Bonjour à toutes!
Un grand merci à Lasiurys pour sa lecture attentive et ses précieux commentaires qui me touchent toujours autant. Je ne peux que vous encourager à prendre exemple sur elle!
J'espère vous retrouver un peu plus nombreuses à l'occasion de ce sixième chapitre...
Bonne lecture!
« Pour l'amour du Ciel, Hermione, décroche ce foutu téléphone ! » s'exclama Draco en reposant le combiné pour la troisième fois, la tempe dangereusement palpitante.
Il laissa choir son pardessus sur l'accoudoir du canapé.
Il fut un temps où il le laissait sciemment traîner, sachant ô combien cette habitude horripilait Hermione, espérant sans doute inconsciemment la faire sortir de ses gonds.
Comme si la dispute restait le seul moyen de se rappeler à elle, une façon éphémère d'abolir la distance, qui chaque jour, se creusait davantage.
Mais ce soir, il eut pleinement conscience de l'inutilité de son geste.
Hors de question de lui laisser un message il voulait juste lui parler -lui parler de vive voix, grinça-t-il intérieurement.
Il arpenta le salon d'un pas exaspéré, se pinçant furieusement l'arrête du nez de sa main gauche, et agitant dans l'autre son verre de cognac à moitié vide.
Initialement, il voulait prendre de ses nouvelles : quinze jours sans lui parler, c'était plus qu'il n'avait jamais enduré, y compris lors de cet incident, il y a douze ans, qui avait mis leur couple sens dessus dessous et auquel il s'était juré de ne plus jamais repenser.
Cependant le grondement sourd de la colère enflait à chaque seconde et il était de moins en moins certain que les mots soigneusement préparés franchissent sagement sa bouche, si toutefois sa chère épouse daignait répondre.
Au contraire, il avait l'impression qu'un torrent de récriminations, d'injures et d'incompréhension se déverserait s'il relâchait ne serait-ce qu'une seconde sa mâchoire crispée.
Draco n'avait pas imaginé un seul instant que ce départ -il se refusait à employer le mot séparation- puisse être prémédité. Il avait mis cela sur le coup de l'impulsion, un acte précipité comme tant d'autres.
Quiconque connaissait Hermione savait que sous des dehors réfléchis se cachait une spontanéité ébouriffante.
C'était d'ailleurs précisément ce trait de caractère qui l'avait séduit, trente ans auparavant, lui souffla insidieusement une petite voix, tandis que son irascibilité laissait place à l'abattement.
Quand il avait appris que Hermione et leur fille s'étaient vues, le fameux soir où il avait dormi chez Valentina et qu'elle avait d'ores et déjà fait part de son intention de s'installer quelques temps à Brighton, Draco était resté coi, le cœur fêlé, douloureux.
La faire revenir sur sa décision n'aurait rien eu d'une cure de jouvence, il le savait pertinemment mais si ladite décision avait été prise en toute connaissance de cause, lui faire changer d'avis tenait de l'impensable tout feu tout flamme qu'elle était.
Hermione était en effet de ceux qui s'embrasent à la moindre occasion, d'une passion démesurée, aussi avide qu'insatiable. Il devenait alors impossible de la satisfaire pleinement : chaque défi relevé débouchait sur une nouvelle épreuve dont la complexité croissait au fil des désillusions.
Rien d'étonnant à ce que Draco ait succombé à cette femme fascinante dont la possession ultime ne pouvait que flatter son orgueil.
Et pourtant, il n'avait cesse de s'interroger.
N'était-ce pas cette même passion qui avait dévoré frénétiquement leur amour ? Et si leur couple n'était qu'une merveilleuse torture, une autodestruction magistrale, flamboyante, à l'image de sa femme ?
oOo
Penchée sur ses croquis, les doigts noircis par le fusain, Isadora sursauta quand elle sentit une main se poser délicatement sur son épaule.
« Désolée» marmonna Hermione en reculant d'un pas, « je vou...voulais juste te dire que je partais à Londres, pour...pour la journée » bafouilla-t-elle en la fuyant du regard.
Isadora haussa un sourcil interloqué. Sa mère se balançait d'un pied sur l'autre, embarrassée mais visiblement résolue à ne pas dire un mot de plus.
Les deux femmes se dévisagèrent longuement jusqu'à ce que Hermione, empourprée, laisse dériver ses yeux sur les esquisses qui recouvraient la table ronde. Des motifs de jasmin et d'orchidées étaient entremêlés, parfois piqués de roses ou ornés de fougères.
« Je serai de retour pour dîner » précisa Hermione, mal à l'aise. « Très jolies, tes compositions » enchaîna-t-elle précipitamment « je suis sûre que Valentina aimera. »
Isadora acquiesça sans entendre le compliment, tentant de se persuader que cet aller-retour à Londres était la chose la plus naturelle du monde.
