Bonjour à tous!
Vous n'imaginez pas combien j'ai du m'activer pour pouvoir poster ce nouveau chapitre aujourd'hui. (Je m'étais jurée intérieurement de le faire avant 2013, c'est donc chose faite!)
Un grand merci à Lasiurys sans qui je ne publierais plus rien depuis longtemps, ainsi qu'à Guest et TheRedDress. Vos reviews me touchent sincèrement, et ce d'autant plus que les lecteurs ne se bousculent pas.
Bonne lecture!
Le docteur Siegfried W. Jenkins était devenu psychiatre comme l'on devient boucher, par pure tradition familiale.
Si vocation il y avait, alors le chromosome masculin l'avait mystérieusement transmise depuis quatre générations.
Tout au plus pouvait-on présumer qu'il avait brigué la blouse blanche dans l'intention inavouée de se soigner, car tares et névroses foisonnaient dans la famille -d'ailleurs, il lui avait fallu suivre une psychanalyse en bonne et due forme avant de pouvoir solennellement accoler ce nouveau titre sur sa plaque en laiton doré.
Son arrière grand-père, l'honorable Walter F. Jenkins, le seul peut-être qui eut un réel intérêt pour la discipline, avait rencontré Freud en son temps.
Pure coïncidence ou esprit de contradiction, son fils Walter Jr. avait développé une fascination pour Jung au point d'embrasser lui aussi la profession.
Puis, la curiosité cédant le pas à la paresse, la génération suivante avait été moins prolifique : Walter A. Jr. avait feint de s'intéresser au jeune Lacan à l'heure de ses premiers succès, et une fois le père convaincu du bien-fondé de son idée, il s'était envolé pour Paris et avait filé droit s'encanailler dans les coins obscurs de Montmartre.
Il en avait ramené une demi-mondaine parlant trois mots d'anglais et une subite passion pour Wagner, alors même que la deuxième Guerre Mondiale éclatait.
Provocation ou penchant germanophile, nul n'en sut jamais rien et quelques mois plus tard naquit un bébé joufflu du nom de Siegfried Walter Jenkins.
Si la transmission du prénom paternel avait été aboli, le nouveau-né masculin reçut toutefois le cabinet de Queen's Gate en héritage -et aujourd'hui encore, les portraits de ses illustres aïeux ornaient la salle d'attente où défilaient chaque jour femmes trompées, hommes embourgeoisés, vrais psychotiques et faux névrosés.
Hermione bâilla à gorge déployée, toute velléité d'élégance oubliée -la nuit avait été longue et Draco ne s'était pas montré particulièrement coopératif.
Depuis une dizaine de minutes, elle se triturait nerveusement les ongles tout en feuilletant un magazine de mode sans enthousiasme seules quelques bouffées de révolte face aux corps quasi-faméliques ainsi donnés en pâture vinrent la distraire de son profond ennui.
Elle avait déjà fait quatre fois le tour de la petite pièce, dont les murs tapissés de bleu lui rappelaient incontestablement sa chambre de jeune fille -cette constatation s'était d'ailleurs accompagnée d'un léger pincement au cœur- et à part ressasser les images de la veille, ses occupations étaient pour le moins limitées.
Elle soupira longuement, les yeux clos, avant de laisser de nouveau s'échapper un long bâillement.
« Bonjour Mrs Malfoy » salua une voix devenue familière, « Sandy m'a dit que vous vouliez me voir de toute urgence. Rien de grave, j'espère ? » s'enquit un homme aussi dégarni que bedonnant.
« Docteur Jenkins » répondit-elle cordialement, « je suis navrée de cette intrusion matinale » -il balaya ses excuses d'une main impatiente- « je sais que nous n'avions rendez-vous que dans une semaine..mais je suis totalement désemparée...je ne sais pas si j'ai pris la bonne décision...j'ai tellement peur de m'être trompée encore une fois... !» acheva-t-elle dans un souffle inquiet.
« Voyons Mrs Malfoy» dit-il d'un ton apaisant « calmez-vous et dites-moi ce qui vous tracasse tant.»
Il l'invita d'un geste souple à pénétrer dans son cabinet et elle s'empressa de le suivre docilement, attrapant au passage sac et étole.
La porte matelassée à peine refermée, elle s'installa à sa place habituelle -le divan la mettant particulièrement mal à l'aise, elle lui avait préféré un fauteuil en cuir, dos au bureau, non loin du sofa vert olive qui faisait face à un énigmatique gribouillis, qualifié pompeusement d'art contemporain par certains.
Hermione resta silencieuse un long moment, jusqu'à sentir le regard appuyé du praticien lui brûler la nuque. Croisant et décroisant les jambes une énième fois, elle finit par balbutier, d'une voix atone :
« J'ai...j'ai dit à Draco... que... que je voulais divorcer. »
Quelques mèches éparses caressaient le bureau d'acajou qui miroitait doucement dans la pénombre étouffante.
