Sajin
Ukitake et Kyōraku attendaient, debout, dans les couloirs de la quatrième division. Le capitaine au haori rose se penchait avec sollicitude sur son ami, dont le visage était ravagé par la culpabilité.
-C'est de ma faute, Kyōraku, disait Ukitake. En ne voyant pas le détachement revenir à la nuit tombée, j'aurais dû comprendre que quelque chose de grave s'était produit. Si j'avais réagi plus tôt… Si j'avais suivi les conseils de Kiyone et Sentarō qui insistaient pour que j'envoie une mission de secours… Nous aurions peut-être pu sauver d'autres vies.
Kyōraku se contenta de poser la main sur l'épaule d'Ukitake sans mot dire. Il n'y avait pas vraiment de paroles qui auraient pu réconforter son ami à ce moment-là. Kyōraku était peut-être le seul à savoir quels souvenirs douloureux l'incident avait fait ressurgir dans l'âme de son ami. Ukitake devait se retrouver reporté quarante ans en arrière, au jour funeste de la mort de Kaien. Kyōraku se doutait qu'une partie des remords présents d'Ukitake avait pour origine son regret de ne pas avoir pu sauver le prédécesseur de Rukia. Gérer la culpabilité était une chose que même plusieurs siècles d'existence ne vous apprenaient pas.
Le détachement de la treizième division envoyé en mission dans le rukongai avait été pratiquement anéanti. De la trentaine d'hommes qui étaient partis, seuls trois avaient survécu. Le premier, un dénommé Kajita,avait perdu connaissance suite à un coup sur le crâne, et ses adversaires l'avaient laissé pour mort. Lorsqu'il avait repris ses esprits quelques heures plus tard et découvert le carnage, il avait réussi à se traîner jusqu'au village le plus proche pour chercher de l'aide. C'était grâce à son signalement qu'on avait pu récupérer deux autres combattants encore vivants : un certain Kiyomori et le vice-capitaine Kuchiki. Tous deux avaient été si atrocement battus et mutilés que c'était un miracle qu'ils aient survécu.
Le regard de Kyōraku se porta sur les deux hommes qui patientaient en même temps qu'Ukitake et lui-même. Tandis que le jeune vice-capitaine de la sixième division ne dissimulait pas son agitation, Byakuya arborait une expression rigide et glacée sur le visage.
Le capitaine de la sixième division s'était pas mal détendu ces derniers mois, et Kyōraku attribuait ce phénomène à l'influence de sa sœur. Après s'être côtoyés sans se parler pendant des années, Byakuya et Rukia semblaient enfin arrivés à une bonne entente. Pour leur bénéfice à tous les deux, d'ailleurs : le frère était devenu plus serein plus ouvert, plus humain, tandis que la sœur avait gagné en calme et en maturité. Kyōraku avait beau savoir que le masque rigide affiché par Byakuya n'était qu'un moyen de dissimuler ses sentiments, il ne pouvait refouler un sentiment de malaise à ce rappel du Byakuya d'autrefois.
La porte de la salle de soin voisine s'ouvrit. Une Unohana aux traits tirés en franchit le seuil, accompagnée de sa vice-capitaine. Ukitake et Renji se précipitèrent à leur rencontre, suivis par Kyōraku et Byakuya.
-Nous avons réussi à stabiliser Kiyomori, annonça Unohana avant que le capitaine de la treizième division n'ait eu le temps de formuler la question qui lui brûlait les lèvres.
-Dieu soit loué, souffla ce dernier avec soulagement.
-Et Rukia ? demanda le capitaine de la sixième division.
C'était la première fois qu'il desserrait les dents depuis son arrivée à la quatrième division.
-Son état est stationnaire, et j'ignore quand elle se réveillera… Cependant nous devons garder espoir, Byakuya, insista Unohana de sa voix douce.
Le masque impénétrable de celui-ci ne laissa pas deviner à Kyōraku si ces paroles avaient fait effet ou non sur Byakuya.
