Salut tout le monde
ça faisait longtemps que je n'étais pas venue sur ce site, ça fait plaisir de revenir parmi vous ! Pour fêter mon retour, voici un petit One Shot.
Bonne lecture !
Roy n'a jamais su quel mal avait emporté son maître, Liza ayant toujours voulu lui cacher. Pourtant la jeune femme en subit les conséquences tous les jours, mais elle ne pourra pas le cacher éternellement.
12 – Secret de famille
Le colonel Mustang poussa la porte de son bureau avec un profond soupir de lassitude ; le soleil était déjà couché depuis plusieurs heures et le voici qui retournait au QG pour achever son travail de la journée. Il n'avait pas rempli toutes ses obligations, préférant profiter de l'absence de son lieutenant pour s'éclipser plus tôt il avait grand besoin d'une soirée de repos. Il s'était tranquillement installé dans son fauteuil avec un roman, heureux de pouvoir s'offrir un peu de temps libre, quand sa mémoire, la traitresse, lui avait rappelé le visage sévère de son bras droit. Elle avait dû s'absenter et avait donc quitté le QG avant la fin de son service, non sans lui souligner qu'elle le saurait inévitablement le lendemain s'il ne terminait pas son travail à temps et que plusieurs dossiers urgents attendaient patiemment qu'il leur accorde son attention. S'il avait d'abord tenté de chasser cette image importune, elle n'avait eu de cesse que de s'imposer de nouveau à lui jusqu'à ce qu'il referme violemment le volume qu'il tentait tant bien que mal de lire et qu'il se résigne à retourner terminer son travail.
Il était donc de nouveau assis derrière son bureau à maudire sa subordonnée qui arrivait à lui imposer de travailler même quand elle n'était pas présente. Passablement énervé, il ne parvenait pas à enregistrer un mot de ce qu'il lisait et devait reprendre chaque page plusieurs fois avant de bien saisir le sens des mots qui défilaient devant lui comme une suite de signes incompréhensibles, procession de minuscules tâches d'encre sur un fond blanc agressif. Au fur et à mesure de sa lecture, il ne cessait toutefois de penser à son lieutenant. Il devrait pourtant avoir la conscience tranquille puisqu'il était revenu exprès pour terminer son travail. Cependant, ce n'était pas si évident. Son comportement de la journée l'intriguait plus qu'il ne voulait l'admettre. Roy Mustang était d'un naturel curieux, ce qui avait toujours eu le don d'agacer la jeune femme, aussi n'avait-il posé aucune question, mais il l'avait bien vue blêmir à la lecture d'un courrier qui lui était parvenu ce midi.
Elle ne recevait jamais de lettre au QG, excepté celles d'ordre professionnel, il avait donc été interpellé par cette nouveauté, mais avait préféré ne faire aucune remarque. Elle avait d'abord tenté de cacher son trouble et de reprendre son travail, toutefois elle avait rapidement baissé les bras, visiblement trop préoccupée pour songer à autre chose. Elle avait paru réellement perturbée par le contenu de ce courrier. Jamais il ne l'avait vue si ébranlée, elle ne parvenait même plus à taper à la machine à écrire. Plusieurs fois, elle lui avait semblé au bord des larmes, bien qu'elle eût tenté de le cacher. En moins de deux heures, elle avait pris deux pauses qu'il n'avait pas eu le cœur de refuser voyant son état alarmant et la détresse qui se lisait dans ses yeux. Elle était finalement partie avec une heure et demi d'avance, prétextant qu'elle ne se sentait pas bien et qu'elle préférait rentrer chez elle. Dans sa précipitation, elle en avait oublié la lettre qui trônait encore au milieu de son bureau. Il avait dû se faire violence pour ne pas se ruer dessus pour la lire devant ses hommes, mais à présent qu'il était seul avec elle, son regard ne cessait de dévier dans sa direction ; la tentation était trop grande. Pourtant, il ne voulait nullement violer l'intimité de sa subalterne aussi résolut-il tant bien que mal de ne pas y toucher.
Depuis quelques temps, il avait remarqué quelques changements la concernant. D'abord, elle avait beaucoup maigri en peu de temps et bien qu'elle tentait de le nier, il voyait bien que son uniforme était à présent trop grand pour elle. Il ne pouvait pas non plus ignorer les cernes qui soulignaient ses yeux presque éteints, une fatigue permanente se lisant sur son visage creusé. Il semblait évident que la jeune femme s'enfermait dans une névrose qu'il n'avait même pas soupçonnée. S'il avait d'abord suspecté une peine de cœur, il s'était bien vite détrompé ; depuis des années, il arrivait parfois à sa subordonnée de prendre des congés plus ou moins longs du jour au lendemain sans une explication aussi se demandait-il à présent si tout n'était pas lié. Ces derniers temps, elle cherchait tous les prétextes pour rester au QG lors des missions routinières et bien que ce ne fût pas toujours acceptable, il ne le lui avait jamais refusé de crainte de la voir s'écrouler au cours d'une inspection tant elle peinait à se tenir debout. Elle niait toujours avoir un quelconque problème et refusait catégoriquement de rentrer chez elle se reposer, mais il était manifeste qu'elle en avait besoin. Il s'en voulait de ne pas insister, toutefois, il la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle était hermétique à toute forme de sollicitude et que sa fierté l'empêchait d'accepter ses faiblesses. Il avait tout d'abord pensé à un état de fatigue passager dû au surmenage, mais à bien y réfléchir, cela durait depuis des années ; elle s'affaiblissait subitement, prenait quelques jours de congé sans préavis puis réapparaissait visiblement en pleine forme. S'il restait perplexe quant à ses absences sur lesquelles il ne pouvait poser de questions sans se voir rétorquer que cela ne le regardait pas, il n'avait jamais envisagé que ce pût être du fait d'un réel problème de santé.
Si elle était atteinte d'une maladie quelconque qui pourrait l'empêcher de tenir son poste correctement, elle aurait été mise à pied depuis longtemps, tout du moins en aurait-il été informé, ce ne pouvait donc pas être si grave. Il ne s'étonnait pas non plus qu'elle ne lui fît pas part de ses tracas, bien qu'il ne pouvait s'empêcher d'en être déçu ; pour une fois qu'il avait une chance de lui rendre son soutien, elle ne la lui offrait pas. Il avait jusque-là respecté son silence, mais à présent il ne pouvait s'empêcher de se demander s'il ne devait pas chercher à en savoir plus sur ses absences. Il était compréhensible qu'elle ne veuille pas révéler de détail trop personnel à ses collègues, bien qu'il aurait pensé qu'elle les considérait comme des amis, mais avait-elle quelqu'un avec qui partager ses soucis ? Il aurait pu se laisser aller à croire qu'elle s'était absentée pour broyer du noir, ruminer ses troubles, cependant, ses absences répétées laissaient penser qu'au contraire, elle tentait de remédier à une situation difficile. Il la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle n'était pas du genre à passer son temps à s'apitoyer sur son sort, il pouvait donc être certain qu'elle ne passait pas ses journées à se morfondre. Toutefois, il ne faisait que supposer que ces absences étaient liées et il ne pouvait exclure que sa subordonnée pouvait avoir eu diverses raisons de prendre des congés si subitement.
