16.
Avec une infinie politesse, Warius salua Pline qui s'inclinait légèrement.
Le père de Clio ne changeait toujours pas : le corps harmonieux, les cheveux blonds coupés courts, il affichait un visage aux traits fins et distingués toujours pas marqué pas les atteintes de l'âge.
- Je sais déjà pourquoi vous venez. Les quatre Grands Dragons de Jura s'agitent depuis quelques mois, avoua le Jurassien. Ils étaient pratiquement paniqués quand Alguérande a eu ce premier accident de voiture. Et là, c'est à cause des dieux d'Unyversium qu'ils sont affolés.
- Quoi, même eux, des Dragons ? sursauta le colonel du Karyu.
- Il y a infiniment plus puissant qu'eux encore et, pardonnez-moi l'expression : ils chient tous dans leur froc, siffla Pline en témoignant d'une agitation certaine qui ne lui était absolument pas coutumière ! Et à commencer par Pouchy Waldenheim. Lui au moins, j'aurais espéré qu'il se jette dans la bagarre pour ses frères, son père et son neveu !
- C'est plus compliqué que cela, Pline, intervint Siegfried. Ils ont eu, il y a si peu de temps, l'exemple d'Amarance, exécutée par Shernolpe pour avoir promis à Algie de l'appuyer de ses talents de Doppelganger !
- Toute guerre a ses pertes, grommela Warius en se dandinant nerveusement d'un pied sur l'autre. Et Algie justement n'a jamais hésité à répondre présent à un appel à l'aide !
- Ça vous va bien de parler de pertes, siffla encore le Jurassien vraiment remonté. Vous qui fûtes le Général des Carsinoés, qui avez soumis les galaxies et presque causé la mort de ces mêmes amis qui vous étaient les plus chers !
- Un passé qui me poursuivra toujours. Tout comme il en sera de même pour Alguérande quand il apprendra le verdict. Finalement, ce n'est pas plus mal qu'il soit encore inconscient ! rugit Warius. Et vous, Pline, quelle est votre décision : tenter quelque chose, ou chier dans votre froc comme vous l'avez si élégamment énoncé ?
- Si cela avait été la seconde option, je vous aurais enjoint à faire demi-tour dès votre arrivée ! Et vous êtes venu me trouver, là c'est moi qui ne comprends pas… Je n'ai aucun pouvoir ! Avec les quelques-uns des miens qui sont venus se réinstaller, nous sommes paisibles au possible, avons retrouvé notre vie d'antan en parfaite harmonie avec la planète ! Et ce qui s'annonce est un bouleversement de l'Ordre Eternel, à commencer avec l'avènement – s'il vit – d'un Humain à l'état de Conscience des Univers !
- Siegfried, expliquez-vous ? pria Warius. Moi aussi, je n'ai rien saisi à votre idée de me faire vous conduire ici !
- Je devais parler à Pline de vive-voix, avec ceux des Humains et Mécanoïdes qui ne redoutaient pas ceux d'Unyversium, sinon je serais venu par mes propres moyens !
- Mais, moi aussi je chie dans mon froc ! reconnut Warius. Vas-y, parlez, Siegfried, le temps presse !
- Allons à mon chalet végétal, fit Pline. Nous pourrons y discuter. Je vous servirai des jus de légumes et une salade des meilleures racines de mon potager !
Bien que leur mine s'allongeant sensiblement à l'énoncé du menu, Warius et Siegfried le suivirent.
Sur le chemin de sa demeure, le Jurassien se retourna.
- Alors, le verdict du procès, c'est… ?
- Un acquittement plein et sans discussion, renseigna le colonel du Karyu. Un accident complet, dû à la seule combinaison de malchances de part et d'autre.
- La famille du gamin doit être folle furieuse ? glissa Pline.
- Oui. Mais sur un plan strictement terre à terre, elle va toucher un max des assurances et ne sera sans nul doute plus jamais dans le besoin.
- La vie d'un enfant n'a pas de prix ! grinça le Jurassien.
- Comme nous l'estimons nous tous, assura Warius.
L'officier de la République Indépendante marqua un temps d'arrêt.
- D'ailleurs, de nouveaux examens sont prévus sur le gosse, avant que les légistes ne rendent son corps aux siens pour qu'ils puissent l'inhumer dans la stricte intimité et enfin commencer à faire leur deuil.
Et, bien qu'il ait ralenti la marche, Warius se retrouva bel et bien attablé devant des verres remplis de liquides aux couleurs suspectes et des assiettes de plantes qui en dépit de l'assaisonnement dégageaient une odeur qui n'avait rien à voir avec les salades dont il avait l'habitude !
- Maintenant, parlons sérieusement, aboya Pline dont les prunelles d'or en amande étaient uniquement fixées sur Siegfried qui avalait et dévorait ce qui avait été servi ! Que puis-je faire ?
- Oui, Siegfried, quelle idée avez-vous donc en tête ? glapit Warius qui lui goûtait les mets par simple politesse.
- Ceux qui ne peuvent se battre, peuvent prier. Et je n'ai jamais connu puissance plus suprême que celle de l'espoir. Il faut soutenir Alguérande, à la façon dont il est possible. Quant à ceux qui veulent tout atomiser, ils peuvent me suivre ! sourit le Guerrier Légendaire.
- Nous retournons dans la mer d'étoiles, décréta Warius. Quelque part, Albator, Alveyron et Anténor s'y trouvent ! Et nous avons aussi à sauver Clio et Radjanga ! Soyons prêts… autant que possible.
- Mes vœux et mes prières vous accompagnent, les bénit Pline.
Il eut un soupir alors que la navette du Karyu disparaissait.
- Embrassez ma Clio pour moi. Je sais que je ne la reverrai plus de mon vivant. Et j'ai la foi absolue aussi que vous la sauverez avec tous ses amis. Alguérande a les meilleurs amis qui soient, et voilà ce que ceux d'Unyversium ont totalement sous-estimé !
Le Jurassien sourit alors, avant de se préparer pour la dernière prière de son existence.
