5.
Alguérande ne put retenir un petit rire ironique.
- Aurais-tu l'intention de me saouler, Warius ? Tu vas avoir du mal aujourd'hui !
- Je constate sourit ce dernier. Ce n'est effectivement pas ainsi que je te tirerai les vers du nez. Et je n'ai dans le fond pas vraiment envie que tu roules sous la table, nous serons bientôt à la station spatiale commerciale et tu auras besoin de toutes tes facultés pour effectuer tes emplettes. Marina finit de peaufiner dans l'urgence ta couverture et de faux papiers d'identification car le Deatbhird est aussi recherché que toi !
Le jeune homme éleva son godet de red bourbon à l'attention de son interlocuteur, lui aussi détendu et à demi-allongé dans un autre divan.
- Le Deathbird demeurera dès lors à bonne distance, occulté. Ton Karyu a une autorisation universelle, il n'attirera pas l'attention et par voie de conséquence je pourrai me déplacer sans souci avec l'une de tes navettes. Il faut juste qu'un Mécanoïde efface le symbole de la République Indépendante.
- Reste prudent, pria Warius. Tu es en rupture de libération sous caution, la moindre patrouille de gardes a le droit de te mettre le grappin dessus pour te renvoyer à Heiligenstadt !
- Je ne l'ignore pas… fit le jeune homme, sombre. La couverture du général Hurmonde est fragile au possible, et je doute que quiconque y croie par ailleurs ! reconnut Alguérande. Et puis…
- Oui, Algie ?
- En dépit de la disparition des miens, j'ai à répondre de cet acte que j'ai posé ! Il me faut passer devant mes juges ! Et je n'ai aucune circonstance atténuante…
- Et si tu m'expliquais enfin ce qu'il s'est passé ? fit doucement Warius. Jusque-là, je ne voulais pas trop te questionner.
Alguérande soupira.
- Cela s'est passé si vite. Joal Hurmonde avait accepté de me recevoir dès l'aube. Je suis donc reparti de chez lui assez tôt, le soleil se levait et était très bas. Le gosse a surgi d'entre les véhicules stationnés de part et d'autre de la rue. Je ne pouvais rien faire pour l'éviter. J'ai freiné désespérément mais je l'ai quand même heurté…
- Tragique, commenta Warius. Mais bel et bien un accident ! Tu ne peux te faire aucun reproche !
- Facile à dire. J'ai tué un enfant ! Ses parents ne peuvent légitimement que réclamer justice, et que je paie.
- S'il était si tôt le matin, que faisait ce gamin dehors, et seul ?
- Aucune idée. Je suppose que l'enquête est en train de le déterminer. J'aurais peut-être su si j'étais demeuré assigné à résidence quasi !
- Qui te défend ? poursuivit Warius. Ouchu Sorkaloze ?
Alguérande secoua négativement la tête.
- Elle est désormais trop proche de mon général. Ma mère m'a dit avoir fait appel à un avocat totalement étranger à la famille et à la Flotte terrestre !
- Elle a eu raison. On va te blanchir dans cette histoire, mais autant mettre tous les atouts de ton côté. Il n'y a rien de pire qu'une famille réclamant justice, l'aspect émotionnel de ce procès sera intense. Vaut mieux que tu t'en tiennes loin !
- Je voudrais m'entretenir avec les parents de cet enfant, mais le Juge Ordel qui a fixé la caution m'en a dissuadé au passage. Ne serait-ce pour éviter également un éventuel arrangement à l'amiable, espèces sonnantes et trébuchantes à l'appui. Comme si la vie d'un enfant pouvait se monnayer pour que je conserve ma liberté ! ?
- Ca va s'arranger, Algie. Courage. Et concentre-toi sur Unyversium. D'après toi, ton fils, ton père et ton frère s'y trouvent. Il va falloir les sortir de là et pour cela tu dois demeurer libre !
- Oui, les dieux ont bien planifié leur complot. Tuer les balafrés de la lignée les aurait privés de précieux otages pour faire pression sur moi le moment venu ! Depuis toutes ces années, et tous ceux qui les ont précédés, ils savent qu'il s'agit du seul moyen de pression pour m'arrêter dans mon élan ! Et c'est plus vrai que jamais… Jamais je ne mettrai dans la balance la vie de mon fils et de ceux que je chéris le plus ! Finalement, il aurait peut-être mieux valu qu'ils me prennent et que ce soit Anténor qui les affronte ! Il aurait été plus impitoyable et rien ne l'aurait retenu d'agir !
- J'en doute, affirma Warius. Anténor a profondément changé. Il en est conscient en partie, et je ne sais pas s'il réalise qu'il reste bien peu du Fantôme en lui. Dès lors, ces nouveaux principes ne lui permettraient pas non plus de vous sacrifier tous pour prendre l'ascendant sur les dieux. Si tant est que l'on puisse surpasser des dieux…
- Voilà bien la question que je me pose depuis bien des jours, convint Alguérande en se levant pour remplir à nouveau les verres.
- Rassemble toutes les amitiés surnaturelles créées depuis tes débuts ? suggéra Warius.
- C'est ce que j'envisage. En espérant qu'à l'instar de Shernolpe ceux d'Unyversium ne dégomment pas mes amis afin de les empêcher de me prêter main forte. Et je ne veux pas non plus les mettre en danger. Enfin, j'aviserai le moment venu. D'abord ravitailler.
- Nous serons en vue de la station dans douze heures.
Et les deux amis trinquèrent à nouveau, mais sans aucune joie.