À ruminer ses pensées, il était minuit passé quand il sortit enfin du QG, libéré de son devoir administratif. Le trajet lui parut interminable tant il ne rêvait que de se retrouver dans son lit, avec un bon oreiller bien moelleux pour soutenir sa tête, et enfin fermer ses yeux qui ne demandaient pas mieux. Au moins, il avait l'esprit tranquille, il ne risquait pas de s'éveiller à la suite d'un cauchemar où il se serait vu criblé de balles pour ne pas avoir fini tous ses dossiers à temps. Non pas qu'elle eût déjà tiré sur lui, mais la démonstration de dressage du pauvre Hayate restait dans la mémoire de chacun et pour rien au monde il n'aurait voulu l'expérimenter.
À peine eut-il franchi la porte qu'il laissa négligemment choir sa veste au sol tout en se dirigeant d'un pas pressé vers sa chambre. Il prit tout juste le temps de se déshabiller avant de s'écrouler sur son lit pour s'endormir aussitôt.
Quand il s'éveilla, un flot de lumière perçait à travers ses volets clos. Intrigué, il tourna la tête vers son réveil pour constater que la matinée était déjà bien entamée. Il se redressa vivement, parfaitement réveillé pour se ruer sous la douche pendant que la cafetière remplissait son office dans la cuisine. Il avait veillé tard afin de lire tous les dossiers importants qui s'étaient accumulés sur son bureau, tellement tard qu'il en avait oublié de programmer son réveil tant il avait été fatigué, mais voilà qu'il allait arriver plus en retard que d'ordinaire. Tout en buvant son café brûlant, il se préparait mentalement à subir la colère de sa subordonnée ; il était certain de ne pas pouvoir y échapper, et même l'argument des dossiers terminés ne le sauverait pas. Tout en se dépêchant pour ne pas aggraver sa déjà délicate situation, il remuait son esprit encore endormi dans l'espoir de se trouver une excuse convenable.
Malgré sa réticence, une fois la grille du QG passée, il dut se résigner à avancer vers son destin. Après avoir pris une profonde inspiration, il poussa la porte de son bureau tout en essayant de se faire le plus petit possible. Pourtant, alors qu'il s'attendait à recevoir un flot de reproches, pas un mot ne vint. Surpris, il ouvrit ses yeux clos pour constater que le lieutenant Hawkeye n'était pas à son poste. Après quelques secondes d'hésitation, il se tourna vers ses subordonnés qui lui apprirent qu'elle avait appelé dans la matinée pour signaler son absence. Le colonel se dirigea silencieusement vers son fauteuil tout en méditant ces mots ; ce n'était pas la première fois que cela arrivait et son ignorance l'agaçait prodigieusement. Que pouvait-elle lui cacher pour toujours refuser de justifier ces congés improvisés ? Il résolut de l'appeler lors de la pause déjeuner, quand son équipe serait au réfectoire, afin d'exiger l'explication qu'il était en droit d'avoir, quitte à lui ordonner de la lui donner. Il n'avait pas validé sa demande puisqu'elle n'en avait pas faite, elle n'avait donc pas à décider ainsi quand prendre des jours de repos.
Midi arriva bien plus vite qu'il ne l'aurait cru ; arrivé à presque 11h, il n'eut pas longtemps à attendre avant de voir ses hommes se lever pour se ruer hors du bureau. Prétextant que puisqu'il était arrivé tard, il devait rattraper son retard, il saisit un dossier dont il feignit d'entamer la lecture. Une fois la porte refermée, il décrocha le téléphone avant de stopper sa main à quelques millimètres des touches ; il ne connaissait pas le numéro de téléphone de sa subalterne. Il considéra un instant l'appareil avant de reposer le combiné sur son socle. Il se gratta le menton tout en fronçant les sourcils dans une attitude pensive avant de sortir son agenda dans lequel il était certain de le trouver. Ses yeux parcoururent rapidement les pages qu'il tournait frénétiquement jusqu'à atteindre la lettre H où le nom de la jeune femme apparaissait en premier. Satisfait, il se ressaisit du téléphone tout en composant le numéro. Une sonnerie retentit alors qu'il portait le combiné à son oreille, une deuxième, une troisième, puis une quatrième sans que qui que ce soit ne décroche. Rien d'autre ne lui répondait que la tonalité métallique qui résonnait dans le combiné.
Il laissa s'écouler encore quelques secondes avant de raccrocher ; voilà qu'elle ne répondait pas au téléphone. Était-elle sortie ? Elle n'aurait tout de même pas décidé sur un coup de tête de prendre une journée pour profiter d'un quelconque divertissement ? Havoc lui avait assuré qu'elle n'avait pas posé de congé maladie, elle n'était donc pas souffrante. Elle qui ne prenait que rarement ses vacances les avait presque toutes utilisées au cours des cinq derniers mois, toujours pour raison inconnue et sans préavis. Non pas qu'il soit nécessaire qu'un officier justifie son besoin de repos tant qu'il n'usait pas de plus de congé que ce qui pouvaient lui être accordé, mais la procédure voulait qu'on les pose avec deux semaines de préavis et Hawkeye n'était pas du genre à contourner les procédures officielles. Celle des congés maladie était beaucoup moins contraignante, si bien que beaucoup s'en servait afin de prendre des vacances sous couvert d'un faux certificat médical. Il en déduisait donc que si elle avait réellement été souffrante, elle était suffisamment intelligente pour ne pas prendre sur ses jours de repos. Ainsi donc, il avait bel et bien son mot à dire quant au motif de ces absences répétées.
