Shunsui

Un exclamation retentit soudain dans le sous-bois humide. Le capitaine Kyōraku fit signe à ses hommes de s'arrêter et se tourna dans la direction d'où était parti le cri. Il aperçut l'un de ses subordonnés qui se laissait glisser dans le ravin situé en contrebas du sentier où ils cheminaient, s'accrochant aux racines et aux rochers pour ralentir sa chute. Arrivé au creux du ravin où serpentait un torrent, il examina le sol détrempé avec minutie. Kyōraku se rapprocha du bord du chemin pour observer. Son subordonné finit par relever la tête, très excité.

-C'est bien une empreinte de loup, capitaine !

-Dans quelle direction va-t-elle ? demanda son supérieur.

-Vers le nord, répondit le shinigami en désignant l'aval du ruisseau.

Le cœur de la montagne. Le domaine de la meute. Un terrain que les loups connaissaient par cœur et où ils n'avaient aucun mal à égarer les shinigamis. Depuis deux semaines que les recherches avaient commencé, ces derniers n'avaient toujours pas réussi à apercevoir un seul loup, encore moins à en combattre. La meute leur échappait, inexorablement. Si les shinigamis n'étaient pas tombés de temps en temps sur une empreinte, les vestiges d'un campement, ils auraient pu croire que les loups s'étaient volatilisés.

Kyōraku se rendait bien compte que l'échec de la traque était principalement dû à la méthode qu'il avait employée. Au lieu de déployer l'ensemble de ses troupes pour couvrir le plus de terrain possible, il avait ordonné que les shinigamis se déplacent en groupes de cent personnes minimum. Cela découragerait les loups d'attaquer. L'inconvénient, c'était que cela diminuait aussi la probabilité d'en rencontrer.

L'opération avait quand même eu des retombées positives. Les loups étaient tellement occupés à fuir devant les shinigamis qu'ils avaient totalement cessé leurs attaques à la périphérie du massif montagneux. Mais ce répit ne pouvait être que temporaire : les attaques reprendraient dès le départ des shinigamis. Il fallait rechercher un règlement définitif du conflit, le capitaine en était cruellement conscient.

-Nous allons repartir vers le nord en suivant les empreintes, annonça Kyōraku à ses hommes.

La troupe se remit en marche avec un enthousiasme renouvelé. Le capitaine garda pour lui le fond de sa pensée, à savoir qu'il était fort improbable que les shinigamis finissent par tomber sur leurs ennemis en remontant leurs traces. Leurs recherches n'étaient pourtant pas inutiles dans le sens où elles les renseignaient sur les mouvements de la meute. La découverte de ce jour lui confirmait ainsi quelque chose qu'il soupçonnait déjà, que les loups se déplaçaient en dehors des sentiers.

Les shinigamis remontèrent la piste sur quelques lieues, jusqu'à ce qu'ils arrivent au pied d'un éboulis rocheux où celle-ci se perdait. Alors que les plus téméraires s'apprêtaient à gravir les rochers dans l'espoir de retrouver la piste dans les hauteurs, Kyōraku, ayant remarqué l'heure tardive, donna l'ordre de rentrer au camp. Ses hommes s'exécutèrent à contrecœur.

Un autre point qui ralentissait les recherches était l'obligation de retourner tous les soirs au camp. Kyōraku comme Hitsugaya jugeaient trop dangereux de laisser une troupe passer la nuit au milieu de la forêt. Cette décision avait fait l'objet de commentaires désobligeants de la part des soldats de la onzième division, mais les protestations avaient cessé assez vite.

Une certaine nervosité, pour ne pas l'appeler de la peur, infiltrait peu à peu les shinigamis, y compris les hommes intrépides de Zaraki. Ceux-ci sentaient peser sur eux une surveillance constante pendant leurs recherches dans la forêt. Un rien suffisait à le leur rappeler : une silhouette qui disparaissait sous le couvert des arbres, la sensation d'une présence spirituelle vague mais permanente, un hurlement à courte distance. Ils en étaient au point où le moindre mouvement, le moindre bruit les mettaient en alerte. Cela, couplé à la pluie, au froid et au manque d'action, érodait progressivement le moral des troupes. Dans la onzième division, les hommes étaient particulièrement de mauvaise humeur, et il n'était pas rare que des bagarres éclatent le soir au camp.

Ce fut sous une pluie battante que la troupe arriva au campement. Kyōraku libéra ses hommes, exténués et transis, avant de se diriger vers les quartiers de la dixième division. Il croisa sur son chemin la vice-capitaine Matsumoto, qui se porta à sa rencontre.

-Rangiku-san ! la salua Kyōraku avec jovialité. Est-ce que le capitaine Hitsugaya est déjà de retour au camp ?

-Bien sûr, acquiesça la vice-capitaine. Je vais vous accompagner jusqu'à sa tente.

La réponse était inhabituellement concise. Cela ne ressemblait pas à Rangiku. Tandis que les deux officiers cheminaient à travers le campement, Kyōraku jeta un coup d'œil à sa compagne et constata qu'elle était totalement dépourvue de sa pétulance habituelle.

-Mauvaise journée ? demanda-t-il avec sympathie.

-Epouvantable, lâcha Rangiku d'un air harassé. Et la vôtre ?

-Pas totalement inintéressante, déclara Kyōraku. Nous avons découvert quelques petites informations, c'est pour cela que je voudrais faire un point avec le capitaine Hitsugaya.

Lorsqu'ils furent parvenus devant la tente d'Hitsugaya, la vice-capitaine ouvrit la portière et passa la tête à l'intérieur pour lancer : « Le capitaine Kyōraku pour vous, capitaine ! ». puis elle s'écarta pour laisser entrer le capitaine de la huitième division.

