Chapitre 3, ballerine fuyante et milk-shake précieux
-Tu ne te souviens vraiment pas de moi?
Je soupire tandis que Belle secoue négativement la tête. Évidemment. Je me racle la gorge, en détournant le regard.
-C'est un peu vexant tout de même.
Je me frotte la nuque, décontenancé, tandis que Belle me réplique:
-Je n'avais que 6 ans, il y a 10 ans!
Oh, je vois que j'ai affaire à une matheuse. Je ricane en approchant mon visage du sien.
-T'es vraiment une jeunette, hein?
Belle rougit et me pousse, l'un et l'autre aussi violemment. Je tombe du lit et viens m'écraser contre mon bureau, la tête entre les jambes.
-Okay, j'le referai plus...
Je me retourne sur moi-même, couché à plat ventre à même le sol. Je devrais être en convalescence, non ?
-Je vous préviens, j'en ai maté des plus coriaces que vous.
J'esquisse un sourire: sa manière de me vouvoyer est tout bonnement adorable.
-Et puis, c'est n'importe quoi. Je ne sais pas ce qui m'a pris de venir ici, je m'en vais!
-Eh mais attends!
Monté sur ressort, je bondis à la suite de l'adolescente flottant vers ma fenêtre et lui attrape la cheville, faisant tomber sa ballerine. Je ne suis pas bien sûr de savoir ce qui motive mon envie de la voir rester ici. Je n'ai néanmoins pas le temps de me poser plus amplement la question : mécaniquement, la tête de Belle se tourne vers moi et me fusille du regard. Je lâche aussitôt sa jambe et lui présente mes paumes, m'excusant.
-Okay, okay, ça aussi, j'le referai plus!
Je soupire et reprend ma place sur le parquet, tandis que Belle s'agenouille sur mon matelas. Je me gratte la tête en fronçant un sourcil.
-T'as quand même du culot! Tu rappliques comme ça chez les gens, tu me mates à poil - j'ai les joues qui chauffent un peu ; celles de Belle ressemblent toujours autant à des pivoines -, tu me cognes et tu exiges des trucs de moi? Nan mais t'es peut-être une héroïne, poupée, mais moi je suis pas une femme battue, hein!
Mes paroles ont l'effet que j'escomptais, et bien que gênée, Belle rigole un peu, légèrement décoincée. Le coin de ma lèvre gauche s'étire de satisfaction.
-Vous savez des choses que j'ignore, et ça m'agace, m'avoue-t-elle, reprenant du sérieux.
-Ah! Si tu savais le nombre de fois que j'ai rêvé qu'on me dise ça à l'université!
Belle sombre à nouveau dans le rire. Je me racle la gorge et sourit. En dehors de ça, rien: nous sommes silencieux et mal à l'aise comme deux ex qui se retrouvent coincés dans la même pièce et qui ne savent que se dire; ou au contraire savent justement quoi dire. Ça revient au même.
Comme je ne sais pas trop par quoi commencer, je préfère observer mon hôte un instant, pendant qu'elle rigole. Jamais l'adolescence n'a autant été un mélange grotesque entre enfance et âge adulte.
La candeur plane sur cette robe rose légère qu'elle porte, semblable à une chemise de nuit; mais cette candeur contraste avec la luxure de ces hanches qui déforment le tissu. Et ce rire a quelque chose de très gamin, mais évacué au moyen d'une voix suave de jeune femme.
Machinalement, je m'approche et plante mes yeux de sang dans ses prunelles de roses. Mes lèvres me paraissent remuer sans que je les y ai invités.
-Je suis déjà venue à Townsville par le passé. Et tu volais, splendide, dans le ciel. Toute petite, avec ta tête de citrouille.
-Monsieur Jack?
Ah non, ne commencez pas à me blâmer pour les idées tordues qui germent dans ma tête, ni pour les drôles d'impressions qui me torpillent le ventre : faire précéder mon prénom de ce petit mot qu'est "Monsieur", c'est se porter coupable des pires fantasmes qui peuvent germer dans mon crâne. Je ne suis que la pauvre victime dans cette histoire!
-Comment ça, "tête de citrouille"?
Je reviens à la réalité en voyant ce visage pâle de rouquine se crisper d'un air vexé. Eh merde.
-Euh à l'époque! Mais t'étais petite et mignonne hein! Et moi je...