Le store, aux trois-quarts baissé, laissait néanmoins s'échapper un mince raie de lumière, qui, ondulant entre les dossiers soigneusement empilés, venait s'échouer dans une flaque d'or à quelques centimètres d'un cadre aux bords ouvragés.
Draco, la joue posée contre le bois froid, le regard vide et la main errante, fixait sans comprendre ces instants de bonheur qui lui semblaient à présent définitivement révolus.
Le cadre, de taille moyenne, était d'un charme délicieusement suranné. Ses fines torsades d'ébène qui semblaient s'enrouler sans fin étaient une véritable invitation au toucher et il se rappelait combien Valentina, de ses petits doigts agiles, aimait en dessiner le contour vernissé.
Hermione avait probablement du le chiner lors de leur premier séjour en France, à l'occasion d'une de ces vieilles brocantes qu'elle affectionnait tant.
Elle lui avait offert peu de temps à leur retour -ils fêtaient tout juste leurs noces de coton- et il se souvenait encore de l'immense tendresse avec laquelle elle l'avait observé, tandis qu'il déballait cet étrange cadeau.
Draco poussa un profond soupir. Le nœud qui obstruait sa gorge s'amplifiait d'heures en heures, et c'est péniblement qu'il glissa sa tête -lourde, si lourde!- entre ses bras croisés.
Les choses étaient-elles vouées à se finir ainsi ?
Pendant des années, des photos, toutes plus lumineuses les unes que les autres, s'étaient succédées dans ce doux écrin de bois et aujourd'hui, cette image d'une Hermione émue, tenant précieusement sa petite-fille, le rendait viscéralement malade.
Lui qui n'avait plus droit à son sourire depuis tant d'années !
Oh, bien entendu, quand les mondanités ou les réunions de famille l'exigeaient, elle lui servait son plus beau masque -dents blanches, commissures relevées et lèvres légèrement maquillées mais rien, plus rien, dans son expression n'avait la fraîcheur de la femme qu'il avait aimée.
Quel gâchis.
Il fut un temps où il se serait révolté contre la tournure des événements il fut un temps où il n'aurait pas toléré que sa vie lui échappât ainsi.
Plus maintenant. Il se sentait si vieux. Si impuissant.
Trois petits coups frappés à la porte le tirèrent de sa morosité.
« Seigneur, Monsieur Malfoy ! » s'exclama une femme d'une trentaine d'années, en se précipitant vers la fenêtre.
« Laissez ça, Mélisande » l'arrêta-t-il d'une voix morne. « S'il vous plaît » ajouta-t-il en sentant sa réticence.
« Mais enfin, vous ne pouvez pas rester dans cette obscurité, vous savez, c'est malsain ! » expliqua-t-elle avec emphase. Puis, haussant les épaules face à son manque de réaction, elle poursuivit : «je venais prendre votre commande -sait-on jamais si vous aviez voulu autre chose que vos sempiternels sushis » babilla-t-elle gaiement en remettant deux-trois classeurs à leur place « mais vu votre tête, je crois que vous feriez mieux de déjeuner à l'extérieur. En plus, il fait beau ! Je vous réserve une place chez Petrus ?»
« Mélisande, je n'ai pas besoin d'une gouvernante. » répliqua-t-il d'un ton las. « Et je n'ai pas l'intention de sortir.»
« Très bien » répondit-elle, un peu pincée, « mais faîtes moi au moins le plaisir d'aérer votre bureau avant de recevoir Monsieur Levy.»
« Je ne recevrais pas Monsieur Levy aujourd'hui, vous pouvez être tranquille. » soupira-t-il doucement. « Et puisque vous m'y faites penser, annulez tous les rendez-vous du jour et prévenez Arthur que je ne veux voir personne. Oh, et puis tant que vous y êtes, prenez votre journée et allez profiter du grand air » ajouta-t-il, une once de sarcasme dans la voix.
La dénommée Mélisande, secrétaire de son métier, aussi rousse qu'ingénue, le regarda avec effarement.
« Dois-je appeler un médecin, Monsieur Malfoy? » interrogea-t-elle d'un air soudain très concerné.
« Non, non, inutile. » Puis, voyant qu'elle ne déguerpissez pas pour autant, il ajouta patiemment « Il me semblait vous avoir dit quoi faire. »
« Ou..oui, bien sûr » bredouilla-t-elle, confuse.
Elle l'observa à la dérobée quelques secondes supplémentaires, peinant à détacher son regard de ses traits aussi nobles que fatigués.
