Shin
Le capitaine en chef reçut Komamura dans son bureau à la nuit tombante, quelques heures après que ce dernier soit revenu de sa mission. Les mauvaises nouvelles rapportées par le capitaine de la septième division ne semblaient pas avoir altéré la sérénité de Yamamoto, contrairement à Komamura qui était très abattu.
-Capitaine Komamura, attaqua le capitaine en chef, vous m'avez fait parvenir un message dans lequel vous affirmiez que toute négociation avec nos adversaires était impossible. Comment cela se fait-il ? Lors de la dernière réunion des capitaines de division, vous sembliez confiant sur la possibilité de trouver un terrain d'entente…
Komamura baissa la tête, accablé.
-Je vous présente mes excuses les plus profondes, Genryūsai-dono. Il semble que je me sois lourdement trompé, et que la situation soit plus compliquée que prévu.
-Expliquez-vous, ordonna Yamamoto d'un ton bref.
-L'ensemble du massif de Kumoyama est tombé sous la domination d'un seul chef de meute, et celui-ci nous est résolument hostile.
Yamamoto jeta un coup d'œil scrutateur à son subordonné.
-Comment pouvez-vous en être aussi certain après un seul contact ?
-Il se trouve, expliqua Komamura, que je connais déjà Sotsuyo.
Avec hésitation, le capitaine de la septième division demanda :
-Genryūsai-dono, vous rappellez-vous que, la première fois que me suis présenté devant vous, je vous ai dit que j'avais décidé de devenir un shinigami à la requête d'un ami ?
Yamamoto hocha la tête et grommela :
-Je m'en souviens.
-Cet ami s'appelait Shin. Il avait grandi et chassé dans la même meute que mon père. Le lien qu'il y avait entre eux était l'équivalent de l'amitié ou du lien fraternel chez les humains. Mon père lui avait demandé de garder un œil sur moi, au cas où il lui arriverait quelque chose. Aussi Shin m'a-t-il recueilli à la mort de mon père. Ayant jugé qu'une meute était l' endroit le plus indiqué pour élever un louveteau, il nous a fait entrer dans celle de Sotsuyo. Au début, cela nous a paru un excellent choix. Puis la compagne de Sotsuyo s'est fait tuer par un humain, et l'ambiance de la meute a changé du tout au tout.
Komamura hésita.
-J'ignore comment vous présenter les choses. La manière de penser des loups peut paraître choquante aux yeux des humains. Un loup tue soit pour se nourrir, soit pour défendre son territoire face à un autre prédateur. Il arrive que, dans ce combat, il perde la vie. C'est la loi de la nature et nous l'acceptons. Cependant, Sotsuyo n'est pas parvenu à se résigner. Il est devenu obsédé par l'idée de tuer des humains.
-Il voulait se venger ? demanda Yamamoto.
C'était moins une question qu'une affirmation.
-La vengeance est une idée étrangère à la mentalité des loups. C'est la raison pour laquelle nous avons mis du temps à comprendre, et pourquoi nous avons été si choqués lorsque nous avons réalisé ce qui se passait. Sotsuyo ne tuait pas seulement des chasseurs, mais des individus que nous ne pouvions considérer comme des prédateurs, des femmes et des enfants par exemple. Cela constituait une violation de nos usages, et Shin le déplorait ouvertement. Et quand Shin a commencé à chasser des humains hors de son territoire, lui et Shin se sont violemment opposés l'un à l'autre.
-Et c'est ce Sotsuyo que nus devons affronter… médita le capitaine en chef. Pensez-vous qu'il n'y a vraiment aucun compromis possible avec cet individu ?
Komamura secoua négativement la tête.
-Tout indique que Sotsuyo se prépare à un conflit ouvert. Il s'est débarrassé de Shin et des autres membres de la meute qui n'acceptaient pas son attitude belliqueuse. Il a recruté des loups jeunes et agressifs, et a amené sa meute à la dimension d'une véritable armée. Enfin, et c'est pour moi le meilleur indicateur de ses intentions, il a équipé ses troupes d'armes et d'armures. Ce n'est pas contre les griffes des loups et les bois des cerfs que ces armures sont destinées à les protéger. Leur protection naturelle leur suffit amplement. Non, Sotsuyo et sa meute s'apprêtent à affronter les armes des hommes.
-Donc votre conclusion est qu'un conflit est inévitable ? demanda Yamamoto de sa voix sèche.
-Genryūsai-dono, vous l'avez dit vous-même : nous ne pouvons tolérer l'existence d'une zone de non-droit au cœur de la Soul Society. Or c'est précisément ce que Sotsuyo essaie de créer. Aussi pénible que cela me soit, je suis obligé de vous recommander d'attaquer la meute de Sotsuyo, et de le faire le plus tôt possible, afin d'éviter qu'il ne fasse de nouvelles recrues et n'étende encore son territoire.
Le capitaine en chef médita un long moment.
-Bien, finit-il par lâcher. Je vais ordonner la mobilisation des septième, huitième et onzième divisions. Trois divisions ne seront pas de trop pour passer la montagne au peigne fin et faire face aux troupes de Sotsuyo. Capitaine Komamura, vous prendrez la tête des opérations.
