Aïe...je sens déjà votre courroux à la vision de ce chapitre qui a mis plus de six mois à arriver -que dis-je, un siècle!

Je vous épargne le chapitre autobiographique vous expliquant ô combien ces derniers mois ont été mouvementés (même si je vous le dis quand même!) et vous prie vraiment de m'excuser pour ce très très long délai.

Un immense merci à tous ceux qui m'ont laissé une review lors du chapitre précédent, sachez que vos commentaires sont toujours très appréciés!
(Je dirais même qu'ils jouent un rôle essentiel dans le processus d'inspiration, qui, il faut l'avouer est aussi charmant qu'incompréhensible. Amis auteurs, je ne vous apprends rien...!)

Bonne lecture!


Ce fut la lumière éthérée du jour naissant -un jour cireux- qui délivra Draco de sa somnolence. À travers la fenêtre légèrement embuée, il pouvait apercevoir le ciel, un ciel sans consistance dont les nuages bas offraient un camaïeu de gris aux ombres bleutées.

La veille, il n'avait pas pris la peine de fermer les volets -c'était Hermione qui s'en chargeait habituellement, et accomplir ce geste à sa place lui avait semblé étrangement blasphématoire.

La maison ne pouvait renier son absence alors que lui-même ne parvenait pas à y être indifférent.

Les pièces lui paraissaient un peu plus ternes sans cette note féminine, comme une photographie jaunie.

Oh, mais Draco Malfoy n'était pas homme à se morfondre.

Impeccablement peigné en toutes circonstances, c'est à peine si sa chemise était froissée en ce matin brumeux.

Beuveries, plats préparés à outrance et feuilletons abrutissants le répugnaient toujours autant il avait donc poursuivi sa routine avec une méticuleuse rigueur : se levant toujours aussi tôt, il buvait rituellement un café avant de se rendre à son cabinet sous les coups de neuf heures, recevait ses clients avec courtoisie tout en faisant preuve de sa fermeté légendaire, déjeunait frugalement, accumulait les dossiers, tempêtait contre les stagiaires ou assommait sa secrétaire de recommandations avant de quitter son bureau aux alentours de dix-neuf heures.

Ensuite, selon son humeur, il traînaillait encore quelques heures dans les rues de Londres, vaquant le long des quais, tentant de repousser l'inévitable rencontre avec la solitude.

Ses journées se décalquèrent ainsi pendant près d'une semaine.

Et puis, il y avait eu ce soir-là.

Draco but une gorgée brûlante de café, fermant inconsciemment les yeux comme pour en chasser l'amertume -ou les souvenirs. Malgré lui, ils affleurèrent, l'envahissant lentement, tendrement, aussi progressivement que la chaleur qui se propageait dans son corps.

Cette soirée s'annonçait pourtant des plus ordinaires. En sortant du cabinet à peine plus tard que de coutume, il avait hésité une fraction de seconde : la température avait considérablement baissé et, en dépit de son pardessus doublé, l'humidité se faisait pénétrante l'idée d'une balade nocturne lui avait alors parut un peu saugrenue.

Il s'apprêtait donc à regagner sa voiture lorsqu'il l'avait vue.

Sa main s'était arrêtée à mi-chemin entre sa poche et la portière, et, avec une étrange spontanéité qui tenait presque de l'envoûtement, il avait suivi ses pas, le cerveau paralysé, obnubilé par cette chevelure épaisse et sombre qui se balançait, caressant ses épaules graciles.

Il aurait presque pu croire que c'était Hermione.
Hermione à vingt ans, le soir-même de leur rencontre. Et en cet instant précis, jamais il n'avait désiré aussi ardemment que ce fut elle.

Il se rappelait parfaitement de la petite robe bordeaux qu'elle avait revêtue pour l'occasion, un soir d'avril tout embaumé par la pluie.
L'anniversaire d'un ami de Cambridge.. Elle était arrivée les joues rougies, les bras chargés de paquets, de grands yeux anxieux, presque innocent, d'une douceur incroyable, ses cheveux humides serpentant entre ses omoplates.
Aujourd'hui encore, cette image lui paraissait incroyablement érotique.

Il l'avait détaillée avec assiduité pendant la moitié du dîner et il ne lui avait fallu que quelques semaines supplémentaires pour succomber définitivement à son sourire, à ce mélange si captivant d'intelligence et de charme enfantin.

Elle en revanche, avait été plus difficile à convaincre et il ne lui avait fallu pas moins de six mois pour qu'elle daigne enfin l'embrasser. Oh, rien qu'une légère bise pour le remercier -il l'avait invitée à un vernissage, et entiché comme il l'était, c'est à peine s'il avait senti l'humiliation et la déception frémir au plus profond de son être.

