Rangiku

Les locaux de la septième division étaient exceptionnellement calmes. De son bureau, le capitaine Komamura pouvait entendre le pépiement des oiseaux dans la cour et les coups de balai du shinigami de la quatrième division qui était, ce jour-là, en charge du nettoiement de leurs quartiers. Le temps lui-même était parfaitement paisible; pas un souffle de vent ne traversait le ciel d'un bleu pur.

Avec un soupir, Komamura laissa retomber sur son bureau le rapport qu'il était en train de lire. L'auteur y expliquait dans le détail pourquoi la consommation de riz des armées de la Cour avait augmenté de plus de 10% alors que les effectifs n'avaient augmenté que de 5% dans la même période. La démonstration n'était pas sans intérêt, mais ce rapport n'aurait jamais dû être transmis au capitaine : il aurait dû demeurer dans les bureaux de l'intendance où se trouvait sa juste place. De plus, il était difficile à Komamura de se concentrer sur de telles futilités alors que le sort desdites armées de la Cour était en train de se jouer à l'autre bout de la Soul Society…

Son vice-capitaine était une autre source de frustration pour Komamura. Tetsuzaemon était un homme simple et droit, une des raisons pour lesquelles il appréciait son subordonné. Mais depuis que Komamura était revenu de Kumoyama, Tetsuzaemon usait de précautions pour l'aborder, et de circonvolutions pour lui parler. Alors que la confiance et le respect de son vice-capitaine étaient demeurés intacts à la révélation du véritable visage de Komamura, cette affaire avait modifié du tout au tout le comportement de Tetsuzaemon. Komamura était-il en train de perdre la loyauté de son vice-capitaine ?

La question se posait. Komamura était persuadé que son vice-capitaine lui cachait des choses. Il avait aperçu sur le bureau de Tetsuzaemon deux dossiers disciplinaires qui, il en était presque certain, n'étaient jamais passés entre ses mains. Komamura pouvait difficilement reprocher quoi que ce soit à Tetsuzaemon : ce dernier avait les mêmes pouvoirs que son capitaine en matière de discipline. Et, en temps ordinaire, celui-ci était le premier à l'encourager à prendre des initiatives. Mais son subordonné savait pertinemment que Komamura appréciait de gérer ce genre de problèmes, et aurait souhaité au minimum en être informé. Alors pourquoi le lui avait-il dissimulé ? Des rumeurs couraient à propos de membres de la septième division qui se seraient bagarrés avec des shinigamis d'autres divisions pour défendre l'honneur de leur capitaine. Etait-ce lié à ces affaires disciplinaires ?

Tengen non plus n'était pas d'un grand réconfort en ce moment. Leur dernière discussion avait été particulièrement houleuse. Son zanpakutō était du genre monolithique : dans sa perception, le monde se divisait entre bons et méchants. Il fallait protéger les vertueux et pourfendre les mécréants. Sotsuyo était un ennemi de la Soul Society en plus d'être le meurtrier de Shin : il était doublement haïssable, et Tengen réclamait son sang. C'était comme si son zanpakutō s'était chargé de tous les sentiments de vengeance que Komamura avait essayé de refouler. Le terme « cas de conscience » ne faisait pas partie de son vocabulaire. Le fait qu'en combattant Sotsuyo et ses sbires Komamura risquait d'agir par esprit de vengeance et donc d'enfreindre sa promesse laissait Tengen superbement indifférent.

Le capitaine sentait le même reproche, informulé, chez tous ceux qui l'entouraient. Seul Yamamoto l'en avait épargné, et cela avait renforcé la gratitude de Komamura envers son supérieur et ses regrets de ne pouvoir combattre pour lui. En l'accueillant dans les armées de la Cour, Yamamoto lui avait permis d'accomplir sa première promesse à Shin. Komamura aurait été prêt à tout pour l'en remercier – excepté rompre sa seconde promesse.


