant toi de ne plus porter ces horreurs ! grogna Olympe sur le chemin.

- Mais c'est pour Rose, sourit Peyrolles, et donc tu fais tout de même cet effort... Ta bonté te perdra ! »

La jeune femme le fusilla du regard. En effet, elle était trop gentille ! Son éternel corset et ses jupons lui manquaient, elle préférait être bien droite dans sa robe qu'à demi-nue sous ce qu'elle considérait être un drap. Arrivée devant l'hôtel de Thérésa Tallien, Olympe retrouva Rose, aux anges.

« Alors, qui est cet ami que tu veux me présenter ?

- Patience, ma chérie ! Je ne crois pas qu'il soit déjà arrivé. D'abord, allons saluer Thérésa et Tallien. »

La jeune femme grimpa les escaliers et se retrouva dans le même salon où, un an plus tôt, elle faisait son entrée dans les mondanités post-thermidoriennes. La Convention avait laissé la place au Directoire, les mentalités avaient changé, les gens semblaient heureux. Olympe sirotait un verre de vin avec Lazare lorsque Rose vint les rejoindre.

« Olympe ! Ma chérie, voici donc mon ami, que je voulais te présenter. C'est le général Napoléon Bonaparte.

- Madame, c'est un plaisir, souffla le jeune homme en lui baisant la main.

- Plaisir partagé, monsieur.

- Bonaparte nous vient de Corse ! Il est arrivé sur le continent il y a peu et a fait preuve d'un talent inné pour la vie militaire. C'est lui qui a réprimé l'insurrection royaliste de la place Saint-Roch, le 13 Vendémiaire ! »

Olympe ne put s'empêcher de trouver le personnage antipathique. On reprochait à Lazare d'avoir fait tirer sur la foule, là ce général sorti de la manche du Directoire faisait de même, et on l'applaudissait ! La vie était injuste... Au fond, elle était surtout déçue. Elle avait espéré que Rose lui présentât un beau jeune homme, grand, fort, riche, un Apollon qui la sortirait définitivement de ses problèmes financiers. Au lieu de cela, Olympe se retrouvait face à un personnage petit, un peu chétif, le teint pâle avec des yeux sombres, et dont la bourse était désespérément vide. Lorsque le général s'éloigna, non sans déposer un dernier baiser sur la main de sa 'chère madame de Beauharnais', la jeune femme se rapprocha de Rose.

« Ne me dis pas qu'il te plaît... ?

- Non ! Tu es folle ! Il est sympathique, du moins avec moi. Il a l'air de m'adorer ! Je suis presque une déesse à ses yeux ! C'est très plaisant ! Mais beaucoup le critiquent ou s'en moquent. Moi, je m'amuse avec lui, je le mène à la baguette !

- En même temps, il ne fait pas figure d'Apollon...

- Oh ! Tu sais, cela m'importe peu. Après tout, on ne me demande pas de l'épouser ! Et puis... tout le monde n'a pas la chance d'avoir un époux aussi beau et séduisant que ton Lazare... ! N'est-ce pas, mon cher Peyrolles ? »

Le couple sourit, amusé, et Lazare ne put s'empêcher d'être fier d'un tel compliment. Rose riait aux éclats, elle était très contente de sa petite blague. La jeune femme partit dans un coin pour grignoter et finir son verre. La soirée touchait à sa fin, la présentation avec Bonaparte avait été courte et décevante, elle ne voyait pas l'intérêt de rester plus longtemps, d'autant que son départ s'annonçait pour le surlendemain. Serrant une dernière fois Rose dans ses bras, Olympe lui promit de revenir de temps en temps à Paris pour la voir et de lui donner régulièrement de ses nouvelles. Deux jours plus tard, à la veille de la nouvelle année, la jeune femme déposa son bagage dans la voiture qui la conduirait, avec Peyrolles, Petit Ronan et Petit Lazare, jusqu'à sa maison bretonne. Les yeux embués de larmes, elle saluait les habitués du Sans-Culotte qui tenaient à assister à son départ, serra la main de Thibault qui reprenait son flambeau et enlaça amicalement un Nicolas très ému. Dire adieu à presque cinq années de sa vie était difficile pour la jeune femme. En partant, elle laissait un peu d'elle-même, de son père, de l'enfance de son fils, quelques souvenirs de Danton, Desmoulins, Lucile et Gabrielle, de sa mission d'agent contre-révolutionnaire. Olympe ne pensait pas être aussi triste à l'idée de partir, mais elle ne pouvait plus reculer, la Bretagne lui tendait les bras, avec le repos, le calme et une paix bien méritée qui l'attendaient.

« Charlotte, mon Petit Chat, je te remets solennellement les clés du Sans-Culotte. Fais-en bon usage, fais qu'il reste ce qu'il a toujours été : un café apprécié des Parisiens, un cœur de la capitale.

- Merci, Olympe ! Tu peux compter sur moi. »

La jeune fille se blottit dans les bras de son amie. Toutes les deux pleuraient, elles allaient se manquer mutuellement, mais c'était ainsi, chacune allait construire sa propre vie, tracer son propre destin.

« Tu vas me manquer, Olympe ! sanglotait Charlotte.

- Toi aussi, mon Petit Chat, murmura la jeune femme, mais je te promets que nous nous reverrons. Et viens à Barbechat quand tu veux, la maison te sera toujours ouverte. »

Charlotte déposa un gros baiser sur les joues de Petit Ronan, qui pleurait aussi à l'idée de partir et de ne plus revoir sa grande sœur de cœur. Puis elle embrassa Petit Lazare qui, du haut de ses dix-huit mois, ne comprenait rien de ce qui se passait. Après une dernière accolade, Olympe, Petit Ronan et Lazare, qui tenait le bébé dans ses bras, montèrent en voiture, le cocher commençant à s'impatienter. La jeune femme se penchait au-dessus de la porte pour faire un dernier signe à son amie, à Nicolas, aux clients, à Thibault. C'était difficile, son estomac était noué, mais petit à petit son cœur devint léger. Une nouvelle page venait de se tourner dans la vie d'Olympe, à présent une vie au calme l'attendait.