Byakuya
La lune était pleine ce soir, pourtant son éclat laiteux peinait à traverser l'épaisseur des frondaisons. Bien que le capitaine de la sixième division soit un habitué des promenades nocturnes, il avançait avec hésitation sur le sentier à peine éclairé. Son pas s'immobilisa soudain.
Une ombre jaillit de l'obscurité et se jeta sur lui. D'un geste, le capitaine dégaina son sabre et frappa son assaillant. La force du coup repoussa celui-ci plusieurs pas en arrière et lui arracha un jappement de surprise.
-Depuis quand m'as-tu repéré? demanda-t-il avec dépit à son adversaire.
-Depuis que j'ai commencé à gravir cette côte. Tu ne fais aucun effort pour masquer ta pression spirituelle, observa le shinigami avec dédain.
-C'est une chose que nous autres loups ne savons pas faire, répliqua aigrement son opposant.
Sans attendre de réponse, le loup se rua à nouveau sur le shinigami. Celui-ci parvint à l'arrêter du plat de son sabre, mais dut s'arcbouter et user de toutes ses forces pour repousser son assaillant.
-Est-ce une attitude habituelle chez les loups d'attaquer sans sommation? demanda froidement le capitaine.
Un mépris presque palpable émanait de sa personne. Le loup gronda sourdement.
-Cela ne te convient pas? Dommage pour toi. Ici, c'est mon territoire, c'est moi qui fixe les règles.
Le loup avait commencé à tourner lentement autour du shinigami, comme pour chercher un meilleur angle d'attaque. Le capitaine demeurait immobile, mais ne le quittait pas des yeux.
-Fais-tu partie de ceux qui ont attaqué ce détachement de shinigamis il y a quelques jours? demanda-t-il brusquement à son adversaire.
-En effet, répondit le loup en poursuivant sa manœuvre.
-Est-ce toi qui as combattu l'officier qui commandait la troupe?
-C'est possible, mais je ne me le rappelle pas bien. Pour nous autres loups, vous les humains êtes tellement semblables... tellement insignifiants, fit le loup avec désinvolture.
A ces derniers mots, le capitaine bondit. En un pas de shunpo, il s'élança vers son adversaire qu'il frôla et frappa d'un geste mesuré, avant d'aller terminer sa course à quelques pas de là. Le loup considéra son assaillant avec un regard vaguement étonné.
-Je ne t'ai pas vu arriver, constata-t-il platement.
Portant la patte à l'endroit que le shinigami avait touché de sa lame, il ajouta avec détachement:
-Je ne t'ai pas senti non plus. Le pauvre clébard que vous avez enrôlé comme capitaine ne vous a pas dit que nous autres loups sommes protégés par une enveloppe d'énergie spirituelle?
Le shinigami dédaigna de répondre. Il reprit son élan et, utilisant le shunpo qui avait si bien leurré son adversaire la première fois, se lança dans une série d'attaques-éclairs. Mais il avait beau y mettre toute son énergie, iI ne parvenait pas plus à entamer la peau de son adversaire que son assurance. Ce dernier se contentait de l'observer avec ironie, sans même faire un mouvement pour l'éviter.
Alors que le capitaine venait de s'élancer dans un nouvel assaut, le loup s'écria soudain: « Je t'ai, shinigami ! ». Il allongea brusquement sa patte, qui se referma sur le bras du capitaine au moment où ce dernier s'apprêtait à frapper à nouveau. Les yeux du capitaine Kuchiki s'écarquillèrent de surprise.
-J'ai enfin réussi à lire dans tes mouvements, constata le loup avec satisfaction.
Refusant de se laisser décontenancer, le shinigami pointa sa main libre dans la direction de son adversaire et lança:
-Première technique de destruction: poussée!
La vague d'énergie spirituelle repoussa le loup en arrière. De surprise, celui-ci lâcha sa proie. D'un pas de shunpo le capitaine s'éloigna de son adversaire. Il étendit le bras vers ce dernier et articula froidement:
-Cinquante-quatrième technique de destruction: flammes de bannissement!
