Natsugiri

Le capitaine Komamura gravissait la montagne suivi de ses hommes, plus alerte qu'eux en dépit de sa masse imposante. De temps en temps, il s'arrêtait pour humer les odeurs apportées par le vent. L'air était plein de senteurs familières : la pluie, la terre humide, les arbres… Ici, un daim était passé il y avait moins d'une journée. Komamura dressait aussi les oreilles, mais il n'entendait que le chant des oiseaux, le cliquetis des armes et le ahanement des hommes de troupe.

Il s'arrêta brusquement. Il venait de reconnaître l'odeur d'un loup. Quelqu'un avait marqué ce lieu : il arrivait à la limite d'un territoire de chasse.

-Restez en arrière, ordonna-t-il à ses hommes.

-Mais capitaine… voulut protester un de ses officiers.

-C'est un ordre, coupa Komamura. Quoiqu'il arrive, ne dépassez pas la ligne formée par les deux cèdres en face de vous.

Il s'avança seul, bascula la tête en arrière, et lança un long hurlement. Puis il attendit patiemment la réponse.

Aucun appel ne vint en retour. Au bout d'un quart d'heure, Komamura vit néanmoins deux silhouettes s'avancer sous le couvert des arbres. La première appartenait à une belle louve au poil argenté, la seconde à un jeune et robuste loup qui le considérait d'un œil peu amène. La louve jeta un regard moqueur sur le capitaine de la septième division.

-C'est bien toi, Sajin ? demanda-t-elle d'un ton railleur. La rumeur a rapporté, il y a quelques mois, qu'un loup était devenu capitaine chez les shinigamis. Mon père se doutait qu'il s'agisait de toi, mais je n'aurais jamais pensé que tu tomberais aussi bas.

-Bonjour, Natsugiri, répondit froidement Komamura. De tes paroles je déduis que la meute occupe le même territoire et que Sotsuyo en est toujours le chef.

Natsugiri fronça le museau.

-Sajin, peux-tu éviter de rester sous le vent ? Tu empestes l'humain.

Le capitaine ne put retenir un grognement.

-Ces humains sont ma meute, maintenant, gronda-t-il.

-Tu as toujours eu du goût pour les créatures faibles, poursuivit Natsugiri plaisamment. Peut-être parce que tu es si faible toi-même. Petit, les sens sous-développés – et tu n'as même pas la protection naturelle dont bénéficient tous les membres de notre espèce. Je me suis toujours demandé pourquoi mon père t'avait accepté dans la meute.

-Sans doute à cause de ma perception spirituelle bien supérieure à la vôtre, répliqua Komamura. Vous étiez incapables de détecter un hollow avant d'avoir le museau dessus. Et tu es mal placée pour te vanter de ta protection, étant donné que tu portes une armure. Pourquoi cet équipement, au fait ?

-Une idée de mon père, fit Natsugiri avec indifférence. Il paraît que c'est efficace contre les coups de fourche et de pique.

Komamura n'insista pas. A travers l'attitude et les paroles de la louve, il venait d'entrevoir une difficulté imprévue. Mieux valait s'en tenir aux négociations plutôt que d'entamer une dispute avec Natsugiri. Choisissant ses mots avec soin, il poursuivit :

-Des groupes d'humains ont été récemment attaqués dans la montagne. Est-ce que la meute sait quelque chose à ce sujet ?

-C'est bien possible, répondit la louve en faisant la moue. Mais nous ne nous rappelons pas toutes les créatures que nous chassons sur notre territoire.

La réponse de Natsugiri renforça les soupçons de Komamura. Les négociations semblaient particulièrement mal engagées.

-Je demande à rencontrer le chef de meute, déclara solennellement le capitaine.

Natsugiri lui lança un regard ironique.

-Il n'est pas tout près.

-Je suis prêt à attendre.

-Plus d'une journée ?

Komamura ouvrit des yeux ronds.

-Mais quelle taille fait votre territoire ?

-Il recouvre toute la surface de la montagne, à peu de chose près, répondit Natsugiri avec orgueil.

Le capitaine la dévisagea avec incrédulité. La surface d'un terrain de chasse dépendait de la taille de la meute. Pour disposer d'un territoire d'une telle étendue, la meute devait compter à présent au moins cinquante têtes… peut-être cent ! Jamais une meute d'une telle puissance n'avait été rassemblée ! Pourtant l'assurance de Natsugri ne laissait pas de place pour le doute.

-Transmets quand même ma demande à Sotsuyo, se contenta-t-il de dire.

-Je lui en parlerai, fit la louve négligemment. Mais je ne te garantis rien. Après tout, mon père est libre de te recevoir ou non – tout comme il est libre de t'accepter ou non sur son territoire.

Komamura fronça les sourcils. Tout cela ne présageait rien de bon. Peut-être devrait-il prendre quelques renseignements sur la meute et l'état d'esprit de Sotsuyo avant de poursuivre les négociations.