Mon histoire avance bien, mais avant que je puisse conclure sur mes mauvaises intentions de l'époque - voler le diamant qui transforme l'eau en lait ou la baguette du vautour qui donne +10 d'endurance, un sheng gong wu à la con du genre - la Belle me coupe en concluant à sa manière "Et nous nous sommes promis de nous revoir.". Je remue un peu la tête, peu conquis par la fin, qui est un peu planplan. Ça ne me convaincrait pas en tout cas; Belle en revanche, si - le pire reste sans doute le fait qu'elle ait l'air d'être venue plus pour que je lui confirme la connaître plus que pour lui donner tous les détails de notre rencontre.
Le visage de la super nana s'éclaire, de même qu'une ampoule dans mon crâne. Elle, réjouie d'avoir devant elle un ami/souvenir/figurant décoloré du passé qui refait surface, rencontré dans Dieu sait quelle condition; moi, réalisant la chance que le hasard m'a donné: évidemment que si elle avait appris mon ascendance diabolique, sa nature l'aurait poussée à me frapper à m'en faire sauter les incisives, puis de s'enfuir rejoindre sa famille tandis que je compterais mes abatis, de crainte de la recroiser un jour. Mais là, avec mon semi-anonymat, je ne risque rien et je peux me permettre de profiter de sa présence.
Profiter, dans son sens le plus noble, car j'ai désormais en face de moi, en plus d'une "amie", quelqu'un qui a de la conversation à revendre. Cette gamine est férue de technologie et de sciences, pour mon plus grand bonheur, et une chose en entraînant une autre, nous nous lançons dans une conversation joyeuse, ponctuée de présentations de robots et de hurlements du voisin, me sommant de "réviser mes cours avec mon plan cul en silence". Un silence gêné embaume alors la pièce, pendant lequel Belle semble réaliser que j'ai à nouveau pris place sur le lit, et que non content de cette proximité, mon bras frôle son épaule.
A ma plus grande déception, elle se décale de quelques centimètres et croisent les bras. J'hésite encore quant à savoir si je dois émasculer à l'acide mon voisin avant ou après être devenu maître du monde.
Je finis par me lever, lui laissant cet espace qu'elle semble tant chérir.
-C'est vachement cool de parler avec toi, Pinkeyes.
Tandis que Belle hausse un sourcil en répétant son surnom, je m'étire en arrière, mon nombril un instant à l'air - car vous vous en doutiez, j'espère, j'ai enfilé un training et un t-shirt depuis le temps. Après avoir ouvert les yeux, je remarque sur l'écran de mon téléphone que je viens de recevoir un mail - et qu'accessoirement, il est une heure du matin. Putain, le temps passe affreusement trop vite.
-Hum... T'es pas censée avoir cours demain?
Étant albinos, ma vue n'est clairement pas la meilleure qui soit. Néanmoins, contrairement à nombre de mes semblables, elle ne laisse encore pas trop à désirer. Je suis donc à peu près sûr de ce que je dis, quand j'affirme avoir vu un voile gris assombrir les beaux yeux roses de mon compagnon de soirée. J'essaie donc vite de me rattraper.
-Je te chasse pas! Mais enfin, je veux pas que tu aies des problèmes en cours à cause de moi, ça serait trop con...
-Oh non, ne vous en faites pas ! Je ne dors pas beaucoup la nuit de toute manière, me rassure-t-elle avec un petit sourire triste.
...
Je n'ai pas pu m'en empêcher. C'était plus fort que moi.
J'avais fondu devant cette créature qui, comme moi, semblait subir le joug infernal de l'insomnie. Alors, je n'avais pas pu m'en empêcher. A genoux devant cette Belle, cette toute petite Belle, et innocent dans l'âme, ne voulant que partager ma peine avec elle, je lui avais murmuré, face à face :
-Moi non plus, je n'arrive pas à dormir la nuit. Si tu veux, on pourrait essayer de trouver le sommeil, ensemble.
J'étais pur, messieurs les jurées, je vous le jure. Pur comme de l'eau de roche et plus innocent qu'un bébé chaton astigmate. Si pur que je n'ai même pas compris tout de suite pourquoi l'adolescente s'était mise à rougir si violemment, ni pourquoi ses sourcils s'étaient froncés à une telle vitesse.
Réalisant mon erreur, j'avais automatiquement reculé, les paumes à nouveaux en avant, bafouillant des « non mais je voulais pas dire ça » et autres « je me suis mal exprimé » qui, plus ils sont honnêtes, moins ils sont crédibles. Tout de go, Belle s'était levée, me menaçant de toute sa taille – très grande quand vous êtes entre assis et écrasé sur le plancher – l'index accusateur planté en direction de mon pif.