Une énorme boule de feu se précipita vers le loup sans que celui-ci ait le temps de réagir. Une puissante explosion secoua la forêt, emportant plusieurs arbres sur son passage. Lorsque l'effet du sort se fut dissipé, le shinigami reporta les yeux là où son adversaire se tenait avant l'attaque. Le loup avait reculé de quelques pas, mais il était rigoureusement indemne. Il s'esclaffa devant la stupéfaction de son adversaire.
-Tu perds ton temps, shinigami! Tu peux m'ébranler, mais tu ne peux me détruire.
Le capitaine de la sixième division réagit aussitôt. Relevant son sabre, il dressa la lame devant lui. D'une voix nette, il lâcha:
-Disperse-toi, Senbonzakura!
La lame de son sabre se dissipa immédiatement en une multitude d'éclats de métal que la lune colora d'une nuance rose pâle. Le loup regarda sans comprendre le nuage s'élever et se précipiter sur lui. Le milliers de lames encerclèrent l'animal et l'enserrèrent sans lui laisser une chance de s'échapper. Le loup disparut dans la bourrasque rose. Lorsque celle-ci finit par se disperser, il réapparut, apparemment indemne.
-Ton attaque m'a à peine chatouillé, constata-t-il avec une pointe d'amusement. Ma peau est assez épaisse pour résister aux griffes de ours et aux froids de l'hiver. Comment quelques flocons pourraient-ils la transpercer?
Il ouvrit lentement la patte. Quelques pétales de métal s'en échappèrent. En dépit de l'affirmation crâne du loup, ils semblaient légèrement teintés de sang. Mais peut-être était-ce dû simplement aux reflets de la lune.
Le visage du capitaine Kuchiki prit une expression de froide résolution. Lâchant la poignée de son sabre, le shinigami laissa tomber de sa voix nette:
-Bankai. Senbonzakura kageyoshi.
Une forêt de lames jaillit du sol, entre les arbres, encerclant les combattants. Le loup, manifestant de l'inquiétude pour la première fois depuis le début du duel, jetait des regards de tous côtés. Les lames se dispersèrent brusquement. Avec une grâce paresseuse, elles allèrent se rassembler en un nuage plus étendu, plus puissant que le précédent. Le capitaine fit un léger geste de la main, et le nuage se dirigea vers son adversaire.
-Byakuya, arrête!
La nuée métallique s'immobilisa au-dessus de la tête du loup. Partagé entre la curiosité et la méfiance, celui-ci dirigea son regard vers l'homme qui venait de faire irruption dans le combat. Au premier abord, cet homme de haute taille en haori rose ne semblait pas représenter une grande menace. Mais un examen attentif révélait que le nouveau venu portait un uniforme de shinigami, une paire de sabres et un haori de capitaine sous son flamboyant vêtement.
-Byakuya, reprit l'individu d'une voix paisible mais ferme, le capitaine en chef Yamamoto m'a confié le commandement des opérations à Kumoyama, et je t'ordonne de quitter immédiatement ce champ de bataille.
Le capitaine de la sixième division resta sans réagir, comme s'il n'avait pas entendu, mais ses yeux lançaient des éclairs. Kyōraku soupira intérieurement. Il avait l'impression de retrouver l'adolescent colérique et entêté qu'il avait connu un siècle plus tôt. Peut-être que Byakuya n'avait pas changé tant que cela, au fond.
Au moment où Kyōraku se demandait s'il n'allait pas devoir user de la force pour écarter Byakuya du combat, celui-ci ramena son sabre à sa forme initiale et le rangea dans son fourreau avant de faire demi-tour et de s'éloigner, laissant le capitaine de la huitième division face au loup.
-Les renforts sont arrivés, à ce que je constate, fit ce dernier en scrutant les ténèbres alentour, où se dessinaient de nombreuses silhouettes.
-En effet, acquiesça cordialement Kyōraku. Souhaitez-vous poursuivre ce combat? Mes hommes et moi sommes à votre disposition.
Ce disant, le capitaine de la huitième division avait négligemment écarté les pans de son haori pour poser la main sur la poignée de ses sabres. Le loup esquissa un mouvement de retrait.
-Je vous remercie de votre courtoisie, capitaine, mais je vais devoir vous quitter, fit-il avec une légère courbette.
-Fuir devant l'ennemi n'est-il pas considéré comme déshonorant chez les loups? demanda Kyōraku avec une moue désapprobatrice.