-Natsugiri, tu veux bien saluer Shin de ma part ? Dis-lui que j'aimerais bien le revoir à l'occasion.

-Shin ? Le pauvre vieux est mort depuis longtemps.

C'était un rude coup pour le capitaine. Shin, le vieux compagnon de son père, son propre mentor… et son seul allié dans la meute de Sotsuyo. Komamura encaissa bravement le coup.

-Quand est-ce que c'est arrivé ?

-Peu de temps après ton départ. Avec Kunkan et Kogarashi, il s'était mis dans la tête de défier mon père. Bien sûr, ces idiots ont perdu. Et ils ont dû en payer le prix.

Komamura était scandalisé. Il ne trouvait pas de mots assez forts pour traduire sa répugnance face à cette violation outrageuse des traditions des loups.

-Depuis quand un chef de meute peut-il mettre à mort ceux qui l'ont défié ? S'ils perdent, ils se soumettent ou quittent la meute. C'est la règle !

-Tu as toujours été si empêtré par le respect des règles, se moqua Natsugiri. Qui décide de ce qui se fait ou de ce qui ne se fait pas, sinon le chef de meute ? Mon père fait comme il l'entend.

-Cela se retournera contre lui, prophétisa Komamura. Un chef qui ne respecte pas les règles perd le respect de sa meute.

-Effectivement, quelques loups ont quitté la meute après cet incident, admit la louve à contrecoeur. Mais c'étaient des vieux croûlants qui avaient peur de leur ombre. Et d'autres loups plus audacieux, plus ambitieux, ont rejoint nos rangs depuis. Aujourd'hui, la meute est plus puissante que jamais ! Finalement, la mort de Shin et des deux autres imbéciles nous aura été fort utile.

Un grondement de fureur s'échappa de la gorge de Komamura, et il tira son sabre de son fourreau. Avec un rire léger, Natsugiri tourna les talons et courut vers son territoire, là où elle savait que son advrsaire n'irait pas la chercher. Komamura s'élança à sa poursuite. Le shunpo n'était pas son fort, mais il se déplaçait quand même plus vite qu'un loup ordinaire lancé à pleine vitesse. Il réussit à intercepter Natsugiri avant qu'elle ne retourne dans son territoire. Une lueur respectueuse apparut dans les yeux de la louve.

-Tu as fait des progrès à la course depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, déclara-t-elle.

-Il n'y a pas que dans ce domaine que j'ai fait des progrès, gronda Komamura en brandissant son sabre. Tu veux une démonstration ?

Le capitaine abattit son sabre sur son adversaire. La louve arrêta l'arme à mains nues. La saisissant par la lame, elle tenta de l'arracher à son propriétaire, mais Komamura résista et finit par la lui retirer des mains. Le capitaine repassa à l'attaque en faisant bien attention cette fois à éviter les bras de Natsugiri et à se placer entre la louve et son territoire.

La protection de Natsugiri, si puissante fût-elle, devait avoir ses limites. Komamura se rappelait avoir vu son propre père blessé à plusieurs reprises. Si le capitaine y mettait l'énergie nécessaire, il finirait par percer la protection de la louve.

Celle-ci bondissait, se fendait pour éviter ses coups. Elle demeurait sur la défensive, mais n'en semblait pas inquiète outre mesure. A un moment, elle allongea la patte vers la figure de Komamura et le frappa violemment. Le capitaine baissa la tête au dernier instant, et la patte de Natsugiri s'abattit sur l'oreille de Komamura qu'elle déchira. Réprimant sa douleur, ce dernier profita de l'ouverture laissée par Natsugiri pour pointer son sabre à la base de sa gorge. La louve s'immobilisa. Komamura la sentit apeurée pour la première fois depuis le début du combat, mais la louve conserva un air bravache.

-Eh bien, vas-y, Sajin ! haleta-t-elle. Qu'attends-tu pour frapper ? Ta vengeance est à portée de main !

A ces mots, Komamura se figea.

« La vengeance est un poison pour l'âme. »

Le capitaine de la septième division soutint une brève lutte contre lui-même.

« La vengeance aveugle, elle empêche de juger sainement. »

Lentement, sous les yeux stupéfaits de son adversaire, Komamura laissa retomber son sabre.

-Va-t-en, Natsugiri, lança-t-il d'une voix basse. Je ne peux pas tirer vengeance de toi.

La louve le dévisagea d'un regard soupçonneux, ayant du mal à en croire sa chance. Elle finit par s'en reourner vers son territoire, flanquée de son compagnon, tout en se retournant de temps en temps pour jeter un coup d'œil au capitaine de shinigamis. Ce dernier était resté sur place, immobile, fixant son adversaire avec un mélange de colère et d'impuissance.