Bonjour à toutes!
Comme l'a remarqué avec perspicacité Letilableue -que je remercie chaleureusement pour sa review tout comme Thereddress- je ne poste pas très souvent, faute de temps ou de motivation, et j'en suis navrée.
J'espère néanmoins qu'il restera quelques lecteurs pour ce dixième chapitre. Je suis consciente de la portée très très confidentielle de cette histoire -ce qui ne me dérange pas en soi car je prends beaucoup de plaisir à l'écrire- il faut quand même avouer que moins il y a de lecteurs, plus les commentaires sont appréciés. (si si, c'est un théorème mathématique!)
Bonne lecture!
Par bonheur, le photographe avait bénéficié d'un soleil radieux lors de la traditionnelle immortalisation des mariés -tout sourire, cela va de soi (c'était avant le petit numéro de scène de Hermione)- mais à présent, l'air saturé d'électricité laissait présager un bel orage.
Alors que la berline démarrait dans une saccade, les nuages se crevèrent soudain avec violence : le ciel se gonfla telle une panse chaude et sombre, et le monde sembla se dissoudre dans une rage liquide.
Dans d'autres circonstances, Hermione aurait fait une réflexion sur la vitesse du véhicule -guère appropriée à une chaussée glissante- mais adroitement, Draco slaloma entre les lumières détrempées, les dents serrées, sans jamais regarder sa femme qui , la nuque raide, fixait ostensiblement la fenêtre ruisselante, la vue rendue floue par des larmes silencieuses.
Au bout d'un long moment, quand il apparut de façon presque certaine qu'ils se dirigeaient vers Londres, Hermione s'éclaircit la gorge :
« Où va-t-on exactement ? »
Il ne broncha pas et elle se demanda si sa voix pouvait réellement être couverte par le féroce martèlement de la pluie sur la tôle métallique.
Quelques minutes ou quelques heures plus tard, elle ne saurait le dire, alors que la réponse semblait s'être égarée dans l'air confiné de l'habitacle, il déclara d'une voix basse et lasse :
« Je vais chez l'une de mes innombrables maîtresses, puisque tel est ton désir. »
Poussant un long soupir, elle laissa sa tête choir contre la vitre embuée, résignée, et se tut jusqu'à la fin du trajet.
L'immeuble, perdu quelque part entre Lambeth et Brixton -Hermione n'était revenue à la réalité qu'avec le crissement des pneus- était de taille modeste et dégageait une impression d'abandon : pas spécialement délabré mais pas franchement attrayant, il se fondait dans le paysage à l'instar des lieux devant lesquels on passe tous les jours sans même les voir.
Si le claquement des portières résonna dans la rue humide, leurs pas sur l'asphalte n'émirent qu'un bruit sourd. Après l'orage qu'ils venaient d'essuyer, tout semblait étrangement calme -pas un chat, pas un souffle, tout juste un lampadaire falot qui avait germé, là, sur le trottoir.
Cherchant des yeux une écriture appliquée parmi les étiquettes de l'interphone, Draco passa machinalement sa main dans ses cheveux le seul geste, sans doute qui avait conservé la même signification depuis ses treize ans : derrière ses airs lymphatiques, c'était un nerveux inavoué -la première chose que Hermione avait perçu chez lui, d'ailleurs.
Il y eut un léger grésillement.
« Mélisande ? C'est Draco, Draco Malfoy» prononça-t-il un peu tendu, en se penchant vers le parlophone.
Sa secrétaire, assimila Hermione.
Il entendit une exclamation étouffée. « Je sais qu'il est tard, mais je suis avec Hermione .» Il réalisa au même instant que sa phrase n'avait aucun sens. « C'est vraiment important » ajouta-t-il pour faire bonne mesure.
« Bien. » Elle semblait déstabilisée. « Je...je vous ouvre. C'est au cinquième. »
Ils s'engouffrèrent sans un mot et traversèrent le minuscule vestibule, tombant nez-à-nez avec une pancarte manuscrite qui indiquait 'Ascenseur hors service.'