-Je me souviens de vous maintenant ! Vous êtes cet imbécile de croque-mitaine qui était venu voler le Masque de Rio à l'exposition du Museum de Townsville !
Madame ne lésinait pas sur les mots – quand je vous dis qu'il y avait vraiment des Wus à la con !
-C'est vous qui avez mis la ville dans tous ses états, avec vos foutus robots, ajoute-t-elle en accusant cette fois-ci un représentant de mes Jackbots sagement installé dans un coin de la pièce, occupé à me regarder me faire humilier par une ado de 16 ans. Et c'est vous qui... qui...
Elle s'était alors mordue la langue et j'avais compris que j'étais foutu. Car non seulement elle s'était souvenue de ma vraie nature – à savoir génie du mal – mais elle avait aussi retrouvé le souvenir de ma grande victoire sur elle. Ce moment où...
-Vous avez remonté ma robe sur ma tête, je me suis écrasée MAIS SURTOUT ! TOUT. TOWNSVILLE. A. VU. MA CULOTTE.
Quand je vous dis que je suis un esprit diabolique, je ne plaisante pas.
Belle fulminait tant sur place que je ne savais pas trop à quelle moment je devrais m'attendre à me prendre un des rayons lasers qu'elle m'avait dit avoir envoyé sur Mecha-Jojo, l'ayant fait explosé. En même temps, je voyais bien que son regard avait quelque chose de bizarre : ce n'était pas mes yeux qu'elle semblait fixer avec rage, mais plutôt mon front, voir mes cheveux.
Incapable de soutenir plus longtemps ma présence, ou simplement mon regard, elle s'était alors précipitée sur moi, m'avait asséné une baffe monumentale avant de disparaître par la fenêtre, sans demander son reste, dans un « Dziiiiit » rose fluo.
Monumentale la baffe ? Pas tant que ça. Certes, ma peau me brûle énormément là où sa main s'est posée, et oui, j'ai bel et bien senti ma mâchoire claquer deux fois avant de se remettre en place. Mais ayant vu cette fille défoncer le mur de béton et d'acier d'un immeuble et en ressortir sans la moindre égratignure, je me doute bien qu'elle aurait pu tout simplement faire sauter ma tête d'un coup de poing, ou au moins m'éclater suffisamment pour que je m'évanouisse. Mais je suis bien entier, au milieu de mon appartement, caressant ma malheureuse joue gauche dans l'espoir d'en apaiser la douleur.
Pourquoi diable a-t-elle été gentille avec moi ?
Je me laisse tomber sur le parquet, continuant de caresser ma joue, machinalement désormais. C'est comme si mon corps avait imprimé la nano-secondes où sa main était entrée en contact avec mon visage : et je ne parviens pas à retirer un sourire de mon visage quand bien même ma joue me fait atrocement souffrir. J'essaie de me raisonner, de me faire rentrer dans le crâne que cela fait moins de 24 heures, que je suis très certainement en manque à force de vivre seul, et que de toute manière nous sommes trop opposés.
Mais rien n'y fait, je crois que je suis en train de me faire avoir par la grande baffe du coup de foudre.
...
Pas mal d'eau a coulé sous les ponts depuis cette histoire. Je n'ai plus revu Belle depuis. Parfois, l'après-midi, j'entendais le « Dziiiit » caractéristique du vol de l'une des triplettes, au loin. Alors je me précipitais sur un de mes robots endommagés, pour avoir quelque chose pour occuper mes mains, le temps que le bruit disparaisse pour de bon. Je sais que dans ces moments-là, j'avais un sourire crétin au visage, et du rose et du orange plein la tête mais comme mes jackbots ne m'en ont jamais tenu rigueur, cela importait peu.
Les jours ont donc passé, et j'avance désormais sur le campus de l'université de Townsville, le cœur léger. Certes, il y a des jardins de partout, des statues et des étudiants, la clope à la main, se parlant avec des airs mondains. Extérieurement je soupire, car j'appréhendais un peu ces présences qui s'arrêtent de blablater lorsque je passe à côté d'eux pour analyser l'albinos qui est apparu dans leur champ de vision. Intérieurement, je jubile : un nouveau temple de la technologie m'ouvre ses portes.