À bien y réfléchir, elle avait pris cette habitude dès son entrée dans l'équipe. Les années passées il n'avait jamais rien dit car cela n'arrivait pas très souvent et qu'elle était toujours irréprochable dans son travail, mais ces derniers temps, elle semblait sans cesse dans la lune et était moins efficace. Il ne doutait pas qu'un peu de repos lui ferait du bien, mais elle l'avait gentiment envoyé balader à chaque fois qu'il le lui avait proposé. Tout en se repenchant sur son dossier, il résolut de la rappeler plus tard ; si elle était sortie, elle finirait bien par rentrer chez elle. Il faudrait aussi qu'il s'entretienne avec elle à son retour, histoire de lui rappeler qu'à moins d'une raison valable, elle n'avait pas à s'absenter ainsi. Ce qui l'inquiétait tout particulièrement, c'était qu'il était presque certain que si elle en avait une, elle la lui aurait donné. Elle avait donc quelque chose à cacher. Peut-être avait-elle des problèmes personnels à régler, mais alors cela ne devrait pas interférer dans son travail. Roy avait beau remuer le problème dans tous les sens, il ne parvenait pas à trouver le moindre indice qui pourrait le mener aux raisons de ces nombreuses absences. En outre, à raisonner ainsi, il ne parvenait pas à avancer dans son travail. Il avait de plus en plus l'impression qu'elle se moquait de lui, ce qui l'agaçait particulièrement.
La journée passa ainsi sans qu'il n'arrive à la joindre malgré ses trois nouvelles tentatives. Ce silence l'inquiétait tant et si bien qu'il fut un instant tenté de lui rendre visite après son service. Toutefois, il se ravisa ; il ne pouvait pas se permettre de débarquer chez elle sans prévenir, d'autant qu'elle risquait de ne pas y être : puisqu'il ne s'agissait pas d'un congé maladie, elle n'était pas tenue de rester chez elle. Après tout, il pouvait bien attendre jusqu'au lendemain. Alors qu'il terminait de signer son dernier rapport, un document attira son attention : l'enveloppe que sa subordonnée avait oubliée la veille. Peut-être contenait-elle la justification que la jeune femme ne lui donnerait jamais.
Il débattit quelques minutes en lui-même, ne sachant pas s'il était réellement en droit de lire son contenu. Certes, elle l'avait laissée ici à sa vue, mais ce n'était sans doute pas intentionnel. De plus, un supérieur, aussi attentif fût-il envers ses subalternes, n'avait en aucun cas le droit de s'immiscer dans leur vie privée sans leur consentement et donc, il ne pouvait se permettre de lire son courrier. Toutefois, il était certain qu'elle refuserait de s'expliquer, quand bien même il le lui ordonnerait, elle serait bien capable d'inventer quelque chose pour lui cacher ses tracas. Il était seul dans le bureau, personne ne saurait jamais ce qu'il s'apprêtait à faire puisqu'après tout, l'enveloppe avait déjà été ouverte ; il ne laisserait ainsi aucune trace de son passage.
Décidé, il se leva pour se saisir de l'enveloppe. Il l'observa un instant ; le nom de l'expéditeur ne figurait nul part, seuls l'adresse du QG ainsi que le nom du lieutenant avaient été élégamment tracés à l'encre noire. Il considéra l'écriture fine et appliquée ; peut-être était-ce une déclaration, après tout elle semblait constamment songeuse, ses pensées étaient peut-être tournées vers un jeune homme. Après avoir grogné son désaccord quant à une éventuelle idylle qu'elle pourrait avoir, Roy sourit de sa pensée avant de secouer la tête négativement ; si tel était le cas, elle aurait sans doute l'air plus heureuse. Une rupture alors ? Non, cela durait depuis des mois. À moins qu'elle n'ait un problème familial. Roy poussa un profond soupir tout en reposant l'enveloppe à l'endroit où il l'avait prise ; il ne pouvait pas trahir ainsi la confiance de sa subordonnée.
Il se réinstalla à son bureau pour consulter son agenda ; le lendemain, une inspection l'attendait. Il faudrait qu'il arrive à l'heure pour mettre les choses au point avec Hawkeye avant de partir. Il allait encore perdre une matinée à errer dans les rues d'un quartier douteux où il serait regardé de biais par tous les passants ayant les uniformes en horreur. Puisqu'il en avait terminé avec son travail, il endossa son long manteau noir avant de passer la porte inutile de s'attarder plus que nécessaire.
Le jour suivant, le colonel Mustang entra dans son bureau à huit heures précises. À son entrée, la seule personne présente se leva pour le saluer. Il s'arrêta un instant après avoir refermé la porte pour regarder sa subalterne. Elle semblait légèrement fatiguée mais rien d'autre ne transparaissait sur son visage sérieux et fermé. Il alla s'asseoir sans pour autant l'autoriser à en faire de même puis releva la tête vers elle ; puisqu'ils étaient seuls, autant en profiter.
« Lieutenant, nous avons à parler. »
Surprise, la jeune femme ne bougea d'abord pas, comme gagnée par l'hésitation, puis elle vint se placer devant le bureau de son supérieur. Elle avait une petite idée de ce dont il souhaitait s'entretenir avec elle, mais elle espérait fortement se tromper pour ne pas avoir à débattre du sujet. Droite comme un i, elle attendit patiemment qu'il reprenne la parole. Toutefois, rien ne vint, il semblait également attendre ; était-ce à elle d'anticiper sa demande ? Comme elle ne disait toujours rien, il prit un profonde inspiration avant de lui reprocher :
« Vous avez été absente hier. »
Le jeune femme acquiesça d'un signe de tête.
« Ça doit faire environ cinq mois que vous prenez régulièrement un ou deux jours de congé sans préavis. Combien de temps avez-vous été absente ce mois-ci lieutenant ?
- Six jours, Monsieur. »
Liza se mordit la lèvre inférieure, acquiesçant silencieusement alors qu'il lui demandait si elle ne trouvait pas cela excessif. Elle avait bien conscience que cela allait trop loin, mais elle n'avait pas réellement le choix et elle ne pouvait jamais savoir quand elle devait se libérer. Devant cette réponse plus qu'insatisfaisante, Roy lui demanda alors de lui expliquer pourquoi elle avait besoin de s'absenter environ trois jours par mois, voire l'équivalent d'une semaine pour le mois en cours. Comme il s'y attendait, la jeune femme répliqua que ses raisons étaient d'ordre personnelle et qu'elles ne le concernaient en rien. Seulement voilà, elle ne s'attendait pas à ce qu'il lui souligne que cela freinait son équipe et que son efficacité diminuait de plus en plus, d'autant qu'elle accumulait du retard durant les jours où elle ne venait pas. Puisque son manque d'assiduité rejaillissait sur toute l'équipe, il se sentait tout particulièrement concerné. Il ajouta toutefois que si elle avait un problème, elle pouvait se confier à lui ; il ne demandait pas mieux que lui venir en aide.
