Komamura
Le village de Komamura s'accrochait au flanc de la montagne, suspendu entre les champs en terrasse et la forêt. Autour d'un mauvais chemin de terre s'agglutinaient une dizaine de maisonnettes, dont le bois brûlé était complètement délavé par les intempéries. Le sentier qui menait de la plaine au village allait ensuite se perdre parmi les arbres.
Le capitaine Komamura arrêta la première personne qu'il croisa à l'entrée du village.
-Je cherche la tombe de ma mère, demanda-t-il.
Il ne crut pas nécessaire de préciser le nom de celle-ci : qu'une humaine donne naissance à un louveteau était un évènement suffisamment rare pour avoir marqué les habitants. Et, effectivement, le villageois lui fournit aussitôt toutes les indications nécessaires, en balbutiant et en tremblant beaucoup. Il s'enfuit dès que Komamura eut fini de le remercier.
Suivant les informations du villageois, le capitaine traversa le village et remonta le sentier dans la forêt. Au bout de quelques minutes de marche, il vit sur sa droite le temple délabré qui gardait l'entrée du cimetière. Il parcourut les allées de ce dernier et finit par découvrir une stèle portant le nom de sa mère.
La pierre était vierge de mousse et les piquets commémoratifs en bois s'alignaient bien proprement derrière, signe que la tombe avait été entretenue. Placé devant la stèle, un bol empli de sable attendait les offrandes d'encens. Quelques cendres attestaient qu'il avait servi récemment. Le capitaine ferma les yeux et joignit les mains.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il aperçut à côté de lui un petit vieillard qui priait. Etonné, Komamura attendit que le villageois ait fini ses dévotions. Celui-ci se tourna alors vers le capitaine, et lui adressa un sourire bienveillant.
-Vous devez être mon neveu ? demanda-t-il gaiement. La dernière fois que je vous ai vu, vous n'étiez qu'une petite chose aveugle dans les bras de ma sœur. Vous avez bien grandi depuis ! Et vous avez fait votre chemin aussi. Vos parents seraient fiers de vous.
-Vous avez connu mon père ? s'étonna Komamura.
-Seulement à travers les récits de ma sœur, précisa le vieillard avec honnêteté. Nous étions très proches, et c'est à moi qu'elle s'est confiée lorsqu'elle a rencontré votre père. Il vous a raconté comment ça s'était passé ?
-Jamais, avoua Komamura.
Son interlocuteur ramena son regard vers la tombe.
-Alors que ma sœur se promenait dans la montagne, votre père a tué un ours qui l'attaquait. Ma sœur a voulu le remercier. Mais il lui a expliqué qu'elle n'avait pas à lui être reconnaissante, qu'il avait abattu l'ours parce qu'il s'attaquait à une de ses proies sur son territoire, et pas du tout pour la secourir. En vain. Elle trouvait l'idée qu'il la considère comme une proie tout à fait hilarante. Elle n'avait aucune peur de lui, et cela le stupéfiait.
Malgré la solennité du lieu, Komamura ne put s'empêcher de sourire.
-Par la suite, ma sœur est souvent retournée le voir dans la forêt, toujours en cachette. Ils ont passé des heures à discuter ensemble, à comparer les coutumes des hommes et des loups. Ils étaient fascinés l'un par l'autre. « Tu te rends compte, me disait ma sœur, si l'on expliquait aux hommes ce qu'attendent les loups et aux loups comment pensent les hommes, beaucoup de conflits seraient évités ! »
C'était une phrases que le père de Komamura aimait particulièrement à citer. Le capitaine comprenait maintenant pourquoi.
-Quand ma sœur est tombée enceinte, elle était aux anges. Elle était persuadée que vous seriez un trait d'union entre les hommes et les loups. Malheureusement, se rembrunit le petit homme, c'est à ce moment que la situation a commencé à dégénérer. C'est un petit village ici, et les habitants pensaient que le père était forcément l'un d'entre eux. Ils ont fait pression sur ma sœur pour qu'elle nomme celui qui l'avait mise enceinte, mais elle a tenu bon. Et lorsque vous êtes né… ç'a été un vrai tollé. Les villageois ont immédiatement décidé de se débarrasser de vous. En attendant d'exécuter la sentence, ils vous ont enfermés tous les deux, votre mère et vous, dans une grange.
