Bonjour à toutes,
Eh oui, je suis toujours en vie. On aurait pu en douter, me direz-vous, étant donné que ma dernière mise à jour remonte à plus d'un siècle. Bref, ma chère Lasiurys, je crois qu'il n'y désormais plus rien à admirer dans la vitesse de mes publications...! Merci du fond du coeur pour ta review pleine de finesse, tu es décidément la meilleure lectrice que l'on puisse espérer rencontrer.
Bonne lecture à toutes celles qui sont venues s'égarer par ici!
La nuit précédent le mariage, personne ne dormit vraiment.
Isadora et sa mère étaient arrivées de Brighton sous un soleil éclatant, cahin-caha, bringuebalant dans la petite voiture noire quantités de fleurs capiteuses, tant et si bien qu'en lieu et place de Draco, ce fut la nausée qui les accueillit cordialement sur le perron de Kensington High Street.
Conjugués à leur migraine respective, leurs incessants va-et-vient entre l'éblouissante clarté du dehors et la pénombre alanguie du vestibule avaient vite fait d'étouffer toute velléité de bavardage ainsi, c'est dans un silence feutré à peine rompu par quelques toussotements qu'elles extirpèrent minutieusement roses et lys du coffre surchauffé.
Un peu plus tard, Isadora avait retrouvé sa chambre d'enfant avec un soupçon de nostalgie, indifférentes aux soliloques de sa mère qui avait fini par s'étendre sur le sofa, pelotonnée dans son châle.
Vinrent de longues minutes si désespérément vides.
Pas un souffle. Pas un geste. Pas même un battement de cils.
Les bibelots fossilisés dans leur poussière n'avaient cessé d'attirer son regard, et c'est à ce moment précis, alors même que le néant engloutissait son cœur, qu'elle avait compris, les oreilles bourdonnantes, combien sa vie avait été factice.
Les ombres du crépuscule avaient déjà envahi le salon quand Hermione regagna la chambre d'amis, la tête haute et l'âme engourdie.
Ni l'une ni l'autre n'aperçurent le maître du barreau rentré tard cette nuit-là, et les deux femmes en furent obscurément soulagées.
À quelques kilomètres de là, Valentina et James, en fervents traditionalistes, avaient abandonné le lit conjugal pour une soirée animée chez leurs témoins respectifs – l'alcool y coula à flot et on y pratiqua assidûment le rire et l'oubli jusqu'à une heure avancée.
Val, soucieuse de ne pas arborer un teint brouillé ou de vilaines cernes le lendemain -jour qui était annoncé comme le plus beau de sa vie- était allée se coucher sur les coups de minuit mais les démangeaisons provoquées par la couverture, les spasmes d'excitation et le frisson du vin dans le sang l'empêchèrent de trouver le sommeil avant les premières lueurs de l'aube.
James dira plus tard avoir profité de sa dernière nuit de liberté « en tout bien, tout honneur » appellation assez vague pour que chacun y voit ce que bon lui semble et le sujet fut clos.
Une salle d'attente désertée. Le clignotement du néon, tel un cœur qui bat. L'odeur funeste de l'éther se mélangeant à celle plus âcre de la fatigue.
Yeux secs, nez rougi, gorge nouée.
Silence.
Et puis un frémissement, une main qui se pose. Tiède, lourde de culpabilité elle lui enserre les doigts.
L'étreinte se prolonge. Lentement, doucement, insidieusement, douloureusement. Jusqu'à ce qu'ils suffoquent.
« Où étais-tu ? »
Soupir.
« Hermione. Je suis désolé. J'aurais du...»
Elle entendit à peine la suite.
Peu importe, à vrai dire.
La vérité se cachait quelque part entre les rides soucieuses de son front -le front si noble de son mari ; quelque part où elle n'accéderait jamais.
Il était à peine cinq heures du matin quand nos âmes errantes se croisèrent par un tendre hasard dans la lumière argentée de la cuisine.
Hermione diluait ses rêves, ses doutes et ses peurs dans un café noir lorsque Draco apparut sur le seuil, bouleversant en quelques secondes toutes ses certitudes.
Elle s'était préparée intérieurement à revoir l'Olympien, l'orateur béni des dieux qu'elle avait épousé dans une vie antérieure -impeccablement coiffé, vêtu de son luxueux costume gris perle et donnant fièrement le bras à une Valentina étincelante.
Pas cet ersatz d'homme aux yeux bouffis de sommeil, ces cheveux en bataille, cette barbe de trois jours.
Elle resserra instinctivement les pans de sa robe de chambre.
« Insomnie ? » demanda-t-elle doucement.
Il la dévisagea longuement, immobile, comme si la présence de sa femme ici était parfaitement incongrue.
« Ce n'est pas nouveau » soupira-t-il en se servant un verre d'eau.
« Tu ne prends plus tes médicaments ? » interrogea-t-elle toujours à voix basse, craignant de briser l'équilibre précaire qui régnait sur les restes de leur relation.
« À quoi bon? » Il eut un rire sans joie. « Depuis quand te soucies-tu de mon bien-être ? » cingla-t-il, amer.