« Au fait » interrompit-elle alors que Hermione s'apprêtait à quitter la pièce « je ne serai pas là ce soir. »
« Oh » s'étonna Hermione, pensivement. Elle eut un petit temps d'arrêt, puis, avec un sourire mystérieux digne de la Pythie, elle murmura : « je vois. »
« Prends bien tes clés, c'est tout » coupa la jeune femme, se retenant à grand' peine de lever les yeux au ciel.
« J'espère au moins que c'est un charmant garçon » reprit Hermione sans se départir de son sourire énigmatique, toute gêne envolée. « Tu comptes l'inviter au mariage de Val' ? » interrogea-t-elle innocemment.
« Maman » grinça-t-elle entre ses dents, « file, car quoi que tu aies à faire à Londres, tu vas être en retard » affirma-t-elle avec une mauvaise foi évidente.
« Très bien, très bien » chantonna-t-elle en attrapant son sac à main, « je m'incline. »
Et elle franchit la porte dans un éclat de rire.
Isadora demeura un instant stupéfaite, le fusain suspendu, la lèvre tombante, partagée entre le sourire et l'incompréhension.
Elle finit par hausser les épaules, préférant intérieurement voir sa mère sujette à des sautes d'humeur -triste illusion de vie, plutôt que de la sentir s'enfoncer dans la dépression. Ce mal sournois qui, depuis quelques années, s'infiltrait insidieusement par chacun de ses pores, ce mal qui la rongeait inlassablement, qui la rendait indifférente au monde extérieur.
Qui la rendait indifférente à elle-même.
Avec un soupir, la jeune femme se remit au travail.
oOo
Au fur et à mesure qu'elle se rapprochait des toits fumants de Londres, Hermione sentit le malaise la gagner. Les mains crispées sur le volant, la nuque raide, elle comprit combien la sérénité des promenades en bord de mer était trompeuse.
Elle avait longuement réfléchi, retourné la question dans tous les sens, évaluant les multiples possibilités durant de longs après-midi solitaires bercés par la brise marine. Et pourtant, elle ignorait toujours si ce qu'elle s'apprêtait à faire était foncièrement une bonne idée.
Quand elle jetait un regard en arrière, elle avait l'irrépressible sensation d'avoir enchaîné les mauvaises décisions : avoir cessé de travailler après son mariage ou s'être laissée berner par le premier éditeur venu n'étaient qu'un exemple parmi d'autres.
Prendre une décision ou esquisser un choix l'avait toujours tétanisée, aussi loin qu'elle s'en souvienne.
Elle se voulait libre et indépendante, et à force de le clamer à tue-tête depuis son plus jeune âge, son entourage avait fini par voir en elle l'image qu'elle s'était soigneusement dessinée.
Et pourtant, derrière chacun de ses gestes, du chemisier enfilé le matin à la va-vite, à ses interviews édulcorées (quoiqu'elles se fissent bien plus rares depuis quelques mois,) en passant par le contenu de son caddie au supermarché derrière chacun de ses gestes se cachait le regard oppressant de l'opinion publique.
Elle était restée cette petite fille intelligente, certes, mais paralysée par les immenses possibilités qui s'offraient à elle cette petite fille aux boucles d'or qui attendait patiemment qu'on lui trace la route et qu'on lui indique la direction à suivre.
L'exact contraire de Draco.
C'était d'ailleurs cela qui l'avait séduit chez lui cette capacité innée à prendre des décisions -les bonnes si on en croyait son chiffre d'affaires annuel cette force intérieure qui lui permettait de faire des choix sans ressentir l'once d'un regret.
Ainsi, Hermione l'avait épousé. Après tout, c'était l'homme qui lui fallait, un homme charismatique, qui la sécuriserait et dont elle pourrait suivre les pas sans craindre de faire fausse-route. La solution lui avait alors parue tellement simple qu'elle avait été déconcertée de ne pas y avoir songer plus tôt.
Mais finalement, peut-être que son mariage était lui aussile fruit d'un mauvais choix.
Douze ans qu'elle se posait la question, douze ans qu'elle attendait la réponse à travers un regard, un sourire, un geste.
Elle réprima un bâillement empreint de découragement elle voulait juste parler à Draco, bon sang, pourquoi se mettait-elle dans des états pareils !
La veille, quand elle avait vu qu'il avait tenté de la joindre plusieurs fois, elle avait été prise de panique en voyant son nom s'afficher en lettres noires. Elle s'était sentie tout bonnement impuissante, refusant de l'affronter, lui et sa voix tranchante d'avocat.
Pourquoi cette peur irrationnelle ?
C'était son mari depuis près de trente ans, se raisonna-t-elle. Elle le connaissait mieux que personne. Enfin, du moins l'avait-elle cru jusqu'à ce sale jour de novembre, près de douze ans auparavant, contra une perfide petite voix.
