Chapitre 11
2010
Dire que j'étais nerveuse en ce premier jour d'audiences était un euphémisme. Je n'aurais pas à témoigner avant quelques jours. Même si j'aurais préféré rester dans mon bureau, je me devais d'être présente. Beaucoup restait à accomplir et sans arrogance, je devais aussi savourer ma victoire.
Quatorze mois étaient passés depuis que le monstre avait été arrêté, quatorze mois que Christian n'était plus sous le joug d'une pédophile, quatorze mois aussi de changements dans ma vie.
La famille Grey avait été très courageuse, Carrick avait accordé une interview poignante peu après le scandale des « enfants soumis », comme l'avait titré le Seattle Times. Christian, lui, était resté cloitré chez lui, aucune photo de lui n'avait filtré et peu à peu, un scandale en chassa un autre. Le procès allait rouvrir des blessures et raviver l'intérêt parfois morbide de l'opinion publique.
Grace et Carrick étaient venus me voir le lundi qui avait suivi l'arrestation de Lincoln et m'avait donné des nouvelles, hélas mauvaises, de Christian. Il était resté prostré, sans parler, sans tolérer qu'on le touche. Il avait du être endormi pour qu'on puisse lui faire ses soins quotidiens. Les blessures que ses parents n'avaient jamais vu, des bleus, des cicatrices, avaient accrédité ma plus grande peur. Lincoln avait eu Christian sous sa coupe pendant trois ans. C'était elle qui l'avait fait changer.
Grace s'était excusée des dizaines de fois et m'avait remercié autant de fois. J'étais un héros pour elle et depuis, il ne se passait pas une semaine sans que nous nous téléphonions. Elle usa de ma nouvelle position et popularité pour que je crée une fondation d'aide aux enfants maltraités. Mon visage était connu, mon histoire aussi, mon passé avait été décortiqué. Je représentais la fin des tabous sur la maltraitance des enfants, du moins ce fut ce que Carrick et le juge Pierce m'avaient dit.
J'avais pris sur moi pour ne pas fuir toute cette folie, j'avais endossé ce rôle avec tout mon professionnalisme et ma détermination. Je n'avais jamais cru qu'à peine six mois après mon affectation, j'occuperais le poste de chef de service. Je m'étais heurtée à quelques jaloux évidemment mais l'équipe me respectait, j'eus vite fait de les recadrer et de moderniser les méthodes. Grâce au nouveau budget, nous avions pu enfin avoir une voiture de fonction et une téléphone portable. Nous nous étions équipés de modèles plus récents d'ordinateurs, un serveur plus performant et de nouveaux logiciels de gestion.
Je n'avais eu de problème qu'avec Elizabeth Morgan. Après l'arrestation de Jack Hyde, elle avait tenté de me décrédibiliser. Elle était parvenue à falsifier le dossier de Christian, clamant qu'elle-même avait découvert avant les faits mais que Jack Hyde, qui la faisait chanter, l'avait empêchée d'intervenir. En agissant ainsi, elle avait espéré devenir le héros de l'histoire et récupérer ma promotion. Mais puisqu'elle ne connaissait pas du tout le dossier, elle n'avait pas été crue. Lors de sa gestion du dossier, Christian alors âgé de quatorze ans, n'avait pas encore été agressé sexuellement.
Morgan avait été licenciée peu après et je m'étais créée une véritable ennemie. Après sa tentative minable, elle était retournée vers Jack Hyde qui l'avait de nouveau mise sous son emprise. Carrick m'avait prévenue qu'elle rendait visite chaque semaine à Hyde et qu'il fallait se méfier d'elle. Rien ne s'était passé cependant et je redoutais l'après-procès. Elena Lincoln serait la première a être jugée, Jack Hyde suivrait ainsi qu'une vingtaine d'autres personnes, plus ou moins impliquées.
Jack avait été arrêté sous les motifs de corruption aggravée, non dénonciations de crimes et mise en danger de mineurs. Il risquait jusqu'à vingt ans de prison. Véronica, la fameuse complice d'Elena qui avait donné à Christian une peur bleue, aussi serait jugée pour ses crimes. Elle et Elena étaient de véritables monstres, séduisant de jeunes adolescents, elles les manipulaient pour les soumettre.
Quatre mois plus tôt, j'avais été promue superviseur générale des services sociaux de Seattle. J'avais décliné l'offre parce que je n'aurais pas pu passer assez de temps sur les dossiers. J'aurais été occupée chaque jour par de la paperasse, j'étais efficace sur le terrain et je comptais bien y rester. Je m'étais faite amie avec le nouveau superviseur afin qu'il ne me mette pas des bâtons dans les roues.
J'avais été invitée sur tous les plateaux télés, donné des dizaines d'interviews et j'avais redonné espoir à des dizaines d'enfants. L'Etat de Washington enregistra une hausse de vingt pour cent de déclarations de cas d'abus, et le phénomène devenait national. Je ne pourrais jamais regretter de me retrouver mise en avant, pas quand mon travail avait un impact.
Christian Grey était majeur depuis quelques semaines, j'avais suivi de près ses progrès. J'avais recommandé à Grace et Carrick les services du Dr John Flynn, ce dernier avait réussi à percer la carapace de Christian et il avait bon espoir que le jeune homme puisse bientôt avancer.
Le juge Pierce avait été réélu, il m'avait traînée dans de nombreuses soirées durant sa campagne, contre la promesse d'accorder plus de moyens à la lutte des maltraitances. J'avais fait de tant rencontres en un an et j'avais atteint des objectifs que je ne m'étais pourtant pas fixée un an plus tôt. Ma fondation prenait forme et les dons affluaient, les gens modestes me faisaient plus confiance qu'aux pouvoirs publics, les gens riches quant à eux, me considéraient sans doute comme la personne du moment à côtoyer.
J'aurais pu perdre la tête avec ces mondanités, ma vocation m'avait gardée sur les rails. Malgré mon salaire plus important, j'avais gardé mon studio, j'avais juste changé de voiture avec regret. La mairie m'en donna une de fonction et j'avais laissé ma Beettle à Portland chez Ray.
Lincoln entra dans le box des accusés, hideuse malgré son tailleur impeccable et son maquillage glacé. Elle plaida non coupable et m'avait accusée d'avoir déformé ce que j'avais vu. Elle reconnaissait avoir eu une liaison avec Christian pendant quelques semaines, un moment d'égarement du à sa grande solitude selon elle.
J'observais le jeune homme durant la séance, il resta stoïque, son regard fixé sur son ancien bourreau. Il ne paraissait pas en colère, rien ne se reflétait sur son visage et il me rappela cet enfant de huit ans posant avec sa famille, le regard absent.
Je vous avais dit que l'histoire était déjà quasiment terminée de mon côté et c'était le cas, sauf que j'ai eu encore une autre idée donc la fic sera un peu plus longue que je l'avais prévu, et c'est pour le mieux. Prochain chapitre dans quelques jours.