-Et comment va Kajita ? s'informa Ukitake.
-Il est bien remis de sa blessure et ne devrait conserver aucune séquelle physique. Mais moralement, il est très éprouvé…
-Puis-je le voir ? s'enquit le capitaine de la treizième division.
Unohana s'assombrit légèrement.
-Pas pour le moment. Les services secrets sont en train de l'interroger : ils cherchent à se renseigner sur ces mystérieux agresseurs.
-Comme vous le savez tous, commença Yamamoto, nous avons constaté depuis quelques mois un nombre anormalement élevé d'attaques contre les habitants du secteur 67 du rukongai, Kumoyama.
Le capitaine en chef promena son regard sévère sur les douze capitaines de division alignés devant lui avant de reprendre :
-Toutes les attaques se sont produites à la périphérie du massif montagneux qui a donné son nom au secteur. C'est pourquoi la treizième division a envoyé là-bas un détachement commandé par le vice-capitaine Kuchiki, avec pour mission de procéder à une reconnaissance de la zone. A l'exception de trois de ses membres, dont le vice-capitaine Kuchiki, ce détachement a été entièrement massacré.
Les regards de l'assistance, choqués,se portèrent pour partie sur le capitaine de la treizième division, pour partie sur l'impassible capitaine de la sixième division.
-Les rares personnes qui ont survécu aux attaques, poursuivit Yamamoto, et ceci a été confirmé par l'un de nos hommes, indiquent que ces agressions n'ont pas été commises par des hollows, mais par des loups.
A ce dernier mot, la voix du capitaine en chef ralentit, comme s'il renâclait à le prononcer.
-D'après les descriptions des témoins, ces loups seraient d'une taille équivalent à celle de deux hommes, dressés sur leurs pattes arrière et dotés de la parole. Ils porteraient une sorte de cuirasse et emploieraient des armes.
Tous les regards se tournèrent alors vers le capitaine de la septième division. Komamura sentit que l'ambiance oscillait entre la curiosité et la suspicion. Avec ferveur, il remercia intérieurement Yamamoto de l'avoir prévenu à l'avance de l'objet de la réunion. C'était uniquement grâce à cela qu'il parvint à demeurer impassible sous le regard scrutateur de ses collègues.
-Ma parole, fit le capitaine de la cinquième division de sa voix traînante, mais c'est le portrait de Komamura, cela !
Tout le monde, y compris le principal intéressé, fut reconnaissant à Hirako de sa remarque. Komamura préférait se mouvoir dans une atmosphère de franche hostilité plutôt que de suspicion voilée.
-Capitaine Komamura, demanda le capitaine en chef, êtes-vous en mesure de nous apporter un avis sur ces évènements à partir des éléments que nous avons déjà recueillis ?
La voix du vieillard avait pris un ton de prière qui ne lui était pas habituel. Komamura prit à peine le temps de réfléchir avant de répondre.
-Un loup n'attaque que pour se nourrir ou pour défendre son territoire. Comme aucune victime n'a été dévorée, je suppose que les loups qui ont attaqué répondaient à ce qu'ils considéraient comme l'intrusion d'un prédateur sur leur terrain de chasse.
-Un prédateur ? demanda Kurotsuchi dont les yeux scintillaient de curiosité.
-Pour un loup, expliqua Komamura, les êtres vivants sont soit des membres de la meute, soit des prédateurs rivaux, soit des proies.
-Comment les loups se procurent-ils l'armement qu'ils utilisent ? poursuivit Kurotsuchi d'un ton pratique.
-Je n'en sais rien, admit Komamura. C'est la première fois que j'entends parler de loups combattant avec des armes. C'est également la première fois que j'entends parler de loups en armure. La plupart d'entre eux disposent d'une protection naturelle, une sorte d'enveloppe d'énergie spirituelle qui les immunise contre les coups.
-La plupart d'entre eux, dans quelle proportion ? insista Kurotsuchi.
-Je suis la seule exception connue, lâcha Komamura.
