Sotsuyo

Le troisième siège de la huitième division écarta la portière de la tente pour permettre à Komamura d'entrer. Celui-ci dut se courber pour passer le seuil et dut garder la tête penchée une fois à l'intérieur : le toit de la tente était trop bas pour lui. Il découvrit en face de lui les capitaines Kyōraku et Hitsugaya, et une demi-douzaine de shinigamis en armes entourant Natsugiri. Assise sur un siège, elle avait les mains et les pieds entravés, et on lui avait passé autour du cou un collier destiné à sceller son énergie spirituelle. La louve avait bien changé depuis la dernière fois que Komamura l'avait vue. Son magnifique pelage était zébré de cicatrices et toute son arrogance s'était volatilisée. Natsugiri leva les yeux à l'entrée de Komamura et eut un sourire empreint de tristesse à l'égard de son camarade d'enfance.

-Tu te demandes pourquoi je suis ici, Sajin ? Et pourquoi je t'ai fait venir? Je vais te raconter…

Un des officiers avança un siège au capitaine Komamura, qui prit place en face de Natsugiri, sans quitter la louve des yeux. Lorsqu'il se fut installé, Natsugiri commença son récit à voix basse :

-Cela faisait plusieurs jours que vous autres shinigamis étiez en train de sillonner les deux massifs au nord de Kumoyama. Comme vous faisiez des battues très serrées, vous couvriez peu de terrain à la fois et vous vous déplaciez assez lentement. Nous pouvions donc nous replier très facilement au fur et à mesure de votre avancée. Votre nouvelle stratégie pour nous débusquer nous paraissait totalement inefficace, et nous nous amusions beaucoup à observer vos efforts. Avec le recul, je comprends que le but de cette battue n'était pas de nous trouver mais de nous chasser vers le sud...

Komamura jeta un coup d'œil vers Kyōraku et Hitsugaya, qui confirmèrent d'un sobre signe de tête. Mais la louve, sans leur prêter attention, poursuivait déjà :

-… mon père a alors pris une décision qui paraissait raisonnable sur le moment, mais qui s'est révélée fatale par la suite: il a déplacé notre campement vers le plateau au sud de Kumoyama. Nous pensions y être plus tranquilles. Et il se disait que, même lorsque vous poursuivriez votre battue au sud de la montagne, nous serions en sécurité: le plateau était large et nous offrirait plus de positions de repli.

Komamura surprit un échange de regards triomphants entre Kyōraku et Hitsugaya. Il en déduisit que cela aussi avait dû faire partie de leur stratégie.

-Quand nos éclaireurs ont annoncé que vous aviez fait votre apparition à l'ouest du plateau, nous étions surpris, car vous n'aviez pas encore exploré tout le nord de la montagne. Mais nous pensions que vous alliez poursuivre vos battues, et nous ne nous sommes pas inquiétés. C'est seulement lorsque nos éclaireurs sont revenus nous prévenir que vous vous rapprochiez du campement que nous avons compris que vous aviez changé de stratégie. Mon père nous a alors ordonné d'abandonner le camp, et de nous déplacer vers l'est. Mais vous étiez sur nos talons, nos éclaireurs puis notre arrière-garde se sont fait mettre en pièces par vos guerriers. Quelques jeunes loups ont proposé que nous traversions la vallée au nord ou au sud du plateau pour rejoindre un massif voisin. Mon père a refusé catégoriquement de laisser la meute avancer à découvert en plein jour. Il était persuadé que vous gardiez les vallées sous surveillance...

Elle leva un regard interrogateur vers les trois capitaines. Ce fut Kyōraku qui lui répondit.

-Nous avions effectivement posté des sentinelles dans les vallées, mais pas de troupes. Nous avions tablé sur le fait que vous éviteriez les vallées lors de vos déplacements.

Le visage de la louve se creusa, ses épaules s'affaissèrent.

-Alors Raku et Fūseki avaient raison. Mon père a bel et bien pris la mauvaise décision. Il nous a affirmé que nous parviendrions à rejoindre le col de Kuratani avant votre arrivée. Nous nous sommes donc hâtés pour l'atteindre... pour y découvrir une horde de shinigamis qui nous attendait! Comme ils étaient peu nombreux, nous avons tenté de forcer le passage. Mais nos poursuivants nous ont pris à revers, d'autres renforts sont arrivés... et nous avons compris que c'était la fin.

La louve se tut un long moment. Les shinigamis respectèrent son silence. Perdre des camarades était une épreuve dont ils avaient tous fait l'expérience, et ils savaient aussi combien elle était difficile à traduire en mots.

-Mon père, continua Natsugiri d'une voix assourdie, a ouvert une brèche dans les rangs des shinigamis pour permettre à quelques-uns des nôtres de s'enfuir. Il a ordonné à mon frère Mutsuyū et à moi-même de les escorter hors de la zone de combat et de les protéger jusqu'à ce qu'il nous rejoigne. Quand nous nous sommes quittés, il était en train de lutter contre une demi-douzaine de shinigamis. J'ai pensé que c'était la dernière fois que je le voyais... Et peut-être cela aurait-il mieux valu ainsi.