« Merci Monsieur, mais vous ne pouvez pas. Je vous prie de m'excuser cela ne se reproduira plus. »
Roy la regarda s'assoir tout en méditant sur cette dernière phrase ; si elle ne pouvait prévoir ses absences, comment allait-elle faire pour ne serait-ce que les réduire ? Il laissa cela de côté, si elle acceptait si docilement de reprendre son service normalement, ce ne devait pas être bien grave, mais il avait du mal à imaginer qu'elle ait pu ainsi abuser de son laxisme. Il n'avait jamais refusé un jour de congé à un membre de son équipe même si celui-ci n'en disposait plus, s'il avait une bonne raison, il le lui accordait. Il couvrait même Havoc lorsqu'il ne se présentait pas après une nouvelle rupture, mais s'il ne savait pas ce qui empêchait son lieutenant d'effectuer son travail correctement, il ne pourrait jamais répondre de son comportement devant ses supérieurs.
Le reste de l'équipe arriva une heure plus tard dans un joyeux concert de bavardages. Dès qu'ils furent tous installés, il leur résuma rapidement la situation ; il devait sortir effectuer une inspection et donc, il allait les laisser seuls durant quelques heures. Il souligna que s'ils en profitaient pour bayer aux corneilles et que le travail de la journée n'était pas effectué, il ne manquerait pas de le savoir et de les sanctionner en conséquence. Avec un sourire, le lieutenant Hawkeye lui rappela qu'elle y veillerait et qu'ils n'auraient pas le temps de s'ennuyer durant son absence.
« Ah ! Mais non lieutenant, vous venez avec moi. »
La jeune femme perdit aussitôt son sourire ; bien sûr, il ne sortait jamais sans elle puisqu'elle devait assurer sa protection. Prétextant un retard dans son travail elle lui conseilla d'emmener le sous-lieutenant Havoc pour une fois, puisqu'après tout, il était aussi un très bon tireur. Mustang leva un sourcil ; voilà qu'elle recommençait à chercher des excuses pour rester au QG. Sans doute avait-il était trop clément avec elle, il fallait peut-être qu'il lui rappelle qui des deux était le supérieur. Faisant valoir son grade, il lui ordonna de mettre son manteau et de le suivre d'une voix dure qui mis un terme à tout débat. Elle obéit sans dire mot, comprenant qu'il n'était pas d'humeur à discuter.
Une fois dans la voiture, il la sentit se crisper sur le volant, sans doute lui en voulait-elle de ne pas avoir accepté sa requête. Jamais il n'avait connu quelqu'un d'aussi susceptible, aussi se contenta-t-il de lui donner le nom du quartier où ils devaient se rendre sans chercher à engager une quelconque conversation avec elle. Peut-être lui gardait-elle également rancune des reproches qu'il lui avait adressés ; elle n'aimait pas voir son professionnalisme remis en cause. Il se perdit dans ses pensées durant le trajet, laissant sa subordonnée ruminer son ressentiment.
À peine furent-ils sortis de la voiture que les regards dédaigneux des passants commençaient déjà à les suivre. Après la tombée de la nuit, le quartier devenait un véritable centre d'affaires pour un certain nombre d'activités illicites, ils devaient donc interroger les habitants afin de recueillir le plus d'informations possible. Cependant, alors que certains n'ouvraient carrément pas leur porte, ceux qui avaient la politesse de leur répondre niaient savoir quoi que ce soit de cette affaire. Personne ne semblait avoir eu vent des trafics qui s'effectuaient ici. Agacé, Roy poussa un grognement.
La matinée passa assez péniblement, d'autant plus que Liza restait murée dans un silence quasi-total, ne répondant que par un signe de tête lorsqu'il s'adressait à elle. Après plusieurs tentatives infructueuses, il dut la menacer de rédiger un rapport pour insubordination si elle continuait à lui témoigner si peu de respect. Prise au dépourvu la jeune femme bredouilla des excuses, visiblement ébranlée par cette déclaration. Le colonel fronça les sourcils devant cette attitude ; elle avait soudainement l'air aussi fragile qu'une petite fille que l'on sermonne, et baisser les yeux ainsi ne lui ressemblait pas. Comme elle lui assurait que tout allait bien, il préféra ne pas insister et reprendre son enquête, mais il n'en fut pas convaincu pour autant. Peut-être devrait-il la faire mettre à pied le temps d'éclaircir cette histoire.
Il n'en pouvait plus, aucun de ceux qu'il avait interrogés n'avait vu quoi que ce soit, ou du moins le prétendaient-ils. Puisque tout cela ne menait à rien, il décida de retourner au QG, peut-être valait-il mieux revenir la nuit et les prendre sur le fait. Il accélérait inconsciemment son pas tant il était irrité par la situation, cependant, une quinte de toux dans son dos le stoppa. Il se retourna pour voir sa subordonnée à plusieurs mètres derrière lui, visiblement essoufflée. Il se rapprocha doucement d'elle tout en lui demandant si tout allait bien. À son approche, elle fourra précipitamment son mouchoir dans sa poche et acquiesça à sa question.
« Ce n'est rien, juste un vertige. »
Un vertige ? Il hésita quelques secondes entre de la fatigue et de l'hypoglycémie tandis qu'elle reprenait la marche. Il la voyait trembler, mais comme elle passait devant lui, il n'eut d'autre choix que de la suivre en faisant toutefois attention de rester à sa hauteur. Son entêtement à toujours vouloir rester au QG viendrait-il d'une faiblesse physique qu'elle s'efforçait de lui cacher ? Il entendait clairement que sa respiration était difficile et saccadée, elle était devenue d'un coup étonnement pâle et il lui semblait qu'elle devait lutter de toutes ses forces pour rester debout. On aurait dit qu'un coup de vent aurait pu la faire tomber tant elle paraissait frêle. Peut-être était-ce également la raison de son mutisme. Il fut soudainement pris de regrets de l'avoir ainsi sermonnée, mais après tout, il ne savait rien de ce qu'elle lui cachait, comment pouvait-il deviner si son comportement cachait réellement une faiblesse ou s'il avait raison de la recadrer.
Bien qu'elle s'obstinât à lui assurer que tout allait bien, il ne pouvait ignorer qu'elle lui mentait. Ils avaient beaucoup marché et la voiture était encore loin, cependant, elle refusa de s'assoir en attendant qu'il aille la chercher puis revienne pour lui éviter d'avoir à marcher. Peut-être aurait-il dû insister car quelques mètres plus tard, il la vit s'écrouler au sol, tremblante. Il se précipita vers elle tandis que sa respiration se faisait de plus en plus irrégulière par sa bouche ouverte. Alors qu'elle était secouée d'une nouvelle quinte de toux, elle s'empara du mouchoir dissimulé dans sa poche pour le plaquer contre ses lèvres. Roy qui la tenait dans ses bras sentit sa main se refermer sur sa manche tandis qu'il constatait avec horreur que le tissu blanc était couvert de sang.
