8.

Les ailes d'ébène tranchant sur la tenue écarlate, y compris le long manteau fermé par une boucle de rubis, Khoor ne bougeait pas d'un cil, comme totalement absent, pourtant ses yeux noirs étaient d'une extraordinaire vivacité et en opposition à sa longue chevelure de neige, aux rides de son visage et des taches sur ses mains.

- Tu me remets, Alguérande ? jeta-t-il soudain, rompant le pesant silence.

- Oui, il me semblait bien avoir reconnu la projection de ton hologramme à la station commerciale. Mais c'était impossible !

Le dénommé Khoor partit d'un grand rire, écartant un peu comiquement et théâtralement les bras pour effectuer une sorte de courbette.

- Moi, le seul et l'unique ! Pour te desservir comme le veut l'expression consacrée !

- Je t'ai condamné à l'errance éternelle.

- Non, pas si infinie que cela on dirait, ricana le vieillard.


Ayant tenté de sortir à la quatrième issue d'urgence rencontrée, Alguérande avait eu la désagréable surprise de se trouver face à une seconde patrouille de police.

« J'ai vraiment perdu toute prescience, moi… », ragea le jeune homme qui avec les menottes aux poignets doutait avoir grande chance de venir à bout de cinq adversaires, armés de surcroît !

Alguérande se recula jusqu'au mur le plus proche.

« Je vais au moins tâcher de parier qu'ils doivent me ramener vivant à Heiligenstadt… Ensuite, je trouverai bien le moyen de fausser à nouveau compagnie à tout ce laid monde ! Mon procès viendra bien assez tôt. Mais pour permettre à une famille de faire le deuil d'un des leurs, je dois retrouver les miens ! ».

Et bien que faisant appel à tout ce qu'il savait de combat rapproché au vu de sa position, il avait front à ses adversaires, les attaquant même.

Mais vu la supériorité numérique de ces derniers, il n'avait pu qu'être maîtrisé, mis à genoux.

- Ça va, foutez-moi en cellule, qu'on en finisse, gronda-t-il.

- Comme si c'était si simple, ricana un des policiers. Une prison, oui, mais pas celle que nous vous avons réservée pour le meurtre d'un enfant innocent.

- « réservée » ? Ce ne serait donc pas si accidentel que cela ? tressaillit Alguérande. Non, aucun plan ne vaut le prix de la mort d'un enfant ! Et si tel était le cas, vous êtes des monstres !

- Mais, c'est bien exactement ce que je suis, et depuis très longtemps ! jeta une voix rauque et cassée, un hologramme apparaissant. Depuis toujours même. En revanche, rien de ce que j'ai pu faire par le passé n'a mérité la malédiction à laquelle tu m'as condamné jadis ! Une errance infinie, dans un univers vide.

- Alors, tu es donc bien…


- Mal embouché, tu aurais pu me laisser terminer avant qu'un de tes sbires ne me plante une aiguille dans le cou pour m'envoyer au pays des songes ! grinça Alguérande.

- Je t'ai sous-estimé, ainsi que les tiens. Je ne referai pas une seconde fois cette erreur. Il n'y a que quand vous roupillez qu'on a un tant soit peu la paix, et encore ! Mais il n'y avait que toi qui m'intéressais. On m'a donné les moyens de ma revanche.

- Et un ticket de sortie de cet univers parallèle où tu pensais m'avoir cloîtré à jamais ! siffla Khoor avec fureur. Le temps des règlements de compte est venu, de tous les comptes.

Sur la civière de la cellule, poignets et chevilles immobilisés par des sangles, Alguérande ne put que s'agiter avec impuissance.

Face à lui, la réplique, de visage et de corps, de Khell qui l'avait élevé le troublait à nouveau profondément. Les souvenirs affluaient, mais il devait en faire fi pour se concentrer sur le présent immédiat.

- Je ne vois vraiment pas ce que tu viens faire dans cette partie de l'histoire, grinça-t-il. J'affronte des dieux. Et toi, tu n'en es pas un !

- Ils m'ont pourtant fait l'honneur de me sauver pour les appuyer dans leurs plans. C'est là que je leur serai éternellement reconnaissant, enfin dans la mesure où ils aident à mes desseins !

- Je ne comprends pas, avoua alors Alguérande. Les dieux d'Unyversium ont enlevé mon fils, s'en sont pris à mon père et à mon frère. En quoi pouvais-tu être bien utile ? Hormis me tuer, à la traditionnelle, et sans panache ?

- Je t'ai fait mettre sur la touche. Et plus ta fuite, à présent présumée, dure, plus tu as de chance d'être tiré comme un lapin au final, sans autre forme de procès, au propre comme au figuré !

- Tu n'as quand même pas été jusqu'à faire mourir un enfant, pour tes plans ? ! s'étrangla Alguérande.

- Ce plan n'est pas encore fini, je n'ai pas à tout te dire.

- En ce cas, que comptes-tu faire de moi, pour l'avenir tout proche ?

- J'ai juste à te soustraire assez longtemps à la Justice de ton Heiligenstadt. Ensuite, ton sort sera réglé, de la façon la plus naturelle qui soit, et tu ne pourras te soustraire à sa sentence ! Parfois, le plus simple est le plus efficace ! Le voyage se poursuit, et tu ne me causeras aucun souci, conclut Khoor en quittant la cellule, un infirmier l'y remplaçant pour faire une nouvelle injection de sédatif au jeune homme.