-L'honneur est un concept typiquement humain, répondit le loup amusé. Pour nous autres loups, la seule règle dans un combat est de rester en vie. Nous n'engageons la lutte que lorsque nous avons une possibilité raisonnable de gagner… or je n'ai aucune chance face à tous vos hommes, capitaine. Aussi vais-je me retirer.
En quelques bonds, le loup rejoignit le couvert de la forêt et fut englouti par l'obscurité. Les shinigamis qui s'étaient tenus en retrait jusque là s'avancèrent aux côtés de leur capitaine. Le troisième siège, Tatsufusa Enjōji, fit quelques pas dans la direction empruntée par le loup.
-Nous partons à sa poursuite, capitaine? demanda-t-il avec empressement.
-C'est inutile, répondit ce dernier. Das ce massif immense et en pleine nuit, nous n'avons aucune chance de le rattraper. Mieux vaut redescendre au pied de la montagne, monter le camp, et attendre à demain matin pour commencer les recherches.
Ses hommes approuvèrent bruyamment. Kyōraku fit demi-tour et reprit le sentier en direction de la plaine, toujours flanqué de ses subordonnés. Passant devant le capitaine de la sixième division, il lui ordonna d'un ton sévère qui ne lui était pas habituel:
-Byakuya, suis-moi, j'ai à te parler.
Le capitaine de la sixième division obtempéra sans un mot, le visage fermé et la nuque raidie indiquant seuls sa réticence.
Lorsque la petite troupe regagna la vallée, le capitaine Kyōraku constata avec satisfaction qu'en leur absence le camp avait été monté, et que des feux de camp parsemaient déjà la plaine. Ses hommes pourraient se restaurer et se réchauffer sans attendre. C'était sûrement le jeune capitaine de la dixième division qu'il devait créditer de cette heureuse initiative. Les préoccupations matérielles étaient à des années-lumières des priorités de Zaraki.
Une fois arrivé au camp, Kyōraku laissa quartier libre à ses hommes, puis gagna la grande tente frappée du chiffre huit qui lui était destinée, toujours suivi de Byakuya. Lorsque les deux hommes furent entrés, le capitaine de la huitième division fouilla la tente du regard, et retint une grimace en constatant qu'il n'y avait pas la moindre bouteille de saké en vue. Tout comme sa vice-capitaine, son homologue de la dixième division avait les idées ridiculement strictes concernant l'alcool pendant le service. Dommage.
Kyōraku fit signe au capitaine de la sixième division de s'asseoir. Byauya s'exécuta avec raideur. Le capitaine de la huitième division s'installa en face de lui.
-Byakuya, attaqua-t-il d'une voix basse et sévère, te rends-tu compte que ton initiative était de nature à torpiller tout espoir de négociation avec nos adversaires?
Le capitaine de la sixième division croisa les bras, impassible.
-Il n'y a jamais eu le moindre espoir de négociation avec nos adversaires.
-Qu'en sais-tu? contra Kyōraku.
-J'étais présent lorsque le capitaine Komamura est revenu de sa mission de conciliation. Il a dit que c'était un échec...
-C'était au capitaine en chef d'en juger, et à lui seul! C'est lui qui avait ordonné les négociations, il n'y avait que lui qui pouvait les déclarer rompues! Byakuya, poursuivit Kyōraku implacable, tu as agi d'une manière totalement égoïste, inconsciente et irresponsable. C'est un miracle que tes errements n'aient pas eu de plus graves conséquences. Ton comportement est parfaitement indigne d'un capitaine des armées de la cour! Sur ordre du capitaine en chef, tu es suspendu de tes fonctions jusqu'à la fin du conflit. Ton vice-capitaine assurera la direction de ta division d'ici-là. Quant à toi, tu es sommé de rentrer immédiatement au seireitei avec interdiction absolue d'en sortir.
Le capitaine de la sixième division avait écouté l'algarade sans broncher, et Kyōraku le connaissait assez bien pour deviner que cela avait coûté un effort certain à son cadet. Prenant pitié de lui, le capitaine de la huitième division ajouta d'une voix adoucie:
-Profites-en pour rester au chevet de ta sœur. C'était là qu'était ta vraie place.
