Chapitre 2
Je me mis au travail, je relus plusieurs fois le dossier de Christian, émue aux larmes par les photos de lui à quatre ans, quand il avait été amené à l'hôpital après avoir survécu quatre jours auprès du cadavre de sa mère. La seule autre photo de lui datait de ses huit ans, il posait avec sa nouvelle famille, un sourire factice sur son visage trop sérieux.
Il me fut facile de me renseigner sur les Grey, il faisaient partie des nantis de Seattle, fortunes personnelles et métiers de prestige. Grace Trevelyan, docteur au Northwest Hospital, partageait son temps entre son travail et ses œuvres de bienfaisance dont une principalement, qui aidait les familles d'anciens drogués. Carrick Grey avait gagné de nombreux procès, un avait marqué les annales sept ans plus tôt, contre une compagnie d'engrais chimiques qui avait pollué et rendu malade des centaines de personnes dans l'Etat de Washington et de l'Oregon.
« Allo ? »
Une voix d'homme jeune me répondit, derrière lui j'entendais deux autres personnes se chamailler.
« Bonjour je souhaiterais parler à Mme Grey. » annonçai-je.
« Ma mère n'est pas là. »
« Je suis Ana Steele, des services sociaux de Seattle. Qui est-ce ? »
« Elliott Grey. »
« Pouvez-vous lui demander de me rappeler, c'est assez urgent. »
Il nota mon numéro, du moins me promit de l'avoir fait, et raccrocha.
Mme Grey, comme je préférais l'appeler, me contacta trois jours plus tard.
« Toutes mes excuses, je viens à l'instant de trouver votre message. Il n'a même pas noté votre nom. »
« Ça n'est pas grave. Je suis Ana Steele, assistante sociale à la mairie de Seattle. J'aimerais programmer avec vous quatre visites pour Christian. »
« Pourquoi ? » demanda-t-elle, soudain froide.
« Il n'a pas eu de visite en quatre ans, je m'excuse pour cela d'ailleurs. Christian vient de m'être attribuée et je souhaite le rencontrer avant sa majorité. »
« Christian va très bien. »
« J'en suis ravie. Quand puis-je venir ? »
Son attitude commençait à m'agacer. L'argent était trop souvent le point de départ de maltraitances, que ce soir le manque d'argent et ou l'inverse. J'avais étudié sur des cas où des personnes aisées, éduquées, se révélaient être de véritables monstres.
« Madame Steele, vous n'avez aucunement besoin de vous inquiéter pour mon fils. »
« Madame Grey, la loi exige une visite annuelle minimum, je vais rattraper le retard. »
« Je vous rappelle pour fixer la date. Au revoir. »
Elle raccrocha sans me laisser parler, je n'aurais sans doute pas son appel mais elle aurait ma visite.
Ce soir-là, en déballant mes cartons dans mon nouvel appartement, studio serait plus approprié, je repensais sans cesse au regard vide du jeune Christian. J'étais plus que décidée à le rencontrer et vérifier si dans ses grand yeux gris brillaient enfin une étincelle de joie de vivre.
Le lendemain matin, je me garai à sept heures précises devant le grand portail de la demeure de Bellevue où la famille Grey vivait. On m'ouvrit à la première sonnerie, pareil quand je tapai à la porte.
« Elliott ça n'est pas une heure pour... Oh... Bonjour. »
Mme Grey se tenait sur le seuil, pensant accueillir son fils aîné. Elle était sans doute sur le point de partir, déjà habillée. En me voyant, elle porta une main à ses cheveux blonds cendrés pour s'assurer qu'elle était présentable, je présumais.
Son sourire s'effaça quand je me présentais, ses yeux noisettes perdirent toute trace d'amabilité.
« Vous n'avez rien à faire ici. »
« Madame, je vous ai prévenue, nous savons toutes les deux que vous n'alliez pas me rappeler. Me voilà. Vous ignorez peut-être que vous ne pouvez pas m'empêcher de venir chez vous. »
Elle me laissa sur le seuil et se mit à crier le prénom de son mari qui arriva peu après. Tout bas elle lui relata notre conversation. Carrick Grey se montra plus aimable et usa de ses talents pour me persuader que je perdais mon temps, mais rien n'y changea. Il finit par m'inviter chez eux et me conduisit au salon. Mme Grey alla chercher Christian et quand il pénétra avec elle dans le salon, je fus assez choquée.
Les statistiques étaient certes non officielles mais bien significatives. Un enfant ayant subi des actes de maltraitance et abus aggravés devenait souvent un adulte assez chétif et peu sûr de lui. J'avais face à moi un adolescent grand, musclé et arrogant. Beau travail la famille Grey, pensai-je, sans savoir si c'était ou non une bonne chose.
« Bonjour Christian, je m'appelle Ana. »
Il ignora ma main tendue et prit place entre ses deux parents. Sa mère le couvait du regard, tendre inquiète pour lui. Son père était prêt à bondir, comme si il redoutait que son fils et moi allions en venir aux mains. Je ne pouvais pas me l'expliquer mais cela rajoutait au mystère de ce dossier.
Je posai à Christian une trentaine de questions sur sa vie, ses études, ses amis, sa famille. Pour une première rencontre, je me contenterai de cela mais je prévins ses parents que la visite suivante serait un entretien entre Christian et moi, seuls, la semaine suivante. Mme Grey me demanda de partir, les trois m'accompagnèrent à la porte et quand je me retournai sur le perron pour un dernier signe, je vis la panique dans les prunelles grises de Christian.
NDLA: par politesse, Ana est appelée "madame" et non "mademoiselle" par la famille Grey. Ana ne veut pas les reprendre, c'est intentionnel, mais se présente simplement à Christian.