Le quinquagénaire au visage fatigué se demanda soudain s'il était un patron tyrannique, s'il avait entériné malgré lui une quelconque injustice.
Il lui avait semblé jusque là que son salaire était tout à fait décent, peut-être pas suffisant pour s'offrir une maison victorienne dans les quartiers nord, mais quand même.
Pourquoi vivre ici ? s'interrogea-t-il alors qu'il empruntait l'escalier. Par endroits, les appliques murales avaient disparu, laissant les ampoules nues éclairer le palier d'une lueur incertaine.
Arrivée au troisième étage légèrement essoufflée, Hermione observa son mari continuer son ascension d'un pas leste visiblement, il ne mentait pas quand il disait aller à la salle de sport.
Comme c'est cliché. songea-t-elle avec acidité. Sa secrétaire. Elle n'avait pas eu souvent l'occasion de la croiser mais elle se rappelait fort bien d'une pétillante jeune femme rousse aux yeux clairs et avec un corps de liane. ajouta-t-elle avec amertume. Comme c'est cliché.
Elle déboucha sur le palier du cinquième et dernier étage au moment où Draco appuyait sur le bouton de la sonnette. Il ne paraissait pas familier avec les lieux mais elle le soupçonnait d'être bon acteur.
Comme toujours.
Les joues rouges et le souffle court, elle attendit que la porte s'ouvre avec une appréhension qu'elle n'avait encore jamais ressentie, pas même le jour où elle avait été diplômée avec les honneurs à Oxford.
Planté devant la porte d'entrée dont la couleur indécise aurait pu être un réel sujet de débat en d'autres temps (il était quasiment certain que Hermione l'aurait qualifiée de « gris acier à fond bleuté » là où il ne voyait qu'un mélange indéfini tirant sur le noir -lors de leur installation à Kensington d'ailleurs, il avait presque suffoqué en voyant l'épaisseur du nuancier qu'elle avait ramené. Une autre époque, soupira-t-il), Draco sentit l'épée de Damoclès, alourdie par douze années de silence lui vriller la colonne vertébrale.
Il savait que ce moment devait arriver. Il ne l'avait que trop repoussé, pour tout un tas de bonnes raisons, la plus évidentes étant : comment pouvait-elle la croire s'il lui expliquait ça ?
À bien y réfléchir néanmoins, un jour pioché au hasard parmi tous ceux qui s'étaient écoulés depuis lui aurait semblé préférable à aujourd'hui, où, bon sang, ils venaient de ruiner le mariage de leur propre fille.
Valentina, sa fille adorée. Sa fille préférée, s'il était honnête -et il avait décidé pendant le petit discours de sa future ex-femme qu'il avait passé l'âge des faux-semblants. Fils unique, il ne s'était pas particulièrement intéressé au sujet, mais une fois devenu père, toutes ces dissertations sur le fait que oui, vous pouvez aimer autant chacun de vos enfants l'avait profondément irrité, tout ce cirque l'avait rendu nauséeux et c'était ce qu'il appelait une prodigieuse supercherie.
Il admirait l'intelligence réservée de Diana, il était dépassé par les états d'âme d'Isadora et il adorait Val.
Point final.
Et toutes les fois où Hermione avait tenté de lui démontrer le contraire avec une farouche détermination, il était devenu convaincu qu'en fait, elle aussi avait sa préférence. Isadora, sans doute.
Pourvu qu'elle soit habillée décemment pria-t-il intérieurement alors que le cliquetis du verrou le ramenait à la réalité. Un poncho, un peignoir délavé, n'importe quoi tant que ça n'enflamme pas la jalousie de Hermione.
« Entrez, je vous en prie » proposa Mélisande d'une voix mal-assurée.
Hermione n'aurait pas su dire si c'était par galanterie, par habitude, ou simplement pour gagner du temps mais Draco la laissa pénétrer la première.
« Le salon est à droite, je vous laisse vous installer pendant que je prépare un peu de thé » poursuivit-elle d'un ton neutre.