Draco rouvrit courageusement les yeux et détailla suspicieusement la tasse de café, à présent vide, presque surpris de son immobilité. S'agitant sur sa chaise, il pesta tout bas : combien de temps avait-il suivi cette inconnue ?

Il avait parcouru des rues familières sans les voir, foulé des trottoirs mille fois arpentés, essayant à chaque instant d'apercevoir son visage. Durant une fraction de seconde, elle avait détourné le regard avant de s'engager sur la chaussée, à la faveur d'un lampadaire, il avait alors pu dévorer la courbe de ses pommettes et son nez légèrement retroussé ; un battement de cils plus tard, les néons crus d'une bouche de métro l'avaient engloutie, lui ravissant cruellement le doux spectre de Hermione.

Draco se leva péniblement, déposa machinalement sa tasse dans l'évier, harassé, aveuglé par sa propre solitude le brouillard enchanteur cédant la place à une insatiable sensation de dépérissement.

La pièce lui sembla soudain un peu fraîche -fichus courants d'air ! Deux mois qu'il projetait de refaire l'isolation des fenêtres.

Il jeta un vague coup d'œil vers la radio obstinément silencieuse. Pas de crachotements enthousiastes ce matin-là. Pas de sifflotements exaspérants.

Et ce fut comme s'il venait de perdre Hermione une seconde fois.


Le couloir menant au vestibule, d'un naturel déjà étroit, était tant encombré que s'y faufiler nécessitait désormais de sérieux talents de contorsionniste.

Les cartons amoncelés contre le mur tanguaient dangereusement, et certains encore ouverts, menaçaient de leur contenu, la tête de ceux qui s'aventuraient entre deux piles vacillantes.

Quelques flaques de lumière inondaient le salon, traquant impitoyablement chaque grain de poussière réfugié derrière une plinthe, tandis que les fenêtres dépouillées de leurs voilages révélaient un ciel morne et délavé par la pluie.

La petite cloche de l'ascenseur, suivie d'un bruit de pas et de deux voix indéniablement masculines se firent entendre dans la cage d'escalier et comme par magie, une demi-douzaine de cartons disparurent, dégageant un peu le corridor.


La nouvelle demeure des Richardson se situait dans un de ses rares havres de paix, à quelques stations seulement du cœur de Londres, mais là où l'ombre grouillante de la capitale ne pouvait les atteindre.

Si Fulham n'était pas très éloigné de leur ancien appartement, la circulation en cette fin d'après-midi se faisait de plus en plus dense et les embouteillages ne tardèrent pas à se profiler.

Un silence fatigué régnait dans la voiture, à peine meublé par le bourdonnement sourd du moteur.

Draco retint un bâillement tout en faisant rouler doucement ses épaules endolories, puis passa une main furtive sur son front rendu humide par la sueur il n'avait plus l'âge de porter des cartons toute la journée !, soupira-t-il en son for intérieur.

Il jeta un coup d'œil à Carl qui conduisait, impassible, et eut l'étrange impression de se voir -une bonne vingtaine d'années en moins.

Petit-fils du dernier ambassadeur anglais au Tibet, celui-là même qui avait lutté farouchement contre la domination chinoise -en vain, hélas ! Carl était l'archétype de la distinction britannique: grand, élancé, toujours impeccablement vêtu, chacun de ses gestes respirait l'aisance et la noblesse.

Le nez aussi droit que son esprit, on l'eut dit taillé dans du marbre, et son visage clair, rehaussé par d'épais cheveux bruns, était l'un de ceux qui imposent le respect.

Le tout était couronné par un port de tête altier, qui aurait presque pu paraître hautain si ses yeux vifs et son sourire affable ne distillaient une indéniable sympathie dans son sillage.

Draco avait toujours apprécié son gendre chez qui la réussite semblait inscrite dans les gènes; au contraire, Hermione n'avait pas été aussi enthousiaste quand Diana leur avait présenté ce brillant banquier qui lui avait semblé ennuyeux à mourir, et bien trop accaparé par les chiffres.

Pourtant, force est de constater que pas un homme ne pouvait mieux convenir à Diana, dont la blondeur insolente cachait en vérité un tempérament aussi rigoureux que réservé.

Ils avaient ainsi vécu leur idylle loin des affres de la passion, et à leur romance avait succédé le mariage, puis la naissance de Livie, et ce dans une continuité on ne peut plus raisonnable.

Hermione avait fini par accepter cette union, où tout s'enchaînait dans une parfaite logique, tel un engrenage bien huilé -d'une fadeur révoltante à ses yeux.

Union qui pourtant semblait les combler de bonheur.