Les cours magistraux d'Utonium ont ça de merveilleux, qu'il vous emporte dans un flot continue d'informations indispensables. RIEN n'est à jeter, c'est à peine croyable, et catastrophique pour mes pauvres doigts qui peinent à suivre dans leur prise de note. Ce type est tellement animé par sa matière qu'il s'envolerait sous l'impulsion de la passion, cela ne paraîtrait même pas bizarre. Il a déjà l'air de se téléporter de son bureau au tableau tant il va vite.
La première heure de cours passée, mes mains me faisaient un tel mal de chien que je n'ai eu d'autres choix que d'activer le micro de mon téléphone portable. Je noterais le reste ce soir, ou demain, enfin bref, un jour où mes doigts auront ressuscité. J'en profite pour regarder le reste du public dans l'amphithéâtre : la plupart des gens ont abandonné depuis belle lurette toute tentative de prise de note et se regardent avec des ronds de flan, l'air exténué par le simple son de la voix d'Utonium. Seul à ma gauche semble résister un petit rouquin : un surdoué de toute évidence, parce que je lui donne au mieux 17 ans, et encore, ça c'est uniquement parce que la couleur de ses cheveux m'a mis de bonne humeur.
Je reporte mon attention sur Utonium. Il rit tout seul, sans doute à une blague de chercheurs que j'ai raté. L'assistance le suit dans son rire, même si le leur est plutôt jaune. Je me rassure en songeant que les travaux pratiques seront moins rapides et tout autant passionnants.
...Eh bien, moins rapides, certes. Passionnants, sans doute. Mais terriblement plus ardus. Les jours de cours se suivent et varient, mais une constante reste : il est impossible de se concentrer dans cette partie de l'université. A chaque fois c'est la même chose : je fais équipe avec le surdoué, nous commençons à travailler dans les meilleures conditions du monde, et là BAM ! Un bruit du diable résonne dans l'université, des Dziiiit fusent de partout, pendant une heure, peut-être deux. Puis plus rien. Je n'arrive pas à comprendre comment les autres parviennent à travailler. Pire, je ne comprends même pas comment un quelconque chercheur peut choisir sciemment de venir bosser dans cette université. Mon partenaire m'a bien assuré que je m'habituerais et que ces dérangements n'arrivent « pas si souvent que ça », mais rien n'y fait.
Et finalement, une après-midi, la goutte d'eau a fait déborder le vase. Mon partenaire n'est pas bien méchant, et ce n'est pas moi qui vais reprocher à quelqu'un d'être trop sûr de lui mon problème est simplement cette amas d'informations inutiles dont il m'arrose chaque jour, l'index en l'air, me prenant sans doute pour un demeuré. Ça, additionné du bruit infernal que causent les super nanas, a fini de me motiver à balancer mon sac sur mon épaule et de lancer vaguement à mon coéquipier un « Ciao, je rentre chez moi, trop mal au crâne. ». Le rouquin n'a pas l'air de se formaliser, bien au contraire, monsieur est content de travailler seul. Tant mieux !
J'enfonce mes mains dans les poches et déambule dans les couloirs. Que faire désormais ? Quitter ce campus au plus vite certes, mais retourner à l'appart' finir de transcrire le cours d'Utonium ? Erf, on a fait plus sexy comme fin d'après-midi. Me poser dans la pizzeria que j'avais repéré la semaine dernière ? A la limite. Aller me boire un milk-shake ? Pour me retrouver entouré de couples d'ados séchant les cours par ce temps magnifique ? Génial.
Mais alors que j'avance au hasard dans une rue, étudiant de temps à autre une vitrine, le regard vague, un Dziiiiit retentit au-dessus de ma tête. Derechef mes yeux le suivent : rose. Automatiquement, mes jambes s'activent, de plus en plus vite, et je me retrouve à poursuivre le rayon couleur bonbon. Je slalome dans la foule, manque de foncer dans une grand-mère, saute par dessus un gamin qui pousse une jérémiade à sa mère, et finalement écrase de tout mon long un homme en costume. Je lâche trois quatre excuses et disparaît sous une profusion de « non mais dites donc ! » et autres « attendez ! ». Je continue de courir merde, je l'ai perdue. Zut, zut et rezut !
Rah bon sang, elle m'a semé ! Ça m'énerve tellement que je me sens capable de démolir ce mur d'un simple coup de pied. Je tente le coup : mes orteils font un bruit inquiétant et une douleur atroce me fait jurer à plusieurs reprises en sautant à cloche-pied.