Draco acquiesça en notant distraitement qu'elle avait enfilé une ample robe de chambre en nylon et portait de grosses chaussettes bleues qui disparaissaient sous son bas de pyjama.
« Toutes mes excuses pour cette irruption un peu tardive » marmonna Draco, gêné. « Il y a certaines choses que... que Hermione doit vraiment savoir.»
« Bien sûr, je comprends » lui offrit-elle avec un sourire qui se voulait réconfortant. « Peut-être voulez-vous quelque chose de plus fort ? Je crois que j'ai du brandy. »
« Mélisande, ne vous donnez pas cette peine » intervint Hermione qui revenait du salon, son trench plié sur son avant-bras « si je n'étais pas là, Draco vous aurait déjà dit que j'ai bien trop bu et combien je lui ai fait honte ce soir. »
L'intéressé voulut protester mais elle enchaîna avec l'air irrité d'une femme d'affaires ne trouvant aucun taxi disponible : « De plus, je crois que nous vous interrompons dans...votre soirée », elle pointa l'ordinateur posé sur la table basse du salon et dont l'écran affichait l'image figée d'une calèche.
« Jane Austen, non ? » reprit-elle comme si cela revêtait une réelle importance. « Je pencherai pour Sense and Sensibility .»
Mélisande hocha légèrement la tête, incertaine face à la tournure des événements. « Je n'en ai que pour deux minutes » elle désigna l'eau qui commençait à bouillir, « mettez-vous à l'aise.»
Hermione embrassa la pièce du regard, quelque chose à mi-chemin entre la condescendance et l'indifférence se peignant sur son visage tandis que la jeune femme de vingt ans sa cadette servait le thé en jetant de fréquents coups d'œil à son patron, ce dernier donnant l'impression de ne plus savoir pourquoi il était là.
« Vous avez trouvé facilement ? » demanda soudain Mélisande pour briser la glace. « C'est un peu isolé comme coin. »
Hermione haussa un sourcil surpris, Draco parut vouloir dire quelque chose mais se ravisa au dernier moment.
En fait, un peu de brandy aurait été bienvenu.
Mélisande regarda alternativement l'étrange couple qui avait envahi son canapé aussi loin qu'elle s'en souvienne -et par tous les saints, elle n'avait jamais autant observé un homme que Draco Malfoy!- elle ne l'avait jamais vu si anxieux : l'incertitude pointait à travers chacun de ses gestes et pour un peu, elle aurait presque pu deviner ses mains agitées de tremblements.
La toux de son invitée manquant de s'étouffer avec le liquide brûlant -Mélisande feignit de ne pas voir sa grimace- la ramena à la réalité.
« Bon, tout ceci est absolument fascinant » ironisa Hermione « Draco, je te donne cinq minutes pour m'expliquer ce que je fais ici. Bien sûr, je pourrais partir immédiatement car ce ne serait pas un problème pour toi de passer la nuit là, mais... »
Passer la nuit là. Mélisande rougit, les yeux écarquillés. Qu'est ce que... ?
« ...vois-tu, j'aimerais savoir pourquoi je suis ici pendant que Valentina est train de découper sa pièce montée ! »
La voix d'Hermione avait dangereusement grimpé dans les aigus, signe certain d'une explosion imminente.
Draco ferma les yeux un instant, la mâchoire crispée, puis, se retournant vers sa secrétaire, il soupira :
« Mélisande, auriez-vous l'amabilité de dire à ma...femme -il buta légèrement sur le mot- où vous étiez -il rectifia- où nous étions le 26 novembre, il y a douze ans ? »
Mélisande pâlit tandis que ses yeux s'agrandissaient -de honte, d'effroi, de peur, Hermione n'aurait pas su le dire.
Elle croisa et décroisa nerveusement ses mains, sous l'oeil impitoyable de son aînée qui attendait, impassible.