« Depuis trente ans, Draco. » répliqua stoïquement Hermione, en ignorant la douleur cuisante qui lui mordait les entrailles.
Il demeura un instant silencieux, contemplant cette femme qu'il avait chérie à en perdre la raison.
« Si c'est vraiment ce que tu veux, Hermione, je lance la procédure de divorce lundi dès la première heure. » Il finit son verre avant de le reposer brutalement. « D'ici là, je ne veux plus en entendre parler, inutile de gâcher le mariage davantage. »
Hermione acquiesça tandis qu'il la regardait durement, avec cet éclat métallique si caractéristique de la rage contenue.
Voyant qu'il s'apprêtait à quitter la pièce, elle ajouta précipitamment :
« Je suis désolée. »
Sa voix avait légèrement tremblé et elle espéra qu'il ne l'avait pas remarqué. Foutue fierté.
Elle aurait aimé dire quelque chose de plus, quelque chose de terriblement poignant, quelque chose qui lui montrerait l'étendue du vide, qui chaque jour, se creusait en elle mais il lui sembla que leur couple se résumait à ces trois petits mots ridicules, ces petits mots menacés à chaque instant de se noyer dans un océan de non-dits.
Et alors qu'elle n'attendait plus de réponse -c'est à peine si elle pouvait encore distinguer son visage rongé par les ombres- il murmura froidement :
« Pas autant que moi, Hermione. Pas autant que moi. »
Elle réprima vaillamment les sanglots qui grondaient dans sa poitrine, et laissant choir sa tête entre ses mains, elle se reput, durant quelques minutes infinies, de cette horrible impression d'avoir commis l'irréversible.
Le vin d'honneur fut à l'image de la cérémonie religieuse : somptueux, millimétré et prodigieusement ennuyeux.
Le manoir loué pour l'occasion, au cœur de la campagne anglaise, était constellé de roses blanches si tragiquement conventionnelles, des pétales lie-de-vin rehaussaient les nappes opalines et le parquet ciré brillait de mille feux sous les lustres en cristal bref, le gratin de la bourgeoisie londonienne avait été invité à une véritable débauche des sens.
De gracieuses architectures de verre et de bulles dorées se dressaient fièrement sur le buffet aux côtés de candélabres en bronze (dont le prix à l'unité était parfaitement indécent -Hermione se rappelait vaguement de l'avoir mentionné mais Draco avait payé sans broncher.)
Sur des plateaux d'argent, des myriades de petits-fours calibrés attendaient sagement qu'on vienne les déguster tandis que des serveurs gantés déambulaient adroitement parmi les tailleurs de ces dames et les smokings taillés sur mesure.
Les invités -dont aucun ne s'était encore risqué à boire plus que de raison- faisaient tous preuve d'une bienséance aristocratique un brin guindée et l'on avait délaissé la brûlante actualité politique au profit de commentaires bien-pensants sur l'imposante robe ivoire de la mariée, ou sur les délices offerts par cet excellent traiteur.
Au milieu de ce cirque, Diana virevoltait avec aisance sous le regard admiratif de son mari, les jeunes mariés papillonnaient de-ci de-là, récoltant vœux de bonheur et félicitations, Isadora avait disparu on-ne-sait-où, et Hermione, après avoir serré quelques mains ou débité quelques banalités -«Vous avez aimé mon dernier livre ? Vraiment? C'est gentil. Non, il n'y en a pas d'autre de prévu pour le moment »- s'était retirée dans un coin où elle pouvait se morfondre en toute tranquillité.
De toute façon, elle ne se sentait guère plus importante qu'une figurante, avec sa robe en satin qui avait l'air ridiculement étriquée rien dans ses mouvements ou son port de tête ne possédait la majesté légèrement hautaine que se devait d'arborer la mère de la mariée. Les regards qu'on lui jetait lui rappelait ceux que l'on adresse à une vieille tapisserie décolorée, et ce mélange de compassion et de pitié lui souleva le cœur.
Elle avait envie de crier qu'elle aussi avait été couverte de compliments, jadis, qu'elle avait été admirée, adulée, adorée par son jeune mari si charismatique !
Elle fut brutalement ramenée à la réalité quand le quatuor à cordes, installé sur une petite estrade, entama joyeusement un célèbre morceau de Mozart. Si le bourdonnement des voix diminua un peu, l'atmosphère lui parut soudainement saturée de fragrances féminines, et ainsi mêlées aux effluves appétissantes de la nourriture, elles ne tardèrent pas à lui donner la nausée.
Un peu plus loin, Draco slalomait entre les convives, relativement indifférent au monde qui l'entourait, adressant des sourires de convenance et guettant discrètement une silhouette vêtue de bleu.
Ce mariage lui rappelait tellement le sien...
Il vida rapidement sa coupe de champagne et se dirigea vers sa mère qui semblait être en pleine réflexion devant la variété des canapés proposés.
« Où est donc Hermione? » interrogea poliment Narcissa en choisissant finalement un toast au saumon fumé.
« Je ne sais pas trop » avoua Draco « elle n'a jamais vraiment aimé les...mondanités » expliqua-t-il, gêné.