Rangiku s'était juchée sur une éminence, d'où elle pouvait observer tout ce qui se passait sur le champ de bataille. Avec quelques difficultés bien sûr : à cette distance, ses camarades n'étaient que de petits points noirs, qui disparaissaient fréquemment sous le couvert des arbres. Elle s'était assise sur un rocher et avait étalé la carte de la zone sur ses genoux. Elle appelait régulièrement les différents chefs d'unité pour faire le point sur la situation, et reportait l'avancement des troupes ainsi que l'emplacement supposé de la meute de Sotsuyo sur le plan.

C'était son capitaine qui avait insisté pour que Rangiku soit chargée de la coordination des opérations. Devant un Kyōraku légèrement dubitatif, Hitsugaya avait fait valoir que sa vice-capitaine était la seule qui parviendrait à se faire entendre des officiers de la onzième division. Parce qu'elle n'avait pas rang de capitaine, parce qu'elle était femme, parce qu'elle était l'amie d'Ikkaku et Yumichika, ses instructions ne seraient pas perçues comme des ordres. Rangiku avait conscience de la gravité de la situation et, en dépit des apparences, elle ne détestait pas que son capitaine lui délègue une mission de confiance. Aussi faisait-elle de son mieux pour suivre le plan élaboré par Kyōraku et Hitsugaya.

-Capitaine, où vous situez-vous actuellement ? appela-t-elle.

-Nous sommes toujours au débouché de la rivière Sayu.

-Avez-vous vu des loups qui s'enfuyaient le long de la rivière ?

-Négatif.

-Bien, je pense qu'aucun loup n'a réussi à s'échapper par cette voie. Vous pouvez avancer jusqu'au prochain point.

-Message reçu, répondit laconiquement son capitaine avant de raccrocher.

Rangiku appela ensuite Kyōraku.

-Nous n'avons pas bougé depuis ton dernier appel, répondit ce dernier à la question de Rangiku. Nous n'avons vu aucun loup en cavale non plus. On dirait que la onzième division a réussi à repousser l'ensemble de la meute vers l'est.

-Il leur reste encore quelques points de fuite possibles, remarqua Rangiku en jetant un coup d'œil sur son plan.

-Toutes leurs issues doivent être sous surveillance à présent. Mais nous savons que c'est par le col de Kuratani que Sotsuyo et sa meute chercheront le plus vraisemblablement à s'échapper. Et pour l'instant, le col n'est gardé que par Enjōji et une poignée d'hommes. Rangiku-san, est-ce que mon unité ne pourrait pas commencer à se déplacer vers l'est, de manière pouvoir prêter main-forte à mon troisième siège lorsque les loups arriveront là-bas ?

La vice-capitaine consulta son plan.

-Il faut que je vérifie la position de la onzième division. Elle a rencontré un petit groupe de loups tout à l'heure, et cela a ralenti sa progression. Mais elle doit en avoir fini avec eux maintenant. Je fais un point avec Ikkaku et je vous recontacte.

Joindre Ikkaku prit un certain temps. Lorsque le troisième siège de la onzième division répondit enfin à Rangiku, celle-ci n'eut aucun mal à comprendre pourquoi il n'avait répondu à aucun de ses appels : dans le micro résonnait un fracas de bruits de sabres et de hurlements mêlés. Elle arrivait à peine à entendre ce qu'Ikkaku lui disait.

-On dirait que vous vous amusez bien, les garçons, fit-elle d'une voix enjouée.

-On est tombés sur des coriaces, répondit Ikkaku avec entrain. Au début, le capitaine voulait les garder tous pour lui, mais pour finir il a dû se contenter du plus gros.

-Où êtes-vous actuellement ?

La réponse d'Ikkaku se perdit dans un bruit de détonation. Rangiku vit, à quelques kilomètres de là, un panache de fumée s'élever par-dessus la cime des arbres.

-C'était quoi cette explosion ?

-Le capitaine vient d'éclater un rocher avec son sabre, expliqua Ikkaku.

-A l'occasion, tu lui rappelleras que notre but c'est de combattre des loups, pas de refaire le paysage, blagua Rangiku.

-C'est un loup qu'il visait, mais le loup a esquivé alors c'est le rocher qui a tout pris.