Son cœur manqua un battement alors qu'il comprenait enfin ce qu'elle avait voulu garder secret depuis des années. Sa pâleur, ses cernes et son visage creux, ne lui rappelait que trop bien l'état de faiblesse dans lequel il avait trouvé son maître avant son décès. Serait-elle atteinte de la même maladie ? Elle avait toujours refusé de lui dévoiler quel mal avait emporté son père, mais jamais il n'avait imaginé que ce silence camouflait une hérédité qui la vouait à une mort prématurée. Paniqué, il l'appela plusieurs fois, ne sachant comment réagir face à cette crise qu'il ne pouvait gérer. Il ne se souvenait que trop bien de celles de son maître qui le prenaient sans prévenir pour repartir aussi vite, mais celle-ci semblait s'éterniser. Comme elle ne lui répondait pas, il la souleva pour la porter jusqu'à la voiture et ainsi la conduire jusqu'à l'hôpital le plus proche.
Alors qu'il avançait le plus rapidement possible, il la sentit bouger faiblement dans ses bras. Il baissa la tête pour s'assurer que son état ne s'aggravait pas mais ne croisa que ses deux yeux caramels qui le fixaient. Elle souriait. Il en fut tellement surpris qu'il s'arrêta un milieu de la route, pourquoi avait-elle l'air heureuse ? Il prit une profonde inspiration pour se calmer ; il lui semblait qu'il n'aurait plus d'autres occasions de la revoir, de lui demander pourquoi elle avait gâché sa vie pour lui sachant que ses jours étaient comptés et que si elle n'en avait pas tant fait, elle se porterait sans doute beaucoup mieux. Il voulait faire taire cette voix qui lui murmurait qu'elle cesserait bientôt de respirer tant cela lui paraissait difficile, cependant, il savait que s'il ne lui demandait pas maintenant, il le regretterait si par malheur elle venait à fermer ses beaux yeux pour toujours. Il avait tant à lui dire, des mots qu'il gardait pour lui depuis si longtemps et qu'il aurait voulu lui avouer.
Il la serra un peu plus fort dans ses bras comme si la tenir ainsi contre lui pouvait retenir la vie qui s'échappait. Il ouvrit la bouche pour lui assurer que tout irait bien, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge tant il avait l'impression que ce n'était que mensonges. Il savait combien son maître avait souffert pour l'avoir vu agoniser et mourir à petit feu, il s'en voulait à présent de n'avoir rien soupçonné et de l'avoir laissée précipiter sa mort. Il ne la voyait que rarement lors de son apprentissage, il ne connaissait d'elle guère plus que son nom. Il avait réellement appris à la connaître après la mort de son maître, mais jamais elle ne lui avait semblé malade. Néanmoins, là encore, il devait admettre qu'il lui arrivait de s'enfermer durant des heures dans sa chambre. Il savait également qu'elle sortait tous les jours pour se rendre au village où elle y restait une heure, voire deux, mais sans jamais savoir ce qu'elle y faisait. Elle le regardait si tendrement qu'il en fut déboussolé. Elle semblait avoir compris qu'il avait quelque chose à lui dire, et loin de le presser, elle attendait patiemment que ses mots trouvent leur chemin jusqu'à elle. Il secoua la tête avant de reprendre sa route, s'il trainait trop, il risquait de la condamner.
À peine fut-elle levée qu'elle sentit sa tête tourner, cependant, elle ne pouvait s'en plaindre ; pour rien au monde elle ne voulait dévoiler son état de faiblesse, ce qui ne manquerait pas d'entrainer sa mise à pied. Elle le suivit donc jusqu'à la voiture où elle s'installa avec soulagement. Toutefois, elle ne se sentait pas en état de conduire sur une si longue distance, elle allait devoir déployer un effort considérable pour rester concentrée sur la route. Fort heureusement, le colonel n'essaya pas d'engager la conversation ce qui lui permit de fixer son attention sur sa conduite et sa respiration qu'elle s'efforçait de contrôler. Elle ne se sentait pas au mieux de sa forme, mais elle n'avait aucune envie d'être contrainte d'expliquer pourquoi elle refusait de se plier à un ordre direct, surtout que s'il venait à le savoir, il ne la laisserait plus exercer ses fonctions Elle ne pourrait alors plus le protéger. Bien sûr sa protection s'était amoindrie avec ses absences répétées et elle s'en voulait de ne pas être capable de l'assurer au mieux alors qu'elle le lui avait promis. Son médecin lui avait maintes fois répété de ménager sa santé, voire de donner sa démission, mais elle n'avait jamais voulu écouter ; il avait besoin d'elle pour le soutenir et elle devait répondre présente. Seulement voilà, dans son état actuel, elle en était tout bonnement incapable et si quoi que ce soit devait leur arriver, elle ne serait finalement qu'un poids pour lui.
Elle gara la voiture avec soulagement sans se douter du périple qui l'attendait. Tenant à peine sur ses jambes, elle avait du mal à suivre le pas rapide de son supérieur. Elle était revenue de son congé car elle pensait rester assise toute la journée à remplir des dossiers, si elle avait su qu'elle aurait à partir en inspection, elle aurait peut-être enfin décidé de prendre un congé maladie. Elle n'en avait jamais usé car cela n'aurait pas manqué d'attirer l'attention sur ses problèmes de santé, mais elle n'avait pas songé qu'ainsi elle abusait de ses jours de repos. Bien entendu, Mustang avait, d'une certaine manière, eu raison de la rappeler à l'ordre ; il ne savait rien de sa maladie aussi ne pouvait-il se douter de la nécessité pour elle de se reposer. Le téléphone avait sonné plusieurs fois la veille, mais elle n'avait pas eu la force de décrocher et elle se demandait à présent s'il n'avait pas essayé de l'appeler afin de connaître le motif de son absence. Elle avait fourni un effort non négligeable pour paraître en pleine forme lorsqu'elle avait appelé à son bureau, mais une fois de retour dans son lit, elle n'avait plus eu la force de se lever.