Ils auraient beau dire ce qu'ils voulaient, le passé, l'oubli, le pardon, tout ça, c'était des foutaises ! Douze pénibles années de thérapie pour arriver à ce médiocre résultat, ce mélange écœurant de ressentiment et de résignation.
Elle n'avait plus la force de le haïr -l'avait-elle eue un jour?- mais elle restait néanmoins incapable de lui pardonner.
Hermione accéléra rageusement, et plus elle approchait dangereusement de son but, plus elle craignait ce qu'elle allait y découvrir, frémissant par avance.
Cette journée, froide, pluvieuse, d'une banalité grise et placide, cette journée des plus ordinaires était restée gravée dans sa chair, et la chair n'oublie pas.
Même quand les souvenirs, pernicieux, se logent dans les replis abandonnés de la mémoire, il reste toujours un infime point, muet de douleur là, tout près du cœur.
Une plaie dont le sang s'épanche tranquillement rumeur sourde d'un monde lointain.
Et cette sensation de vertige qui s'empare de votre corps et ce gouffre immense qui s'ouvre à chacun de vos pas ! Hermione ne les connaissait que trop bien.
Papillonnant des yeux, elle refoula vaillamment les larmes qui perlaient au bord de ses cils.
oOo
C'est une main tremblante qui inséra la clé dans la serrure, peu avant midi, et alors que s'entrouvrait l'immense porte dominant Kensigton High Street, Hermione pénétra dans le vestibule avec l'odieuse sensation de commettre une effraction.
L'odeur âcre du renfermé la saisit aussitôt à la gorge -trente ans qu'elle répétait à Draco qu'une maison, ça s'aère, songea-t-elle les lèvres pincées. De toute évidence, la leçon était loin d'être acquise.
Avec un reniflement dédaigneux, elle traversa vivement le salon et ouvrit la baie vitrée qui donnait sur le jardin intérieur.
Deux chaises d'une blancheur éclatante dansaient dans l'herbe autour d'une petite table en fer forgé, non loin des roses vermeil qui déployaient leur corolle odorante. Rien n'avait changé au cours de ces trois semaines, hormis les azalées, brunies, dont la floraison touchaient à sa fin.
L'afflux d'air frais sembla soudain terrasser Hermione : elle demeura quelques instants les bras ballants, le regard perdu, puis, brutalement, comme si la réalité était devenue trop écrasante, elle se laissa choir dans le fauteuil le plus proche.
Trois semaines avaient suffi. La maison lui était devenue étrangère. Froide. Impersonnelle.
Trois petites semaines et déjà elle n'y avait plus sa place.
« Pourvu que Draco ne tarde pas » soupira-t-elle, la gorge nouée. Ce qu'elle avait à lui dire lui vrillait l'estomac, et une fois de plus, elle espéra avoir fait le bon choix.
Dans un effort surhumain, Hermione se leva et trottina jusqu'à la cuisine où la chaleur des tomettes ocres et des meubles en merisier lui apporta un maigre réconfort.
Elle erra quelques instants entre la table et l'évier, tous deux impeccables, et pas une miette ne vint rompre son ennui.
Draco n'allait pas rentrer avant plusieurs heures, elle le savait.
Abandonnée par le sommeil, elle avait pris sa décision, la nuit passée. L'attente avait alors commencé et les secondes s'étaient égrenées, impitoyables.
Hermione avait fini par se rendormir tandis que l'aube grise étirait ses voiles brumeux.
Rester à Brighton toute la journée lui aurait été insupportable, mais à présent, l'attente se faisait tout aussi insoutenable.
Déjà, les mots s'asséchaient dans sa bouche et bientôt ils ne seraient plus qu'amère salive ça aussi, elle le savait.
Ses yeux dérivèrent un moment sur le calendrier, fièrement aimanté au réfrigérateur, avant qu'une date, entourée d'un fin trait rouge, ne la frappe en plein fouet.
Samedi 26 Mai. Le mariage de Valentina.
Bon sang, elle l'avait oublié.
Voilà un chapitre presque entièrement consacré à Hermione, j'espère qu'il vous a plu...?
D'après vous, quel est cet "évènement" qui a mis sens dessus dessous leur couple, il y a douze ans?
Que pensez-vous de son "incapacité" à faire des choix? Je ne me remets pas en cause son intelligence, mais je trouvais que ce trait de caractère lui donnait plus de profondeur et plus d'humanité. Et puis, l'ambivalence entre son indépendance et son besoin de protection, qui l'a poussée au mariage, me semblait très intéressante.
Dernière question et pas des moindres: à votre avis, quelle est cette décision qui taraude tant Hermione pour qu'elle s'empresse de retrouver son mari?
Réponse dans le prochain chapitre!
D'ici là, j'espère avoir quelques petites reviews à me mettre sous la dent :)
à bientôt,
Ilda