Kurotsuchi poussa une sorte d'interjection à mi-chemin entre le grognement et le ricanement. Il dévisageait maintenant son collègue avec un intérêt évident, au grand embarras de Komamura. Cette particularité ne cesserait-elle donc jamais de lui attirer l'attention de tous ?
-Ceci explique pourquoi les assaillants semblaient insensibles aux coups de sabre et aux sorts de kidō, ainsi que nous l'a rapporté le shinigami qui a survécu à l'attaque, commenta Yamamoto. Capitaine Komamura, avez-vous autre chose à nous apprendre concernant nos adversaires ?
-A partir des informations que nous avons, c'est malheureusement tout ce que je peux vous dire.
-En êtes-vous bien sûr ? demanda Soi Fon d'une voix tranchante.
-Que voulez-vous dire ? répliqua Komamura en se contraignant au calme.
-Consciemment ou non, ne nous cachez-vous pas des informations afin de protéger nos adversaires ? Après tout, il est possible que vous leur soyez lié d'une manière ou d'une autre…
-Ma famille est morte, répondit Komamura d'une voix frémissante. J'ai bien appartenu un temps à une meute, mais j'ai rompu tout lien avec elle lorsque je l'ai quittée. Quoi que vous en pensiez, capitaine Soi Fon, ma loyauté appartient entièrement aux armées de la cour et au capitaine en chef !
-Votre loyauté n'est pas mise en doute, capitaine Komamura, intervint Yamamoto.
Du regard, il défia les autres capitaines de le contredire. Soi Fon détourna les yeux.
-Capitaine Komamura, avez-vous un conseil à nous donner pour résoudre ce conflit ? demanda Yamamoto.
-S'il s'agit bien d'une question de territoire, le problème devrait pouvoir être résolu, répondit Komamura avec hésitation. Il faudrait prendre contact avec les meutes qui se partagent Kumoyama et leur expliquer en quoi leur attitude nous pose problème. Il faudrait ensuite soit négocier un droit de passage, soit redéfinir les bornes du territoire de chasse.
-C'est tout ? s'étonna Kyōraku. La solution serait aussi simple que cela ?
-Les loups ne pèchent pas par méchanceté, mais par ignorance des coutumes des hommes, expliqua Komamura. De même les hommes heurtent les loups sans le vouloir à cause de leur ignorance des traditions des loups. Mon père avait l'habitude de dire que, si l'on expliquait aux hommes ce qu'attendent les loups et aux loups comment pensent les hommes, beaucoup de conflits seraient évités.
-Espérons que vous avez raison, conclut Yamamoto, car nous ne saurions tolérer l'existence d'une zone de non-droit au cœur de la Soul Society. Capitaine Komamura, je vous charge de trouver une solution au conflit. Employez tous les moyens qui vous sembleront nécessaires.
-Pourquoi lui ? explosa Soi Fon.
-Yamamoto-sensei, intervint Ukitake, je demande à faire partie de l'expédition menée par le capitaine Komamura.
-Moi aussi, ajouta le capitaine Kuchiki.
-Pas question, trancha Yamamoto. Vous êtes tous les deux beaucoup trop impliqués dans cette affaire, et Komamura est le plus à même de résoudre le conflit.
La confiance du capitaine en chef, qu'il venait de lui renouveler publiquement, mit un peu de baume au cœur de Komamura lorsqu'il dut affronter, à la sortie de la réunion, l'hostilité à peine déguisée de ses collègues.
« Ils ont peur que je les trahisse » pensa-t-il avec amertume.
La trahison était un concept typiquement humain, elle n'avait pas d'équivalent chez les loups. Un loup restait toujours loyal envers sa meute. Lorsqu'il ne souhaitait plus obéir au chef de meute, il défiait ce dernier pour prendre sa place ou s'en allait. Pour Komamura, Yamamoto était le chef de meute qu'il s'était choisi, et les shinigamis ses camarades. Comment leur faire comprendre que la trahison était pour lui chose inimaginable ?