En fin de journée, elle avait dû ouvrir au médecin qui avait pris l'habitude de lui rendre visite. Il lui prodiguait ses soins à domicile, à raison d'une heure par jour. L'alchimie médicale, bien qu'elle ne pût la guérir, ralentissait le développement de la maladie, soulageait la douleur et dégageait, même temporairement, ses voies respiratoires encombrées. Elle avait plusieurs médicaments à prendre tous les jours, elle devait également se rendre à l'hôpital une fois par semaine afin de se faire examiner minutieusement et de subir un traitement plus poussé dans une salle spéciale où tous les cercles de transmutation nécessaires étaient présents. Elle avait également fait plusieurs séjours à l'hôpital suite à de graves infections pulmonaires nécessitant des soins intensifs pendant lesquels elle n'avait plus la moindre énergie. Mais malgré tout ça, elle était toujours parvenue à cacher son état à son supérieur.
Elle écoutait d'une oreille distraite les réponses des interrogés sans jamais prendre part aux conversations ni prendre la moindre note, elle avait l'impression que si elle se concentrait sur autre chose que sa respiration difficile, elle ne pourrait plus la contrôler. Elle peinait à rester à la hauteur du colonel et à masquer son essoufflement, sa tête tournait de plus en plus, mais elle refusait d'avouer sa faiblesse ou de s'arrêter un instant reprendre son souffle, bien qu'elle sentît qu'elle ne pourrait bientôt plus maintenir l'allure soutenue qu'il lui imposait. Ils avaient déjà parcouru une grande distance, s'éloignant toujours plus de la voiture. Alors qu'ils avançaient, il se retournait de temps à autre pour s'adresser à elle, cependant elle ne trouvait rien d'autre à faire que hausser les épaules ou secouer la tête. Elle sentait le sang remonter dans sa gorge, mais ne pouvait se permettre de tousser pour l'évacuer sans éveiller les soupçons. Elle savait que son comportement vis à vis de son supérieur était incorrect, elle était à la limite de l'impolitesse, sans doute donnait-elle l'impression de ne pas faire grand cas de ses paroles, mais elle n'était même pas réellement certaine d'avoir saisi le sens exact des phrases qu'il faisait. Il se retourna soudainement, visiblement en colère et malgré son étonnement, elle ne pouvait le blâmer de la menacer ; si elle ne souhaitait pas dévoiler sa faiblesse, elle devait en assumer la responsabilité.
Elle savait qu'il se posait des questions, mais elle avait elle-même décidé de n'y apporter aucune réponse aussi se contenta-t-elle de le suivre. Cependant, la distance entre eux prenait de plus en plus d'importance si bien qu'elle commençait à penser qu'elle ne le rattraperait jamais. Cet éloignement était toutefois une aubaine pour la jeune femme qui y vit une occasion d'évacuer le sang qui remontait dans sa gorge et qui la contraignait au silence. Profitant de son bref arrêt pour reprendre son souffle, elle saisit un mouchoir dans sa poche pour se couvrir la bouche alors qu'elle toussait. Cependant, elle ne maîtrisa rapidement plus rien et elle ne fut plus en mesure d'arrêter sa toux tant il lui semblait qu'elle étouffait.
Elle ne vit d'abord pas son supérieur approcher, mais alertée par ses pas, elle s'efforça de se calmer tout en camouflant son mouchoir taché de sang. Elle voyait bien qu'il doutait qu'elle aille réellement bien, mais puisqu'elle le disait, il avait au moins la correction de ne pas insister. Elle retenait tant bien que mal le sang qui s'infiltrait dans sa bouche, contenant sa toux avec difficulté alors qu'elle ne parvenait plus à respirer. Tout tournait autour d'elle tandis qu'elle sentait ses jambes tremblantes la porter difficilement ; le prix à payer pour son entêtement. Elle voulait tellement le lui cacher qu'elle s'épuisait et s'étouffait elle-même. Malgré tous ses efforts, elle ne put faire un pas de plus et tomba à demi consciente sur le bitume.
La bouche ouverte, elle tentait désespérément de faire entrer l'air dans ses poumons malades et obstrués, parfois interrompue par une nouvelle quinte de toux au goût de sang. Bien qu'elle n'entendît pas Mustang l'appeler, elle sentit ses bras l'enserrer sans plus rien réaliser de ce qui l'entourait. Ses sens lui semblaient éteints à l'exception du goût qui lui laissait très nettement percevoir l'écœurant liquide qu'elle recrachait par soubresaut. Elle n'entendait ni ne voyait son supérieur désemparé et affolé, sa poitrine lui paraissait compressée tant l'air s'infiltrait avec peine pour alimenter trop faiblement son organisme. Dans un sursaut de conscience, elle sentit qu'elle ne touchait plus le sol, elle percevait même de légers mouvements de son corps alors qu'elle ne faisait pas le moindre geste. Elle ouvrit doucement les yeux pour voir le visage de son supérieur visiblement rongé par l'inquiétude et qui la portait dans ses bras sans doute jusqu'à la voiture.
Elle ne sut expliquer ce qu'elle ressentit réellement à cet instant mais elle eut soudainement l'impression de mieux respirer, comme si cette étreinte la libérait partiellement. Un sourire étira ses lèvres alors qu'elle se blottissait contre son torse sans quitter des yeux ce visage qu'elle connaissait si bien, mais qu'elle n'avait jamais vu aussi désespéré. Il dut la sentir bouger car il s'arrêta immédiatement pour baisser la tête vers elle. Il retint un instant son souffle tout en la fixant, l'air songeur, comme en proie à douloureux conflit intérieur. Elle le vit ouvrir la bouche, hésiter, puis la refermer avant d'avancer de nouveau. Elle avait nettement vu la surprise dans ses yeux, l'incompréhension sans doute liée à son sourire, mais pour rien au monde elle ne divulguerait à qui que ce soit, pas même à lui, ce qu'elle ressentait à cet instant où il la tenait pour la première fois contre lui. Avant de sombrer dans l'inconscience, elle se promit de garder précieusement pour elle ce moment où elle seule existait pour lui, quand bien même ce fut celui de sa mort.
Assis depuis des heures dans la salle d'attente, la tête entre les mains, Roy attendait que le médecin à qui il avait confié Liza revienne lui annoncer qu'elle était hors de danger et qu'elle vivrait encore de longues et belles années. À leur arrivée, elle avait été immédiatement prise en charge par un médecin alchimiste qui semblait très bien la connaître et on l'avait laissé derrière sans la moindre explication. Il ne savait ni de quel mal elle souffrait, ni si elle avait une chance de s'en sortir. Il avait beau se dire qu'elle était certainement atteinte de la même maladie que celle qui avait emporté son père, il ne pouvait s'empêcher d'espérer que se fût autre chose. Il avait vu son maitre agoniser, étouffer lentement jusqu'à rendre son dernier soupir sans qu'aucun traitement ne lui offre l'espoir de vivre. D'un autre côté, si par malheur la jeune femme devait avoir hérité de ce mal, la médecine avait certainement suffisamment progressé pour la soigner.