Le vieux bonhomme eut un malin sourire.
-Ils avaient posté deux gardes à l'entrée, mais ils avaient oublié de surveiller l'arrière. Pendant la nuit, je me suis faufilé derrière la grange. A l'aide de mon couteau, j'ai délogé une planche mal ajustée et je vous ai fait sortir par le trou. Je vous ai tenu un petit moment dans mes bras, le temps que ma sœur sorte à son tour. Ce que vous pouviez être adorable… s'émut soudain le petit vieillard.
Il se reprit aussitôt, et dit d'un air embarrassé :
-Oh ! pardon, ce ne sont pas des manières de parler à un officier des armées de la cour…
-Je vous en prie, protesta Komamura légèrement amusé. Si quelqu'un en a le droit, c'est bien vous… Vous êtes mon oncle…
-C'est la dernière fois que j'ai vu ma sœur en vie, juste avant qu'elle ne fuie dans la montagne rejoindre votre père, conclut le vieillard avec un peu de tristesse. Je ne l'ai revue que quelques mois plus tard, quand votre père est descendu au village nous rendre son corps. Je me rappelle encore de ce qu'il nous a dit à cette occasion. « Je sais que vous autres humains avez des coutumes concernant les cadavres, c'est pourquoi je vous rapporte celui de ma compagne pour que vous fassiez le nécessaire ». Puis comme certains villageois le menaçaient avec des fourches, il a ajouté : « Sachez qu'en sa mémoire, je traiterai désormais les humains comme des membres de ma propre race, et j'apprendrai à mon fils à faire de même. Inutile de nous craindre, car nous ne vous ferons jamais le moindre mal ».
Le petit bonhomme se retourna vers Komamura. Son regard était embué de larmes.
-Dites-moi, qu'est-ce qui est arrivé à ma sœur ? Comment est-elle morte ?
-D'après mon père, dit Komamura avec hésitation, elle s'était mal remise de l'accouchement et en avait conservé une santé fragile. Elle n'a pas supporté les premiers froids de l'hiver. Mon père l'a rejointe quelques années plus tard, et j'ai quitté la montagne.
Le vieillard hocha la tête d'un air entendu :
-Je l'ai su, quand votre père est mort. Nous l'avons vite compris quand les ours et les daims ont commencé à descendre jusqu'au village et à ravager nos cultures… Quoi que les habitants de ce village en pensent, le loup est un allié de l'homme, pas un ennemi.
Après s'être inclinés devant la tombe, le loup et l'humain quittèrent le cimetière. Ils redescendirent le sentier côté à côte en silence. Alors qu'ils arrivaient à l'entrée du village, le vieil homme se tourna vers Komamura avec un bon sourire et lui demanda :
-Voulez-vous me faire le plaisir de passer chez moi ? Je serais enchanté de vous présenter au reste de la famille. Nous sommes du même sang et, comme vous le savez sûrement, cela crée chez les humains un lien qui ne s'efface pas, contrairement à ce qui se passe chez les loups.
Komamura, qui se rappelait l'effroi du premier villageois qu'il avait abordé, en doutait fortement. Il préféra décliner l'invitation. Il avait depuis longtemps renoncé à tout lien avec sa famille humaine, et se trouvait déjà comblé que l'un au moins de ses parents ne le considère pas avec horreur. Tout en faisant ses adieux à son oncle et en quittant le village, le capitaine songeait que c'était au seireitei, où il s'en retournait, qu'il avait trouvé sa seule et vraie place.
Il rejoignait sa meute et le chef qu'il s'était choisi.
Nous voici arrivés à la conclusion de cette histoire... Merci à mes fidèles lecteurs, LaetiMusa et Smaragdus! J'espère que cette histoire vous aura plu!