Une ombre de réprobation passa sur le visage lifté de l'honorable Mrs Malfoy.
« Certes » déclara-t-elle sèchement, « mais c'est tout de même le mariage de votre fille, elle pourrait faire un effort. »
Draco demeura silencieux mais hocha la tête.
« D'ailleurs, elle devrait faire aussi un régime. »
Son air pincé en disait long, elle qui du haut de ses soixante-treize ans affichait une taille restée svelte et persistait à se promener avec des escarpins que Hermione aurait refusé de porter à trente ans.
« Je connais un excellent chirurgien à Birmingham» reprit Narcissa d'un air pensif, « tu devrais lui en parler, à l'occasion. »
« Tu sais très bien ce qu'elle pense de ce genre de choses » soupira Draco, « elle n'acceptera jamais que l'on touche à une seule de ses rides. »
« Laisse moi te dire que c'est totalement ridicule. La science nous offre les moyens d'effacer les marques du temps, je ne vois pas ce qu'il y a de mal à en profiter. Franchement, qu'elle ne s'étonne pas si un jour tu la quittes pour une femme plus jeune... !»
« Maman ! » s'exclama-t-il, mal à l'aise. « Excuse-moi, je dois voir le majordome. Je crois que le dîner va bientôt être prêt.»
Sa sortie était pathétique et il en eut cruellement conscience, mais subir les insinuations de sa mère -avec tout le respect qu'il lui devait- était au-dessus de ses forces.
Bon sang, il n'avait jamais trompé Hermione en trente ans de mariage, et Dieu sait pourtant que les occasions n'avaient pas manqué !
Les tempes battantes, il traversa le salon en quelques enjambées et gagna les cuisines où s'affairaient bruyamment tel un essaim d'abeilles, une multitude de mains, obéissant au moindre mot qu'un petit bonhomme grassouillet éructait, agitant dans tous les sens sa toque blanche.
Le service était imminent, lui annonça-t-on.
Il réprima un soupir.
Hermione demeurait invisible, à tel point que même son égocentrique de mère avait pu le remarquer.
D'un pas énergique, il retourna au salon, promenant ses yeux froids sur l'assemblée, scrutant chaque tenue, épiant chaque geste et toute sa souffrance si longtemps contenue se trouva condensée dans son regard implacable.
Enfin, il la vit.
Sa tête dodelinait au rythme de la musique, les paupières closes, abandonnée sur un de ces précieux tabourets tendus de velours.
Ainsi nimbée de mélancolie, il la trouva étrangement belle : douleur et résignation constituaient sa parure, lui donnant cet éclat mystérieux propre aux martyres.
Il s'avança vers elle avec l'émotion d'une jeune mariée -était-ce vraiment ce sentiment confus d'irréversibilité qui les gagnait, alors qu'elles glissaient vers l'autel ?
« Qu'y a-t-il encore ? » soupira-t-elle en le voyant soudain approcher.
Il ravala son amertume. Quel idiot. Comment avait-il pu espérer un instant qu'elle ait oublié ?
« Hermione » grinça-t-il suavement en lui retirant des mains ce qui devait être sa huitième flûte de champagne, « le dîner va être servi, daignerais-tu m'accompagner ? »
Elle lui lança un regard impénétrable.
« Oh, je vois. » répondit-t-elle d'un air faussement alangui au bout d'un moment. « Sauver les apparences, bien sûr. » Elle eut un rire sarcastique. « J'avais oublié que c'était le credo des Malfoy. »
« Je sais combien tu brûles de reprendre ton nom de jeune fille, mais jusqu'à preuve du contraire, tu es une Malfoy » répondit Draco, acide.
Hermione sembla s'avouer vaincue pendant quelques secondes avant de jeter innocemment :
« Tu as vu comment ton père reluque les jambes de Mary, et -oh!- encore plus gênant, le décolleté de Mrs Hampton ? » Elle eut un sourire satisfait puis poursuivit : «non, évidemment que tu n'as pas vu. Tu ne vois que ce tu veux voir, comme toujours.»
« Tais-toi.» répliqua-t-il sèchement en l'entraînant vers la pièce adjacente.
Un serveur s'approcha d'eux avec un plateau où brillaient une dizaine de coupes, mais Draco s'empressa de le congédier d'un geste péremptoire tandis que Hermione retenait un soupir exaspéré.
« Tu as déjà trop bu » lui reprocha-t-il sévèrement.
« Possible » chantonna-t-elle avec détachement. « Cela réveille ma lucidité, vois-tu. »
Et avant même qu'il ait pu esquisser un mouvement, elle se dégagea de son emprise, lui adressa un rictus victorieux et disparut dans la foule qui se pressait devant les portes de l'immense salle de réception.
La suite est en cours d'écriture -je ne lâcherai pas le morceau avant de l'avoir terminée, c'est promis!
Quelles sont vos impressions quant à ce chapitre? Que pensez-vous des miettes de relation qui subsistent entre Hermione et Draco?
Vos commentaires sont source de motivation et de réflexion, il vous est donc permis d'en abuser!
à bientôt,
Ilda