Komamura retint son souffle. Le moment difficile de l'aveu était arrivé. Son cœur se désolait à l'idée de la déception du capitaine en chef, mais il n'avait pas le choix. Le capitaine de la septième division s'agenouilla dvant son supérieur, posa les mains paumes contre le sol et inclina son visage jusqu'à terre.
-Capitaine en chef Yamamoto, je vous remercie de la confiance que vous placez en moi, mais je vous prie très humblement de me décharger de cette fonction, ainsi que de toute mission en rapport avec la lutte contre Sotsuyo !
Le capitaine en chef était stupéfait.
-Qu'est-ce que cela signifie, Sajin ? Expliquez-vous !
Komamura releva lentement la tête, le cœur lourd.
-C'est arrivé le jour où mon ami m'a convaincu de devenir un shinigami. Shin m'a pris à part et m'a déclaré : « Sajin, tu perds ton temps dans cette meute. Je suis persuadé que tu as des pouvoirs spirituels. Tu dois apprendre à les exercer. Promets-moi de rejoindre le monde des hommes et de devenir un shinigami ». Impressionné par sa conviction, je le lui ai promis. Shin m'a ensuite engagé à quitter la meute sans attendre.
Rétrospectivement, Komamura comprenait que son ami avait agi ainsi dans l'intention de le protéger. A l'époque, Shin, Kunkan et Kogarashi devaient déjà avoir décidé de s'opposer à Sotsuyo. Shin n'avait pas voulu mêler son jeune compagnon à une entreprise qu'il devait sentir plus que dangereuse.
Komamura se remémora sa réaction lorsque Shin l'avait poussé à partir sur le champ.
-Il faut quand même que je prenne congé du chef de meute, avait-il protesté.
La réponse de Shin l'avait abasourdi.
-Surtout pas ! Il chercherait à te retenir.
Le jeune loup ne comprenait pas. Il était, depuis toujours, le membre le plus faible de la meute. Les traditions des loups interdisaient à ses compagnons de le lui faire sentir, mais il le savait et en souffrait. Sotsuyo aurait dû se réjouir du départ d'un tel poids mort ! Cependant Shin avait expliqué :
-Les loups de notre clan ont un pouvoir spirituel. Chez la plupart, ce pouvoir est scellé sous la forme d'une enveloppe d'énergie spirituelle qui nous protège. Mais certains d'entre nous savent le libérer et s'en servir pour combattre. Ils y perdent en protection, mais y gagnent en pouvoir offensif. Chez toi, la protection est naturellement déscellée. Sotsuyo pense qu'en t'observant il finira par découvrir le secret qui lui permettra de libérer la sienne.
-Ce secret, tu le connais ? avait timidement demandé le jeune loup.
Shin avait eu un rictus sardonique.
-Effectivement, mais je n'ai pas l'intention de le révéler à Sotsuyo. D'ailleurs, même s'il le connaissait, il ne l'utiliserait pas.
L'esprit de Komamura revint à la situation présente, et il reprit son récit à l'intention du capitaine en chef. D'une voix basse, il raconta :
-Juste avant que je quitte la meute, Shin m'a fait faire une seconde promesse : celle de ne jamais chercher à me venger. Je croyais qu'il pensait à Sotsuyo en disant cela, au mauvais exemple qu'il nous donnait. Mais je suis maintenant persuadé que Shin se doutait du sort qui l'attendait, et qu'il m'a expressément demandé de ne pas le venger.
Komamura pouvait encore entendre les paroles de Shin retentir dans son esprit : « La vengeance rend aveugle. Elle empêche de juger sainement. Celui qui s'y abandonne voit tout à travers son prisme déformant. Elle lui fait oublier tout ce qu'il a au profit de ce qu'il a perdu. La vengeance est un poison pour l'âme : elle emplit d'amertume chaque instant de la vie ».
Le capitaine de la septième division leva un regard suppliant vers son supérieur.
-Capitaine en chef, je ne souhaite que vous servir, mais à cause de cette ancienne promesse, mes mains sont liées. Je vous prie de bien vouloir accéder à ma demande !
Komamura inclina à nouveau la tête vers le sol.
-Relevez-vous, capitaine Komamura, ordonna Yamamoto d'une voix lasse.
Le capitaine de la septième division s'exécuta en silence.
-Avez-vous une idée, poursuivit Yamamoto, de ce que vos camarades diront quand ils sauront que je vous relève de votre mission ?
-Je le sais, mais je n'ai pas le choix, fit Komamura avec résignation. Et puis ils sont déjà persuadés que je sympathise avec l'ennemi alors…
-Pas tous ! protesta le capitaine en chef. La plupart ont trop de bon sens pour croire une chose pareille ! Ne prenez pas trop à cœur l'attitude de Soi Fon. Elle est chef des Services Secrets et c'est son rôle de détecter toute menace qui…
La conversation des deux shinigamis fut interrompue par l'irruption du vice-capitaine Sasakibe. Celui-ci mit un genou à terre devant son supérieur et courba la tête.
-Toutes mes excuses pour cette interruption, capitaine en chef ! Je viens de recevoir un message du vice-capitaine Abarai. Celui-ci nous prévient que son capitaine a quitté le seireitei il y a plusieurs heures sans informer qui que ce soit de sa destination, et qu'il n'est toujours pas rentré !
Le capitaine en chef et Komamura échangèrent un regard de compréhension.
-Je crois que nous savons tous où le capitaine Kuchiki s'est rendu, grommela Yamamoto.
