Raku
Penché sur le sentier caillouteux, Komamura scrutait la piste avec attention, la truffe frémissante. Derrière lui, ses hommes attendaient son verdict avec espoir. Depuis deux semaines que la septième division avait pris le relais de la huitième dans la direction des opérations à Kumoyama, c'était la première fois qu'ils tenaient une piste sérieuse. Un jeune paysan des environs affirmait avoir aperçu des loups sur ce chemin le matin même.
-Nos renseignements étaient bons, finit par lâcher le capitaine. Une meute de loups est passée ici il y a moins d'une heure. La piste est encore fraîche.
Il se releva pour examiner les environs. Où la meute avait-elle pu diriger ses pas ensuite? Vers le taillis qui leur faisait face, où il était simple d'égarer les shinigamis à sa poursuite? Ou sur l'éminence à leur droite, difficile d'accès mais aisée à défendre? Alors qu'il était en train de scruter les alentours, le vent tourna et une senteur familière vint effleurer ses narines. Il tourna la tête dans la direction d'où provenait l'odeur pour l'analyser. Une troupe d'au moins trois loups se déplaçait en contrebas sous le couvert de la forêt.
-Ils sont par ici! jeta Komamura à l'adresse de ses hommes, avant de se jeter à la poursuite de la meute.
Les loups avaient repéré les shinigamis, et ils fuyaient devant eux. Komamura et ses hommes passèrent en shunpo, et réduisirent très rapidement la distance entre eux et la meute. Le capitaine, plus habitué aux déplacements en forêt, avait pris la tête de la chasse. Il sentait les mouvements de ses subordonnés freinés par les buissons et les troncs. Certains shinigamis gagnèrent la cime des arbres, bondissant de sommet et sommet pour aller plus vite. De leur position, ils ne pouvaient certainement pas apercevoir la meute, et devaient se fier à la pression spirituelle de la meute ou celle de leur capitaine pour se repérer.
Emporté par son élan, Komamura faillit buter dans un loup qui s'était arrêté brusquement et lui faisait face. Raku n'était qu'un louveteau à l'époque où le capitaine avait quitté la meute, cependant Komamura le reconnut immédiatement à sa fourrure aux reflets dorés. Le loup montra les dents et lui adressa un grognement qui voulait dire: crains-moi.
Son instinct reprenant le dessus, le capitaine retroussa les babines et laissa échapper un aboiement qui signifiait: je ne te crains pas.
-Sajin, cracha Raku avec mépris. J'aurais préférer affronter n'importe quel shinigami plutôt que leur chien soumis.
Komamura entendit derrière lui un concert d'exclamations indignées.
-Qu'à cela ne tienne, cria l'un de ses subordonnés. C'est moi qui serai ton adversaire. Tu vas regretter d'avoir insulté notre capitaine!
La voix forte de Komamura s'éleva au-dessus du vacarme, apaisant immédiatement les clameurs.
-Laissez ce loup. C'est moi qui m'en occupe.
-Tes hommes seraient-ils si faibles, que tu sois obligé de te battre seul? railla Raku. Ou bien auraient-ils trop peur de moi?
Sous le coup de la fureur, les shinigamis grondèrent de plus belle. Komamura entendit au milieu du brouhaha des cliquetis métalliques indiquant que certains d'entre eux avaient dégainé leur sabre.
-Qu'essaies-tu de faire, Raku? intervint le capitaine avec calme. Tu cherches à détourner notre attention sur toi afin de permettre à tes camarades de s'enfuir?
Il se retourna pour s'adresser à ses hommes:
-Souvenez-vous de votre mission! Nous devons traquer et arrêter le reste de la meute. Ne perdez pas votre temps en vaines querelles, poursuivez ses acolytes!
Les shinigamis, penauds, partirent en flèche dans la direction suivie par la meute, laissant leur capitaine en face à face avec un Raku impuissant et fou de rage. La pluie commença à se déverser sur la forêt, de manière éparse d'abord, puis de plus en plus dense.
-Tes hommes vont se faire mettre en pièce, fit Raku à voix basse.
-Une centaine de shinigamis, face à cinq loups? rétorqua Komamura. J'en doute fort.
Le capitaine vit que son adversaire accusait le coup.
-Oui, poursuivit Komamura, nous sommes au courant que presque tous les membres de ta meute ont déserté après ta prise de pouvoir. Nous avons arrêté plusieurs loups qui tentaient de quitter la montagne après avoir fui la meute. Grâce à eux, nous connaissons l'état exact de tes troupes. Vous n'avez plus aucune chance, Raku. Si tu tiens à la vie de tes camarades, ordonne-leur de se rendre !