Tout en discutant avec Ikkaku, Rangiku essayait de situer sur sa carte l'endroit d'où était parti le panache de poussière.

-Mitsuishi s'est fait mettre hors de combat, ragea le troisième siège. Quel crétin !

-Je vous envoie les secours immédiatement, annonça Rangiku.

-Tu rigoles ? Il ne va pas mourir juste pour avoir fait un vol plané et s'être cogné contre un arbre. D'ailleurs je ne vois pas pourquoi il se ferait soigner alors qu'Okada qui pisse le sang est encore debout en train de combattre.

Logique typique de la onzième division, pensa Rangiku. Inutile de discuter.

-Ikkaku, tu as bien un ravin à ta gauche et un éboulis derrière ton épaule droite ?

-C'est ça, confirma le troisième siège.

-Bon, en avançant encore deux ou trois kilomètres, vous arriverez au col de Kuratani. Là-bas vous devriez retrouver la meute avec le reste de nos troupes. Le combat principal aura lieu à cet endroit.

-Pourquoi nous envoyer des renforts ? On se débrouille très bien tous seuls, ronchonna Ikkaku.

Rangiku faillit lui rétorquer qu'il fallait bien que quelqu'un arrête la meute avant qu'ils ne passent le col, sinon la onzième division serait vite à court d'adversaires, mais elle se retint. Elle avait déjà expliqué à trois reprises la stratégie à Ikkaku. S'il ne l'avait pas écoutée les fois précédentes, aucune chance qu'il le fasse cette fois-ci.

La vice-capitaine contacta successivement Kyōraku, son capitaine et son troisième siège afin de leur demander de se déplacer vers l'est, puis prévint Enjōji que la meute arrivait et qu'il devait se tenir prêt.

Une fois toutes les troupes en position, le travail de Rangiku était terminé. Il ne lui restait plus qu'à attendre. Or s'il y avait une chose dont elle avait horreur, c'était bien d'attendre sans rien faire. L'envie la démangeait de se rapprocher du champ de bataille… pour voir ce qui s'y passait… pour se mêler un peu à l'action… mais elle se retint. Elle savait qu'elle pouvait, par un mouvement imprudent, révéler par mégarde la position des shinigamis aux loups de Sotsuyo et mettre en péril toute l'opération.

Au bout d'un moment qui lui parut infiniment long, elle entendit son capitaine l'appeler. La voix d'Hitsugaya était un peu lasse, mais satisfaite.

-Tout s'est déroulé comme prévu. La meute s'est dirigée droit vers le col de Kurutani où elle a été arrêtée par la huitième division. La onzième division arrivait juste derrière la meute, alors celle-ci était cernée. Seuls quelques loups ont réussi à s'échapper.

-Capitaine, c'est magnifique ! Nous avons réussi à porter un coup décisif à Sotsuyo et à ses alliés ! exulta Rangiku.

-Grâce à toi, Matsumoto. Tu as fait du bon travail, dit Hitsugaya d'un ton bourru.

Rangiku était si peu habituée aux compliments de son capitaine que celui-ci la laissa sans voix. Elle était si fière et si émue que les larmes lui montèrent aux yeux.

-Nous rentrons au camp, poursuivit Hitsugaya. Rejoins-nous là-bas.

La vice-capitaine rejoignit le campement à la nuit tombante. Les shinigamis avaient allumé de grands feux de joie pour célébrer leur victoire, et les bouteilles de saké commençaient à circuler. Rangiku en accepta une et s'assit avec ses hommes pour trinquer. Elle savait que son capitaine l'attendait et qu'elle aurait dû aller d'abord le retrouver pour lui faire un compte-rendu de sa journée. Mais ça pouvait bien attendre le lendemain maintenant...

Au milieu de la nuit, alors que la fête battait son plein, une louve boitant bas, au pelage argenté souillé de sang, s'approcha du campement. Les sentinelles firent mine de l'arrêter, mais d'un geste elle leur montra qu'elle était désarmée.

-Je viens me rendre, dit-elle simplement. Puis-je voir le capitaine Komamura ?