Déçu, je continue mon chemin dans la direction où je courrais auparavant. J'ai cette impression froide, quand l'adrénaline retombe et qu'on réalise que l'on vient de manquer une occasion de vivre quelque chose. Les pif-pouf-paf ont disparu : une fois de plus Townsville est sauve, débarrassée de sa vermine. Ou alors ses héroïnes viennent de défaillir et l'apocalypse est donc amorcée. Au vue de la quiétude ambiante qui règne, la fin du monde pourrait très bien être proche en fait.
Mes réflexions sur la fin du monde s'évaporent tandis que mes pas foulent le sol d'une cour d'école. Je fais quelque pas en arrière pour analyser le panneau d'information. Un lycée. Une série d'images subliminales de courses poursuites dans les couloirs, d'anarchies dans les salles de classes et de bizutage me torpillent le crâne. La sueur commence déjà à perler sur mon front. Ohé, reprends-toi Spicer, les années lycée, c'est du passé, et depuis belle lurette !
Et comme pour asseoir ma tentative de me redonner du courage, une illumination vient souffler le souvenir de mes années de lycéens : sans doute le flash rose se dirigeait ici. Je fais quelque pas dans la cour et vient m'asseoir sur une barrière en métal. Je ne peux m'empêcher de pouffer : après avoir sauvé la veuve et l'orphelin, il reste toujours à comprendre la trigonométrie et à retenir l'existence de la révolution française. Héhé, on peut pas tout avoir !
Pourquoi je reste dans cette cour, sans trop savoir si Belle y sera d'ailleurs, alors que j'ai passé les jours précédents à la fuir comme la peste ? Aucune idée. Très honnêtement, je dirais que la cause en est l'ennui. Mais rien n'est moins sûr. En tout cas, ma patience paye, car j'entends la fin des cours retentirent, et avec elle une armée de lycéens n'ayant qu'une hâte : rentrer s'adonner au plaisir des devoirs et de l'étude sérieuse (parfaitement, et mon cul c'est du poulet). Je baisse ma tête quelque peu et mets ma main en visière dans l'espoir de voir apparaître ma rouquine : il s'agit là de ma meilleure idée de la journée, puisqu'elle me permet d'esquiver un rayon laser rouge. Ça pue le cheveu cramé.
-Oh putain, qu'est-ce que… ?!
Une ombre rose fuse dans ma direction. Je reste en position quasi fœtale, jouant des fessiers pour ne pas tomber de la barrière.
-Comment osez-vous venir ici ! Comment pouvez-vous… ! Je…! Vous… !
Ma rouquine se perd dans un amas de paroles incompréhensibles, régies sous la colère, me laissant le temps de détendre mes muscles. Elle aussi finit par se calmer tandis que je descends de la barrière.
-Bon calme-toi Belle. Vous n'avez rien à faire ici. Vous n'avez pas le droit de suivre les gens comme ça, c'est du harcèlement.
-Wowowoh ! Qui a dit que je venais pour toi, cocotte ? Je réplique, en remuant les mains devant moi. Belle me fixe me regarde un moment, bouche bée, et se retourne avec un « effectivement ». Rah, mais elle n'a aucune demi-mesure cette fille ! Je m'élance à sa poursuite et pose une main sur son épaule.
-Non mais attends ! Okay, je plaisantais. Je suis bien venu pour toi. Pour herm… m'excuser de ce qui s'est passé l'autre soir… et il y a dix ans.
J'espère la calmer avec ces mots. Mais à la place, la lycéenne dégage son épaule et tourne un regard ardent sur ma personne.
-Oh mais vous avez intérêt de vous excuser ! Même si ça n'arrangera absolument rien ! Si vous croyiez que ce serait si facile, vous vous êtes mis le doigt dans l'œil jusqu'au cou !
Et rouge de rage ou de honte, elle s'envole et me plante là, au milieu d'une cour où plusieurs adolescents me huent un moment avant de se disperser.
-Oh putain… génial, juré-je à demi dans ma barbe.
-Monsieur Spicer ?
Je me retourne, les cheveux dressés sur la tête. Oh, c'est juste Bulle. Je me détends un peu.
-Belle est en colère après vous ?
-Eh... ça en a tout l'air, non ? Je soupire. La blonde prend un air compatissant et soupire avec moi. Elle tente de me rassurer, une main sur mon épaule. Je me dégage de cette gentillesse à mi-chemin entre l'allumage et la gaminerie.
-C'est d'ma faute, je...