En guise de réponse, le loup leva la tête vers le ciel déchaîné pour lancer un long hurlement de fureur. Sans transition, il se rua ensuite avec brutalité sur son adversaire. Incapable de résister à la masse de Raku, Komamura tomba en arrière. Sans perdre un instant, son assaillant se jeta à nouveau sur lui. En un éclair, Komamura comprit qu'il n'aurait pas le temps de dégainer son sabre.
-Huitième technique d'immobilisation: répulsion!
Le sort réussit à repousser faiblement Raku. Komamura profita de ce court répit pour se redresser. Son adversaire se précipitait à nouveau sur lui. Le capitaine fit un mouvement de côté pour esquiver l'assaut. Il eut la surprise de sentir les griffes de Raku s'enfoncer dans ses épaules et ses crocs effleurer sa nuque. Le loup avait anticipé la feinte de Komamura. La seule chose qu'il n'avait pas prévue et qui avait fait échouer son attaque, c'était la collerette qui enserrait le cou du shinigami. Ses crocs avaient tenté en vain de la transpercer.
Ignorant la douleur qui lui déchirait les épaules, Komamura se débattit et parvint à faire lâcher prise à son adversaire. Il se recula d'un pas de shunpo et dégaina son sabre. Il fit face à son adversaire, haletant, ses blessures le brûlant malgré la pluie qui se déversait dessus. A présent ils se battaient à égalité; le prochain assaut risquait d'être décisif. Raku devait le sentir également, ce qui signifiait qu'il essaierait d'en finir en un coup.
Sans crier gare, Raku fonça vers Komamura. Le shinigami leva son sabre à l'horizontale à la hauteur de sa gorge, refermant sa patte gauche sur la lame. Ses pattes retinrent les pattes de Raku, tandis que sa lame arrêtait les crocs du loup. Ce dernier tenta de forcer l'obstacle, mais Komamura s'arcbouta pour résister à la formidable puissance de son adversaire. Le capitaine se concentra pour rassembler toute son énergie spirituelle. Ouvrant brièvement la patte droite, il lança:
-Cinquante-huitième technique de destruction: tempête silencieuse!
La tornade qui jaillit de son poing emporta son adversaire et alla le projeter contre le tronc d'un large cèdre. Il resta allongé là, comme commotionné.
En un pas de shunpo, Komamura fut sur son adversaire. Il posa la pointe de son sabre sur la gorge de ce dernier.
-Raku, tu as perdu ce combat. Acceptes-tu de te rendre?
Le loup lui répondit d'un simple grognement, un grondement de la gorge qui avait le sens d'un défi. Komamura enfonça la lame de son sabre.
La pluie redoubla d'intensité.
Autour de Komamura, des exclamations retentirent. Au loin, d'autres voix criaient que le reste de la meute avait été capturé ou anéanti. Le capitaine ne les entendait pas. Il gardait les yeux rivés sur son adversaire défunt.
Bientôt le corps de Raku serait enlevé par les shinigamis, la terre boirait son sang, et la pluie effacerait son odeur; la montagne ne conserverait plus de traces de celui qui s'en était proclamé le maître. Le capitaine s'étonnait de ne rien ressentir face à cette vision, ni satisfaction du devoir accompli, ni tristesse face à cette mort inutile, ni colère à l'égard du principal responsable, Sotsuyo.
Parce que ce dernier avait refusé la loi de nature qui justifiait la mort de sa compagne, il avait aussi récusé la tradition des loups qui l'obligeait à reconnaître cette loi. Il en était venu sur la fin à rejeter jusqu'à la réalité, à savoir qu'une poignée de loups ne pouvait tenir tête à la Soul Society. Comme Shin l'avait prédit, sa vengeance l'avait complètement aveuglé, au point de lui faire oublier ce qu'il lui restait : ses deux petits, Natsugiri et Mutsuyū, et sa meute qui attendait de lui qu'il la protège et la guide vers un avenir meilleur.
Komamura mesurait sa propre chance. Tenir la promesse faite à Shin lui avait énormément coûté, il était vrai. Cependant le capitaine remerciait à présent son vieil ami de lui avoir interdit la vengeance, de lui avoir permis de dépasser ses blessures pour rechercher la compréhension... et, avec le temps, le pardon.