Ainsi donc, Sotsuyo serait mort? Cela expliquait que Natsugiri ait accepté de se rendre. Mais qu'était-il advenu des autres survivants? Et puis... que signifiaient les derniers mots de la louve? Qu'est-ce qui pouvait être pire pour Sotsuyo que de mourir - et de mourir de la main des humains qu'il exécrait ? Komamura s'apprêtait à poser la question à Natsugiri, mais celle-ci avait déjà repris son récit :

-Les fugitifs ont été séparés en petits groupes. Nous avons erré la moitié de la nuit, rejoints par des rescapés de la première attaque... Nous n'osions pas nous appeler les uns les autres, nous pensions que vous étiez en train d'écouter nos hurlements. Nous avons quand même fini par nous retrouver, avec les survivants de Kuratani, dont mon père faisait partie.

La louve se redressa un peu sur son siège, et déclara avec orgueil :

-Mon père s'était battu jusqu'au bout, pour sauver un maximum de vies. Il avait quitté le champ de bataille le dernier.

-C'est le devoir d'un chef de meute, commenta Komamura.

Derrière ces mots simples, il y avait un hommage à Sotsuyo, et Natsugiri le comprit. Elle s'assombrit néanmoins :

-Malgré cela plusieurs jeunes loups, menés par Raku, ont dit que mon père n'avait pas fait ce qu'il fallait. Que c'était sa faute si la meute avait été massacrée. Mon père s'est dressé contre eux, et leur a répondu que, s'ils pensaient faire de meilleurs chefs que lui, ils n'avaient qu'à le défier.

La louve eut un sourire plein de fierté en revoyant la scène.

-Il était en mauvais état après la bataille, mais il était… impressionnant. Et il avait encore assez de force pour les battre tous l'un après l'autre. Mais ils se sont jetés sur lui tous ensemble, et ils l'ont tué en quelques minutes.

La voix de la louve frémissait d'horreur à l'évocation de cette scène... Après avoir vu son père mis en pièces par des membres de sa propre meute - comme s'il avait été un vulgaire gibier ou un dangereux prédateur! - Natsugiri avait en effet toutes les raisons de regretter que son père ne soit pas mort à Kuratani. Pourtant Komamura n'arrivait pas à le plaindre.

-C'est ton père qui a été le premier à rompre avec la tradition des loups, le jour où il a tué Shin, Kunkan et Kogarashi, fit-t-il observer sans ménagements. Est-ce qu'il a réfléchi que cela pouvait se retourner contre lui?

Sotsuyo avait voulu ignorer que les traditions des loups n'étaient pas un ensemble de règles arbitraires conservées par habitude, mais qu'elles reposaient sur des principes. Et que, si l'on retranchait un élément, c'était tout l'édifice qui s'écroulait.

-Si la règle est le bon plaisir de chacun et non plus le bien de notre espèce, qu'est-ce qui empêchera de jeunes loups comme Raku de chercher uniquement le meilleur moyen de parvenir à leurs fins ? Quelle limites pourrons-nous leur opposer ? poursuivit Komamura avec énergie.

Natsugiri baissa la tête à cette condamnation sans ménagements de la politique de son père. Cette politique, elle avait soutenue sans réserve, elle l'avait défendue devant Komamura, et c'était seulement maintenant qu'elle en découvrait les terribles conséquences.

-Mutsuyū, qui tentait de s'interposer, a été tué lui aussi, poursuivit-elle avec effort. Je savais qu'ils s'en prendraient à moi ensuite. Alors je me suis enfuie. Sajin, peux-tu m'accorder une faveur? Je voudrais que tu demandes à tes camarades shinigamis de me relâcher. Il est hors de question pour moi de rejoindre Raku et les autres, alors je me chercherai une autre meute dans le rukongai. Une meute fidèle à nos traditions, insista-t-elle.

Komamura comprit qu'elle s'engageait ainsi à abandonner les idées de son père, à ne plus s'en prendre aux humains. Il savait qu'elle était sincère, et son premier réflexe fut d'accepter.

-Compte-tenu de ce que tu t'es rendue librement et de ce que tu nous as transmis des informations sur ce qu'il reste de la meute, je pourrais effectivement me porter garant pour toi, et demander ta libération sans conditions. Mais je ne le ferai pas.

-Je comprends, fit la louve avec résignation. Tu tiens ta vengeance à présent.

Une pointe d'amertume transparaissait dans sa voix.

-Je n'agis pas ainsi par vengeance, précisa Komamura. En tant que capitaine des armées de la Cour, mon travail est de veiller à l'application de la loi dans la Soul Society. Et la loi prévoit que les personnes qui ont comploté contre l'ordre public soient traduites devant un tribunal pour y être jugées. Sois assurée que je témoignerai en ta faveur. Mais c'est tout ce que je peux t'accorder.

Natsugiri ne répondit rien, mais laissa tomber ses oreilles et sa queue en signe de soumission. Elle était résignée à son sort. Komamura prit rapidement congé de Kyōraku et Hitsugaya avant de quitter la tente pour regagner le seireitei.

Sa conversation avec Natsugiri l'avait délivré de ses doutes, enfin. Apprendre la mort de Sotsuyo l'avait bien sûr grandement soulagé. A présent, il était en mesure de combattre la meute sans arrière-pensée. Mais même si Sotsuyo avait survécu, Komamura savait qu'il aurait été maintenant prêt à l'affronter.

Car il était Komamura Sajin, capitaine de la septième division des armées de la Cour, et que c'était son devoir.