-Vous êtes déjà venu à Townsville, n'est-ce pas ?
Je me retourne vers Bulle. Cette dernière a les yeux braqués sur mon visage, mains enfoncées dans les poches de son gilet, un doux sourire au visage.
-De... ?
-Je me souviens de votre tête, lâche Bulle avec un haussement d'épaule. Vous aviez déjà le même look gothique. Et puis vous criez toujours comme un bébé.
Je prépare quelque chose à répliquer sur ce dernier argument, quand l'évidence m'éclate au visage :
-Tu sais qui je suis... depuis le début ? Pourquoi ne rien avoir dit chez vous ? A Utonium ? A tes sœurs ?
Bulle hausse encore des épaules, le visage sur le côté. Mine de rien, elles ont un visage très similaires ces trois sœurs, n'en déplaise à leur goût vestimentaire très différents. Néanmoins, si c'est la malice le trait dominant de Belle, celui de Bulle la transcende de douceur.
-Qu'est-ce que j'aurais eu à dire ? Vous n'aviez pas l'air menaçant, vous étiez tout sauf féroce à la maison, et si les autres ne se rappelaient pas de vous, à quoi bon vous présenter comme un ennemi sans même qu'elles ne vous connaissent ?
-Mais je suis un génie du mal, bon sang !
Je tape du pied au sol, comme un gamin en plein caprice, et plusieurs lycéens se retournent dans un sursaut. Merde. Bulle fait quelque pas dans ma direction en se frottant le menton, l'air de méditer la question.
-Hum, peut-être. Ou peut-être pas, pour le moment en tout cas, vous avez l'air ni dans le mal, ni dans le bien. On ne saurait dire. Mes sœurs et moi avons beau tapé sur des « méchants », ça fait un bon moment que j'ai remarqué que tout n'est pas noir ou blanc. Les gens changent, leurs comportements, leurs envies sont sans cesse mouvantes. Alors qui suis-je pour faire de vous un ennemi de Townsville alors que vous n'avez rien fait ? De toute manière, votre erreur d'il y a dix ans, je suppose que vous avez bien dû la payer à un moment ou à un autre.
J'écarquille les yeux. Moi qui la prenais pour une bécasse allumeuse, elle me fait maintenant l'effet d'un vieux moine barbu, reluisant de sagesse. Je croise les bras, ne sachant que répondre, bouche bée.
-Bon, alors comme ça, Belle se souvient de vous, reprend Bulle, fronçant le sourcil gauche, un sourire amusé sur le visage. Bah, vous ne devriez pas vous en faire, ça lui passera. Après tout, si vous n'avez pas fini à l'hôpital, c'est bien la preuve qu'elle avait déjà prévu de finir par vous pardonner !
Bulle ponctue son discours d'un clin d'œil dans ma direction, avant de me saluer et de partir dans le sillage de sa sœur. Je garde les bras croisés en suivant du regard le tracé bleu ciel que Bulle laisse à travers les immeubles grisâtres : on dirait une ouverture de beau temps à travers un ciel orageux. Mes lèvres s'étirent d'un sourire, je me gratte la nuque, et me retourne, pour regagner mon appartement, cœur plus léger et projets en tête.
…
J'ai dû esquiver moult lasers, supporter nombres de reproches et de sarcasmes, poursuivre ou fuir à de nombreuses reprises, et alors que je commençais à perdre espoir et à me dire que j'étais bien idiot de courir après des chimères, une ouverture a fini par apparaître. Car les moments où je me croyais à l'abri et sûr de moi et où je déchantais en tombant d'une barrière, en me prenant un laser ou en me cassant la figure en courant ont petit à petit commencé à faire sourire Belle, jusqu'à ce qu'un jour, j'entende même un rire s'échapper de cette bouche.
C'était devenu un rituel : le surdoué faisait les travaux pratiques tout seul, moi je rattrapais les cours pendant mes insomnies et j'allais attendre la fin des cours de Belle dans la cour du lycée. J'étais alors accueilli par une adolescente soupirant, mais souriante – légèrement – qui restait toujours plus longtemps pour échanger quelques paroles avec moi au milieu de ses reproches et de ses plaintes - de plus en plus sur le ton de la plaisanterie - pour harcèlement.