Kyōraku trouva le jeune capitaine de la dixième division assis à son bureau en train de rédiger un rapport. Avec sa petite taille, il disparaissait presque derrière la pile de papier entassée sur son bureau. C'était fou la quantité de choses qu'il pouvait écrire sur une journée aussi dépourvue d'évènements. Kyōraku avait remarqué que, dans les divisions de la cour, la quantité de papier noircie était en général inversement proportionnelle au nombre d'actions menées. C'était d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il adorait les situations de crise. Tout le monde était tellement occupé que personne ne s'attendait à ce qu'il remplisse des rapports.

Tōshirō se leva pour saluer son aîné.

-La journée a été fructueuse ? lui demanda celui-ci.

-Pas vraiment, répondit laconiquement son cadet.

Tōshirō avait l'air de mauvaise humeur. Bien sûr, ce garçon avait toujours l'ait contrarié, mais aujourd'hui c'était plus marqué que d'habitude.

-Sotsuyo et sa meute n'arrêtent pas de fuir devant nous. Il est temps de repenser notre tactique, reconnut Kyōraku. Nous avons fondé toute notre stratégie sur l'hypothèse que Sotsuyo recherchait le conflit avec les humains. Or il semble avoir interdit à ses troupes d'engager le combat sauf si elles se trouvaient en position de force. Comme nous avons fait en sorte de n'être jamais en infériorité, Sotsuyo et nous paralysons mutuellement nos mouvements. Il faut trouver un moyen de reprendre l'initiative. Il faut les obliger à combattre.

Le jeune capitaine de la dixième division hocha la tête en silence et ajouta :

-Pour vaincre son adversaire, il faut utiliser ses faiblesses. Que savons-nous de Sotsuyo et de ses hommes ?

Les deux capitaines réfléchirent un instant.

-Sotsuyo dirige une meute d'une cinquantaine de loups, fit pensivement Kyōraku. C'est une taille tout à fait inhabituelle pour une meute. Cela doit poser des problèmes d'organisation. En outre, si Sotsuyo tient autant que nous à épargner la vie de ses hommes, et il semble que ce soit le cas, alors il évitera autant que possible de disperser ses troupes.

-Nous avons donc affaire à une meute importante, qui se déplace de manière compacte, réfléchit Tōshirō. Les loups sont moins rapides que les shinigamis, et cela doit encore diminuer leur rapidité.

-D'autant plus qu'ils limitent leurs zones de circulation. Ils évitent les chemins et toute espèce de terrain découvert. Mais comme une troupe aussi imposante ne peut traverser ni les éboulis rocheux ni les taillis, ils se déplacent préférentiellement le long des ravins, des cours d'eau et des lignes de crête, compléta Kyōraku.

Tōshirō se dirigea vers son bureau et s'empara de la carte du secteur qu'il étala. Kyōraku se rapprocha et se pencha à son tour sur le plan.

-Le massif de Kumoyama est particulièrement escarpé, observa son cadet. Cela restreint les cheminements possibles.

-Cela restreint aussi les refuges possibles, ajouta Kyōraku. Les espaces plats suffisamment larges pour héberger une cinquantaine de loups ne sont pas si nombreux.

Le capitaine de la huitième division bouillonnait d'excitation. Sans s'en rendre compte, les shinigamis avaient accumulé au cours des dernières semaines une bonne connaissance de la topographie de Kumoyama – et assez d'informations sur leurs ennemis pour être capables de prédire leurs mouvements !

-Que savons-nous d'autre sur nos adversaires ? demanda Tōshirō.

-En théorie, ils peuvent communiquer à longue distance par leurs hurlements, et donc coordonner leurs mouvements. Toutefois, ils savent que nous avons dans nos rangs quelqu'un capable de les comprendre, aussi répugneront-ils à utiliser ce moyen de communication. Ce qui était l'un de leurs atouts se retourne contre eux.

-Nous savons aussi qu'ils ont une faible perception spirituelle, ajouta Tōshirō.

-Mais qui est compensée par une plus grande acuité des autres sens, nuança Kyōraku. En revanche, ils sont avec certitude incapables de masquer leur présence spirituelle.

-Comme toutefois ils veillent à rester à bonne distance des shinigamis, cela ne suffira pas à les repérer, objecta son cadet.

-A bonne distance, mais jamais trop loin non plus, médita le capitaine de la huitième division. Ils se débrouillent pour nous tenir toujours à l'œil.

Il contempla la carte un bon moment. Un plan commençait à s'agencer dans son cerveau.

-Si nous quadrillons certains secteurs de manière systématique pendant, disons, trois ou quatre jours, il serait logique que Sotsuyo et sa meute établissent leur campement à l'écart de ces secteurs, n'est-ce pas ?

-En effet, acquiesça Tōshirō dont le regard s'illumina brusquement. Oh, je vois, vous voulez les attirer vers le terrain de votre choix…

-… et je choisirai une zone cernée de ravins, d'éboulis, de taillis, d'espaces découverts. Une zone qui leur offrira peu d'échappatoires. Nous adopterons une stratégie à double front : un front d'attaque qui se chargera de débusquer nos adversaires, et un front de confinement qui fermera la zone au fur et à mesure de notre progression.

-La onzième division serait parfaite dans ce rôle d'attaquant. Mais avez-vous la moindre idée de la manière dont nous allons réussir à leur faire comprendre ce que nous attendons d'eux ? soupira le capitaine de la dixième division.