« Je dois d'abord vous dire que...que ce n'est pas... ce que vous croyez...vraiment. » murmura la jeune femme d'une voix hachée. « J'ai toujours...je crois que...quand je suis arrivée au cabinet pour cet entretien d'embauche, il y a treize ans » entama-t-elle avec courage, « j'ai tout de suite été fascinée par...la prestance de Monsieur Malfoy. »
Elle baissa les yeux, gênée. « Je dois avouer qu'au début, j'ai espéré naïvement que je pourrai le séduire...puis, au bout de quelques semaines, j'ai compris que s'il y avait une chose que Monsieur Malfoy ne sacrifierait jamais, c'était sa famille... mais c'était déjà trop tard car j'étais...amoureuse.»
Hermione jeta un regard en biais à Draco qui semblait s'être arrêté de respirer.
« Nous avions une bonne relation de travail, enfin je crois...-elle leva les yeux vers lui comme pour attendre une confirmation mais il fixait toujours un point invisible sur le mur- alors je me suis jurée d'oublier mes sentiments et de...laisser les choses telles qu'elles étaient. »
Hermione fit une moue apparemment peu convaincue.
« Vous devez me croire quand je dis ça ! » s'emporta-t-elle. « Il ne s'est jamais, jamais rien passé entre nous ! » reprit-elle la gorge nouée, les yeux brillants. « Vous l'auriez vu, il parlait de vous sans arrêt, il était si fier...et les photos de vos filles dans le bureau... -elle s'essuya rageusement le coin de l'œil- tous les jours, j'observais impuissante, un bonheur que je ne connaîtrai jamais et ça me rendait... »
Elle se perdit dans ses pensées un instant Draco semblait pétrifié et Hermione affichait un air indéfinissable, entre la suspicion et la compassion.
« Bref, à l'époque, il y avait David, un stagiaire qui me tournait autour depuis quelques temps. Un beau-parleur, sans intérêt. Puis je me suis dit que cela serait un bon dérivatif, alors j'ai fini par accepter. Ça a duré quelques mois et puis le pire est arrivé : j'étais enceinte d'un homme que je n'aimais pas et que je n'aimerai jamais. Je suis restée cloîtrée chez moi pendant trois jours, tétanisée, incapable de retourner au cabinet. Puis... »
« Puis elle est revenue un matin en me présentant sa démission » compléta Draco à voix basse. « Comme ça, de but en blanc. Je ne comprenais pas. Et c'est là qu'elle m'a tout raconté. J'étais horrifié du mal que j'avais pu causer malgré moi. »
Il inspira brusquement.
« Je lui ai promis trois mois de congés...je lui ai dit aussi qu'elle conserverait son poste à son retour si elle le souhaitait. Hermione, tu dois me croire » insista-t-il en se tournant vers elle « Mélisande ne m'a demandé qu'une seule faveur, c'était de l'accompagner à l'hôpital le jour où... »
Il y eut un silence lourd de sens.
« Vous ne l'avez pas gardé ? » chuchota Hermione, comme si elle craignait que ces mots prononcés à voix haute rendent la chose trop réelle.
Mélisande hocha lentement la tête de gauche à droite. « Je ne pouvais pas. »
Draco s'éclaircit la gorge. « Tu connais toute l'histoire maintenant. Je ne pouvais pas savoir que tes parents ce jour-là...que tu serais... que tu allais avoir besoin de moi.»
Il effleura légèrement son avant-bras de sa paume tiède, mais ne voyant aucune réaction de sa part, il se retira rapidement.
« Tu étais tellement bouleversée quand tu as appelé mon cabinet, tu n'as même pas du remarquer que ce n'était pas la même secrétaire...» ajouta-t-il pour se donner une contenance.
Hermione déglutit péniblement. « Pourquoi ne m'as-tu jamais rien dit ? »
« Est-ce que tu m'aurais cru ? » répliqua-t-il d'une voix douce-amère.
Tous deux se regardèrent longuement, les yeux embués, la gorge serrée, sans même entendre Mélisande quitter la pièce et se réfugier dans la cuisine.
« Tu ne m'as jamais fait confiance, Hermione » soupira-t-il. « Je t'ai aimée comme un fou et regarde où ça nous a menés... »
Et, pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, il enfouit sa tête dans ses mains et versa de longues larmes silencieuses.