Le temps lui semblait s'étirer, chaque minute lui paraissait une éternité ; insupportable torture à laquelle il ne pouvait échapper. Devant lui passaient des dizaines de malades et autres infirmiers sans qu'il ne les voit déambuler, ou désespérer à l'idée d'attendre encore des heures avant qu'on ne les appelle. Le service des urgences grouillait de vie alors que l'une d'elles allait peut-être s'éteindre dans la froideur d'une salle stérilisée. Il se fermait à tout ce qui l'entourait, refusant que la vie continues son cours la sienne ne se limitant plus qu'à cette chute qu'il revoyait inlassablement. Aurait-elle sombré dans l'inconscience s'il ne l'avait pas contrainte à le suivre pour cette inspection ? Si elle était restée tranquillement au QG, elle n'aurait sans doute pas fait de malaise.
Après ce qui lui sembla être des siècles, un homme en blouse blanche s'approcha de lui sans même qu'il ne le remarque. Le médecin lui signifia sa présence par une simple pression de sa main sur son épaule ; il était déjà suffisamment atterré, il n'avait nul besoin qu'on le brusque. D'un air triste et compatissant le médecin murmura ses mots plus qu'il ne les dit, comme si personne d'autre ne devait entendre son verdict. Roy distingua toutefois parfaitement les sons pourtant presque inaudibles, comme si l'univers entier s'était tu. Il n'entendait plus que le son de la voix du médecin qui, bien que douce, le blessait à chaque parole.
« Je suis navré. »
Ces mots résonnèrent dans sa tête alors qu'il fixait le visage de son interlocuteur, sans savoir s'il devait y croire ou simplement attendre de se réveiller pour la retrouver en pleine forme dans son bureau. Sous le choc de l'annonce, le jeune homme retomba lourdement sur son siège. Son cerveau embrumé n'enregistrait plus les questions du médecin qui s'inquiétait de sa soudaine pâleur. Les yeux perdus dans le vague, plus rien n'existait pour lui, pas même son propre corps qui ne réagissait plus aux stimuli vainement provoqués par le médecin. Son esprit lui semblait enseveli sous des dizaines de souvenirs, mais y était à son aise et n'était pas enclin à remonter vers la réalité.
Cependant, il fut tiré de sa léthargie par un son, un nom qui attira son attention. On lui demandait s'il souhaitait revoir Mlle Hawkeye une dernière fois avant qu'elle ne soit emmenée. Ses yeux se rallumèrent d'une faible lueur alors qu'il les levait vers l'homme accroupi devant lui. Il acquiesça d'un simple signe de tête sans pourtant être certain de le vouloir. Le médecin l'aida à se lever pour le conduire à la pièce dans laquelle sa subordonnée avait été placée. Alors qu'il s'avançait dans le long corridor, il revoyait la scène matinale pendant laquelle il avait cru bon de la sermonner pour la rappeler à l'ordre. Il s'était montré particulièrement dur avec elle aujourd'hui. À la réflexion, il aurait grandement préféré que tout cela soit lié à une histoire de cœur, quitte à la voir au bras d'un autre, mais vivante. Il suivait le médecin d'un pas lent comme s'il espérait que le temps qu'il mettrait à atteindre la pièce suffirait à la ramener.
Elle avait toujours su qu'elle portait cette maladie, mais elle n'avait jamais voulu prendre de réel repos, excepté lorsque son corps ne lui laissait d'autre choix. Ce médecin alchimiste la soignait depuis des années, mais si la science avait aujourd'hui réussi à prolonger l'espérance de vie des malades, elle n'était toujours pas capable de les guérir. Ils avaient eu plusieurs conversations au sujet de son engagement, il se devait de veiller au bien-être de sa patiente et lui avait donc enjoint plusieurs fois de rendre les armes, mais la jeune femme était têtue et il n'avait jamais pu lui faire entendre raison. Elle se savait condamnée et pour cela, elle disait qu'elle souhaitait vivre sa vie comme elle l'entendait pour au moins n'avoir aucun regret. Elle lui avait interdit d'envoyer la moindre lettre au QG ; elle répétait sans cesse qu'elle avait une tâche très importante à accomplir et que pour cela elle ne pouvait se permettre de quitter son uniforme. Avec un soupir le médecin avoua ne pas savoir de quoi il s'agissait, mais qu'elle paraissait prendre très à cœur cette « mission » pour laquelle elle avait ruiné sa santé. Puisqu'elle n'avait pas négligé ses traitements, elle avait tout de même pu atteindre l'âge de 27 ans, ce qui restait convenable pour quelqu'un atteint par ce mal, et bien qu'il aurait voulu la voir vivre plus longtemps il s'était incliné devant son entêtement ; il n'avait pas voulu briser son rêve. Se lever tout les matins pour aller vers son but lui donnait la force de lutter, ainsi, elle ne s'enfermait pas dans la maladie comme d'autres qui passaient leurs journées couchés à se morfondre.
Sous le choc de ses paroles, Roy saisit violemment son interlocuteur par le col de sa veste pour le plaquer contre le mur ; il avait commis une faute professionnelle grave en ne prévenant personne de son état alarmant. Quoi qu'elle ait pu lui dire, il aurait dû s'imposer ; c'était son devoir de la soigner. Le médecin ne répliqua pas, ni un mot, ni un geste, il attendit simplement que son agresseur le relâche, comprenant le ressentiment qu'il pouvait éprouver à son égard. Une nouvelle flamme dansait dans les yeux noirs qui le foudroyaient ; celle de la colère. Roy en voulait énormément à ce médecin de l'avoir laissée persévérer dans sa bêtise. Si seulement il l'avait su, il l'aurait empêchée de s'engager, il l'aurait protégée. Seulement, il la connaissait si peu à cette époque qu'il n'aurait jamais cru qu'elle deviendrait un jour celle qui comptait le plus pour lui. Il n'avait pas pris la peine de s'inquiéter de savoir si elle n'était pas malade au même titre que son père et à présent il s'en mordait les doigts.
Ils ne s'étaient rapprochés que grâce à leur désir inébranlable de voir se réaliser leur rêve d'un monde sans guerre. Idéal certes naïf, mais qui avait eu l'avantage de les réunir en un tandem des plus efficaces. Il n'avait jamais pris la peine de chercher à savoir si elle voyait ce lien qui les unissait de la même manière que lui, aussi ne lui avait-il jamais avoué qu'elle lui était indispensable, qu'à présent qu'elle était à ses côtés, il ne se sentait plus capable d'avancer sans elle. Après la mort de son meilleur ami, il avait cru avoir compris qu'il pouvait à tout instant perdre ceux qui lui étaient chers, et pourtant, il n'avait pas imaginé une seconde qu'elle puisse partir aussi prématurément. Pas elle. Elle devait arriver au sommet avec lui, il devait réaliser son rêve, leur rêve, grâce à elle.