Je finis par trouver la confiance nécessaire pour lui proposer d'aller boire un milk-shake, histoire de rallonger nos petits rendez-vous implicites. Les filles aiment les trucs doux, pastels et sucrés, non ? Belle esquiva ma demande en arguant l'importance des devoirs, des cours à réviser et du travail scolaire en général. Je lui proposai alors de l'aider dans ses devoirs : cela finit de la décider à rentrer chez elle, m'assurant qu'elle n'avait pas besoin d'aide, qu'elle s'en sortait très bien toute seule.
Le lendemain, elle acceptait.
-C'est l'histoire d'une heure, hein ? Après je rentre. J'ai un test de techno dans deux semaines et j'ai intérêt à m'y prendre tôt si je ne veux pas…
Je l'écoute me déblatérer l'aspect ardu de la robotique tandis que nous avançons dans les ruelles à la recherche de cet établissement « aux milk-shakes si parfaits que ce sont eux qui vous dégustent ». Je ne peux m'empêcher de sourire en l'entendant se plaindre de difficultés qui n'en sont pas, ou plutôt qui ne sont rien pour mon niveau. Je m'imagine lui apprendre ce que je sais, construire des robots à ses côtés, et même jouer cette scène si clichée où, derrière elle, je passerais ma main sur la sienne pour la serrer sur une clé à molette et ainsi l'aider à bien resserrer un écrou – ce qui ne servirait strictement à rien, nous sommes bien d'accord là dessus.
De toute manière, au-delà du caractère fantasmé de la scène, Belle a trop d'orgueil au sujet de ses connaissances pour accepter de ne pas maîtriser une matière, plutôt que de considérer que cette matière est trop dure. Je ricane tout seul et Belle m'assène une petite tape derrière la tête : l'instinct féminin lui aura sûrement souffler qu'elle était le sujet de mes ricanements.
Ah Milk-shake, je ne me souviens même plus quel est ton parfum, tant mes sens sont obnubilés par la jeune femme qui me tient compagnie. Je m'amuse avec la paille tout en l'écoutant parler de tout et de rien, me permettant de ponctuer le tout d'un commentaire ou deux, avec mon sourire en coin. Un indice quant à l'évolution de ma relation avec Belle est le fait que, même si elle continue de me vouvoyer, elle m'appelle simplement « Spicer » et entre nous, la disparition de « monsieur » est une bonne chose, et pour l'image que je rends, et pour l'intégrité physique de mon caleçon.
L'heure passe, sans que ni elle, ni moi ne semblons avoir envie de partir : Belle s'est commandée un de ces énormes cookies, et moi je trouve un concentré d'amusement dans la paille de mon milk-shake que je touille sans cesse, quand je ne m'amuse pas à la faire tenir sous mon nez.
Le sujet de la colère de Belle réapparaît sur le tapis sans que je ne puisse vraiment l'en empêcher. Alors que je me prépare déjà à me confondre en excuses, conscient que mon petit rendez-vous est sur le point de se terminer, Belle prend un air détaché et me balance « C'est du passé, Spicer. ». Monsieur ou pas, j'aime bien quand mon nom vient s'inviter sur les lèvres pleines de cette rouquine.
Devant l'incompréhension qui s'est peint sur mon visage, Belle ajoute :
-Je ne vous en veux pas vraiment en fait. Enfin si, mais disons que… enfin j'étais petite, et puis quand on vole en robe, c'est normal que les gens finissent par voir votre culotte, non ?
Ta sœur en sait quelque chose, poupée.
-Oh bah, si tu m'en veux pas, c'est plutôt une bonne nouvelle, je m'exclame en m'étirant, joyeux. A la place de l'exclamation joyeuse qu'aurait dû survenir de la part de Belle, le silence. Et cette fichue phrase, murmurée :
-Oh, mais je vous en veux quand même.
Je pose mes yeux sur le visage de Belle. Ses yeux couleur bonbon à la fraise me dévornt, et un fin voile rouge apparaît sur ses joues, sans doute en réalisant que son discours n'est pas ce qu'on a fait de plus cohérents.
-Mais tu as quoi à me reprocher si tu me pardonnes ce que j'ai fait par le passé ?
-D'être un super vilain.
Elle m'a répondu du tac au tac. Le rougissement se renforce sur ses joues, et moi, je peine à comprendre exactement en quoi cela la dérange, si je n'agis pas mal et que mes actions passées sont pardonnées. Ses yeux se ferment, ses épaules tremblent un peu et elle m'a l'air de se concentrer atrocement pour préparer sa prochaine phrase. Je rapproche mon visage d'elle, au dessus de la table, intrigué par les révélations qui ne vont pas tarder à se faire.