Draco esquissa un sourire attendri : il se rappelait encore de sa diatribe enflammée à ce sujet. Nul doute que la définition du bonheur selon Hermione Granger-Malfoy était des plus ardentes. Bien trop complexe pour être résumée en quelques lignes, toute une vie n'aurait même pas suffi à l'écrire. Néanmoins, il est certain que, selon sa formule habituelle, « cette médiocre tranquillité » n'en faisait guère partie.

Alors qu'ils s'engageaient dans une allée transversale, il perçut le regard en coin de Carl et lui fut infiniment reconnaissant de ne pas relever son trouble.

Hermione et son caractère naturellement explosif, Hermione et ses vitupérations, Hermione et sa générosité, Hermione rayonnante le jour de leur mariage...

Des milliers d'images défilèrent malgré lui, tant et si bien que le flot de souvenirs lui noua la gorge.

En trente ans, elle n'avait pas tant changé que ça, finalement.


Les graviers gémirent sous les pneus de la Mercedes et Draco eut à peine le temps d'entrapercevoir le pompeux perron de style victorien que Diana s'élançait à leur rencontre.

« Livie vient seulement de s'endormir » soupira-t-elle, « elle n'a pas arrêté de pleurnicher tout l'après-midi, j'en ai la migraine !»

Elle allait s'emparer d'un carton quand Carl fit mine de l'arrêter en lui déposant un baiser sur la tempe.

« Va te reposer si tu veux, je me charge de tout.» lui murmura-t-il à l'oreille.

« Pas question ! » s'exclama-t-elle dans un sourire, « si tu savais à quel point je suis heureuse que nous soyons enfin chez nous ! »

Draco ne la comprenait que trop bien lui-même avait ressenti une joie similaire lorsqu'ils avaient acheté leur maison sur Kensigton High Street.

De plus, Diana et Carl avaient vécu jusqu'ici dans un appartement mis à disposition par les Richardson, et quoique cette initiative -drapée des meilleures intentions- leur avait permis d'épargner une coquette somme, la sensation d'être redevable s'était alourdie au fil des ans.

Deux cartons dans les bras -vraisemblablement de la vaisselle, d'après le léger tintement qu'il pouvait percevoir- Draco suivit sa fille qui trottinait joyeusement vers l'entrée, une lourde valise derrière elle.

Il ne l'avait pas beaucoup revue depuis la naissance de Livie -lui débordé par son cabinet, elle absorbée par le court de la bourse, et il constata avec plaisir qu'elle avait abandonné cet air grave et mystérieux qu'elle arborait depuis l'enfance pour une allure un peu plus décontractée.

En pénétrant dans le vestibule, la première pensée de Draco fut que le portefeuille de Carl ne connaissait pas la crise.

Certes, les descriptions débordantes d'Hermione aurait du le prévenir (il savait notamment qu'il y avait cinq chambres, quatre salles de bains, un immense salon attenant à une salle à manger, une cuisine dotée d'un cellier et donnant sur une véranda exposée plein sud pour les déjeuners hivernaux, ainsi que moult autres détails) mais il ne s'attendait pas à un tel vestibule, flanqué de majestueuses colonnes en marbre, et dont la taille aurait été des plus convenables pour un salon.

Oui, de toute évidence, ces deux-là savaient pertinemment placer leurs actions. Une bouffée de fierté l'envahit en repensant au brillant parcours de sa fille aînée -elle n'était décidément pas sortie major de LSC pour rien.

« Papa, tu viens ? » l'interpella Diana, voyant qu'il restait figé sur le seuil.

Il acquiesça sans mot dire et déposa délicatement ses cartons au sol, puis, grimaçant sous l'effet des courbatures, entreprit de hisser la valise jusqu'au premier étage.

Ce n'est que lorsqu'ils furent arrivé dans la chambre conjugale, au bout d'un interminable couloir, qu'il posa enfin la question qui, depuis dix jours, lui brûlait les lèvres.


Voilà pour ce chapitre exclusivement consacré à Draco, en espérant qu'il vous ait plu. Toutefois, j'ai voulu faire en sorte que l'ombre d'Hermione soit omniprésente... à vous de me dire si c'est réussi!

Autre petite question: laquelle des trois filles vous touchent le plus? (Pour mémoire: Diana, Isadora, Valentina.)
En ce qui me concerne, j'ai une petite préférence pour Isa qui, ahem.. comment dire?, est incontestablement mon double. (Vous savez, la bordélique qui fait UCL avant de tout plaquer pour devenir fleuriste..! cf. chapitre 4
Quoi, on a bien le droit de se planter d'orientation, non? Hum, je m'égare.)

Merci à tous de me lire et à bientôt! (Promis, l'attente sera mille fois moins longue cette fois-ci.)

Ilda

J'oublie l'essentiel: bon courage à celles qui (comme une certaine Ilda qui va se cacher) ont la phobie de la rentrée...!