Il baissa la tête tandis que ses mains relâchaient lentement leur emprise sur le vêtement du médecin. N'aurait-ce pas été égoïste de sa part de l'empêcher de vivre comme bon lui semblait pour la garder quelques années de plus ? Aurait-elle été heureuse ? Elle avait toujours pris son engagement tellement à cœur qu'il peinait à l'imaginer vivre une petite vie rangée et tranquille loin de l'armée. Ses jambes se murent d'elles-mêmes pour suivre l'homme en blouse blanche tant il était perdu dans ses pensées. Il entendait à peine le médecin lui expliquer que les résultats des derniers examens qu'elle avait faits étaient très mauvais, mais que malgré cela, elle n'avait pas voulu entendre raison. Malgré la funeste annonce, il lui semblait que derrière la porte qu'il s'apprêtait à franchir, il la trouverait simplement endormie à la suite d'un malaise et que quelques jours de congés suffiraient à la remettre sur pieds, comme si son esprit refusait inlassablement d'accepter la réalité.
Pourtant, alors qu'il entrait à la suite du médecin, il ne trouva qu'une silhouette allongée, dissimulée sous un sinistre draps blanc. Il sentit son estomac se contracter alors qu'il ne perdait rien des gestes qui retiraient le tissu pour découvrir le visage de la défunte. Il avait beau savoir ce qui l'attendait, son cœur manqua un battement à la vue de ces traits si familiers auréolés de longs cheveux d'or. Les yeux rivés sur son visage serein, il prenait peu à peu conscience que plus jamais il ne verrait ses beaux yeux caramels, qu'elle ne lui adresserait plus un seul de ses sourires qu'elle ne lui accordait que lorsqu'ils étaient seuls. Une part de lui s'en allait avec elle si bien qu'il ne parvenait plus à garder les yeux rivés vers l'avenir comme il les avait toujours eu. Il serra les dents tandis qu'il la revoyait sourire discrètement à son attitude désinvolte, il aurait même tout donner pour qu'elle lui rappelle encore à quel point il était inutile sous la pluie.
On le laissa seul quelques instants avec la dépouille de la jeune femme. Il ne lui connaissait aucune famille, qui allait s'occuper de ses funérailles ? Il pouvait toujours se consoler en se disant qu'à présent, elle ne souffrait plus, qu'elle n'avait plus à déployer des efforts colossaux pour cacher sa faiblesse. Cependant, elle laissait derrière elle un vide qu'il était encore loin de pouvoir mesurer, à tel point qu'il en avait presque le vertige. Elle avait eu la vie qu'elle avait voulue, pourtant il ne pouvait s'empêcher de penser égoïstement que ce médecin aurait dû insister davantage ou alors prévenir le QG, qu'il aurait dû faire passer la santé de sa patiente avant ses objections. Il serra les dents pour retenir quelques larmes qui tentaient de s'échapper, il ne pouvait se permettre de se laisser aller ici et pourtant, il ne se sentait plus capable de se maitriser. L'attente avait été insupportable, il avait tant espéré qu'on lui annoncerait qu'elle avait seulement fait un malaise qu'il se sentait perdre pied, comme dépassé par la réalité à laquelle il devait faire face. Il regrettait tellement, à présent, d'avoir été si dur avec elle. Si seulement elle lui avait confié son secret, il aurait tout mis en œuvre pour l'aider. Elle n'avait pas besoin de rester dans l'armée pour lui apporter son soutien, sa seule présence près de lui suffisait à lui donner l'envie d'avancer, mais encore aurait-il fallu qu'il le lui avouât.
Il saisit sa main pour la porter à ses lèvres, une larme venant s'écraser sur sa peau blanche. Il se sentait à présent désespérément seul, incapable de surmonter les obstacles qui l'attendaient encore. Elle avait négligé sa santé pour respecter son engagement envers lui, elle avait nié ses propres limites. Tout comme Maes, elle était finalement morte pour lui. Comment vivre avec ce douloureux constat ? Il garda sa main froide dans la sienne, perdu dans ses réflexions. Il se devait de saluer les sacrifices de ses amis, trouver la force d'aller au bout de son projet. Pour la deuxième fois, il perdait un être cher sans avoir pu le protéger. Combien encore donneraient leur vie pour le suivre ? Arriver au sommet n'avait aucun intérêt si ceux qui comptaient pour lui n'étaient pas là pour partager son rêve.
Il ne se sentait plus capable d'atteindre son but et pourtant, il ne pouvait plus baisser les bras. Pour que les sacrifices de ceux qui étaient morts pour lui ne soient pas vains, il devait aller au bout de ses ambitions. Il n'avait pas le temps de s'arrêter s'apitoyer sur son sort, il avait encore trop à faire pour arriver à la tête du pays. Il regarda tristement le visage pas encore livide de Liza qui semblait dormir : elle serait la dernière à tomber ainsi derrière lui. Il s'était promis de veiller sur chacun de ses subordonnés et à présent, il comprenait à quel point il s'était reposé sur eux, négligeant leur santé et leur protection. Il se pencha légèrement, déposant un baiser entre les mèches blondes qui tombaient sur le front froid de la jeune femme. Par ce simple geste, il aurait voulu formuler toutes les excuses qui se perdaient dans sa gorge, mais aussi, tous les remerciements qu'il lui devaient.
Sans doute lui faudrait-il du temps pour accepter son absence, cependant, il se sentait plus que jamais poussé vers son objectif. Comme si elle lui avait donné une dernière impulsion : ces amis avaient donné leur vie pour lui, c'était à présent à lui profiter de ce qu'ils avaient su faire pour lui. Leur ombre était encore derrière lui pour le soutenir et même si cela pouvait paraître fou, il les entendait presque lui ordonner d'aller jusqu'au bout. Il laissa échapper un petit rire à cette idée, imaginant les deux défunts le surveiller depuis un au-delà incertain. Il était bien trop pragmatique pour tout ça, et pourtant, c'était tentant de se reposer sur cette image. Peut-être même pouvaient-ils l'entendre ? Roy prit une profonde inspiration, séduit par la possibilité de pouvoir encore se sentir encouragé par ceux qui avaient compté pour lui. Avant de tourner le dos au cadavre froid dont il tenait toujours la main, il laissa un murmure franchir ses lèvres, peut-être plus pour lui que pour eux.
« Comptez-sur moi. »