-J'ai l'impression… que vous me plaisez.
Ma malheureuse pompe manque un battement en entendant cette voix me révéler une telle chose dans sa barbe. Mais avant que je ne puisse rajouter quelque chose, Belle a déjà lâché son cookie à moitié dévoré sur la table et y écrase ses poings serrés.
-Mais ça, ça ne doit pas se faire ! Je ne dois pas ! Oh mon dieu je n'arrive même pas à croire que j'ai dit ça...
J'ai l'impression d'avoir été rembourré avec une tonne de produits chimiques différents, qui interagissent follement entre eux et pourraient me faire exploser à tout moment. Arf, reste cool Jack, reste cool. Alors en proie à l'explosion de sentiments la plus totale, je hausse un sourcil et fronce son voisin, et hausse les épaules d'un air détaché.
-Baaah… qu'est-ce que tu risques ?
-Mais vous êtes un vilain, un super vilain !
Mon sourcil froncé s'en va rejoindre l'autre dans un écarquillement. Je lui présente mes paumes.
-Eh ! Le pire que j'ai fait, c'est de proposer de boire un milk-shake à une mineure !
Mon visage se rembrunit, j'essaie de m'amuser avec la paille à touiller dans mon verre, le plus négligemment possible.
-T'as… mille raisons valables de ne pas m'apprécier. Mais ma nature de méchant n'en fait pas partie. Je suis le plus raté des génies du mal.
Je soupire. Cette dernière phrase était plus destinée à ma personne qu'à elle. Je ferme les yeux : j'ai envie de m'enfuir d'ici tant je me trouve idiot dans ma démarche. Mais en parallèle, rien ne me ferait vraiment quitter cet endroit. Je sens le parfum de Belle remonter jusqu'à mes narines et embaumer mon esprit d'un peu de douceur.
Et puis je sens quelque chose se poser sur ma main. Quelque chose d'excessivement doux. J'ouvre aussitôt les paupières et, yeux écarquillés, j'observe la main de Belle posée sur la mienne. Je remonte mon regard sur son visage : elle a la même expression surprise que moi, comme si sa main avait, indépendamment de sa volonté, décidé de rejoindre la mienne. Elle la retire bien vite, et la maintenant dans l'autre, comme pour retenir une créature sauvage, elle lance vite avant de se lever :
-J'y vais.
Ah non ! Pas cette fois ! Je lâche un billet sur la table, laissant un pourboire un milliard de fois trop élevé. Qu'importe. Mes jambes s'élancent déjà à la suite de l'adolescente.
-Eh Pinkeyes, attends !
Belle ne ralentit pas, mais ne vole pas. Et de nous deux, c'est moi qui ai les jambes les plus grandes. Je la rattrape sans difficulté, au milieu d'une rue. Plusieurs personnes se retournent pour nous regarder un instant, puis reprennent leurs affaires, ne s'inquiétant guère pour Belle. Je pose mes mains sur ses épaules, face à son dos, essoufflé.
-Eh… c'est pas grave ! C'est pas grave ! Mais par pitié, arrête de t'enfuir comme ça !
Belle tourne la tête dans ma direction. On dirait des larmes qui perlent à ses yeux. Mais ce n'est peut-être que mon imagination : si proche d'elle, je lui reconnais des traits qui étaient jusqu'alors inexistant. Des traits qui me la rendent encore plus adorable. Je l'attire contre moi et croise mes bras autour de son torse, tête baissée vers le sommet de son crâne.
-T'as le droit de me frapper à mort pour ce que j'ai pu faire par le passé. Mais tu pourras pas me retirer du crâne à quel point tu es magnifique, à quel point tu me plais. - je baisse mon visage au niveau de son oreille droite pour lui murmurer – Et si c'est réciproque… pourquoi nous priver ?
Intérieurement, je bouillonne de trouille. Je suis terrifié à l'idée d'être rejeté, ou de me prendre un pain. Mais en dehors, je suis resplendissant, je ne tremble pas, et pour une fois, sans robot ni technologie, je me sens fort, capable, avec cette toute petite créature entre mes bras. Car si mon esprit craint le pire, mon corps est déjà tout métamorphosé d'amour. Je reste ainsi, penché pour avoir ma tête juste à côté de celle de Pinkeyes, même après avoir reçu la décharge de ma vie en entendant Belle répéter ces paroles :
-Oui, pourquoi nous en priver, après tout ?