Sentant qu'il allait l'invectiver de nouveau, elle claironna avec empressement : « N'ayez crainte, je m'en vais de ce pas ! » -mais Draco ne fut pas dupe, et il sut, inexplicablement, qu'elle était blessée.
« Profitez du soleil pour moi, Mélisande.» murmura-t-il alors que la porte se refermait dans un silence ouaté.
9h13
« Draco, rappelle moi dès que tu as ce message, s'il te plaît. » Reniflement. « Je viens d'avoir de mauvaises nouvelles. J'ai vraiment besoin de toi. »
9h15
« Draco, qu'est ce que tu fabriques ? Depuis quand tu éteins ton téléphone ? » Silence. « Rentre à la maison dès que tu peux. S'il te plaît. »
9h22
« Draco, j'ai appelé ton cabinet. Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'empêchement familial? Où es-tu ? Ta secrétaire me prend pour une folle maintenant. Quoi que tu sois en train de faire, je te demande INSTAMMENT de rentrer. »
9h29
« Draco, j'ai appelé l'école. Je me suis fait un sang d'encre, j'ai cru pendant un moment que tu avais eu un accident en emmenant Valentina. Alors je répète ma question : où es-tu bon sang? »
9h31
« Bordel, Draco, OÙ ES-TU ? »
9h33
« MAIS QUAND VAS-TU REPONDRE À LA FIN!» Vive inspiration. « Mes parents viennent d'avoir un accident de voiture, en Écosse. Ils sont entre la vie et la mort. » Voix basse et menaçante. « Je te promets que si tu ne me rappelles pas rapidement avec une excuse en béton, ce ne sera pas la peine de venir me retrouver à Glasgow. Mon vol est à midi, je ne pourrais pas aller chercher Val' à l'école. J'espère que je peux encore compter sur toi pour t'occuper des enfants. »
Hermione rouvrit les yeux brusquement et jeta un regard surpris autour d'elle. Désœuvrement ou habitude, ses pas l'avaient menée à Hyde Park en sortant de sa séance bi-mensuelle de psychanalyse.
Douze ans déjà qu'elle se rendait chez ce Docteur Jenkins, avec la même assiduité que celle dont elle avait fait preuve, plus jeune, quand elle prenait des leçons de piano.
Douze ans que ses parents étaient décédés.
Elle fit quelques pas dans l'herbe, l'air hagard.
Les Granger avaient toujours été des gens simples, bienveillants, parfaitement rationnels. Sans doute auraient-ils été surpris que leur mort engendre une telle série de rendez-vous, d'ordonnances et de médicaments.
Quoi qu'ils aient profondément aimé leur fille unique, ils ne l'avaient jamais vraiment comprise, cette enfant aussi cérébrale que tourmentée, déchirée entre son besoin de rationalité et ses aspirations passionnées.
Hermione revint finalement sur ses pas, et s'assit, pensive, sur un banc, à l'ombre de quelques peupliers. Le soleil jouait à travers les branches frissonnantes, créant des ombres fragiles sur le sol poussiéreux. Ainsi envoûtée, elle se laissa bercer par les figures dansantes.
Trop de choses se mélangeaient dans son esprit. Le douloureux deuil de ses parents. Son couple en ruine. L'avenir, si incertain.
À l'époque, Docteur Jenkins avait été le seul psychanalyste de Londres qui avait pu la recevoir sans délai.
Il ne lui avait fallu que quelques mois pour comprendre que c'était un incompétent doublé d'un escroc si l'on tenait compte de ses honoraires exorbitants.
Pourtant, elle avait continué de s'y rendre : il lui disait ce qu'elle voulait entendre -c'était totalement inutile mais fort agréable, et chaque semaine, elle signait non sans jouissance un joli chèque qui serait directement prélevé sur le compte de Draco.
Draco, quant à lui, ne pouvant guère accuser Hermione d'être dépensière, avait fermé les yeux sur cette psychanalyse particulièrement onéreuse, persuadé de contribuer d'une façon ou d'une autre au mieux-être de sa femme.
En somme, cela faisait douze ans que ce petit manège durait et douze ans que tout le monde prétendait en être satisfait.
Voilà, vous en savez un peu plus sur ce qui préoccupait tant Hermione lors du chapitre précédent; ainsi que sur une part des évènements qui se sont passés douze ans plus tôt.
Sinon, j'ai essayé de donner un peu "d'épaisseur" aux personnages de Mélisande et du Docteur Jenkins, même s'ils n'apparaissent qu'en second plan. A vous de me dire si c'est réussi..?!
D'autre part, que pensez-vous de Mélisande? Ce sera une protagoniste importante par la suite.
Le chapitre suivant sera consacré au mariage de Valentina, qui vues les circonstances, s'annonce chargé en tensions.
En attendant, n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires!
Bonne fin d'année à tous et à bientôt,
Ilda
