19.
Pouchy jeta un regard noir à son cadet.
- Je pensais avoir été suffisamment clair l'autre fois : ne reviens plus ici !
- Ne te crois donc pas obligé de rester ainsi sans cesse sur le qui-vive et donc de jouer la comédie ! siffla Alguérande qui n'avait plus aucune patience. Et n'espère pas tromper de véritables dieux. Tu n'es pas encore la Conscience des Univers, je te le rappelle !
- Tu es bien mordant, toi. Enfin, tu ne te referas jamais, c'est plutôt ça ! En temps ordinaires, je te laisserais partir en roue libre. C'est ainsi que tu fonctionnes le mieux… Mais là, la situation…
- Là, la situation est pire que jamais, fit Alguérande, sombre. Et je pourrais me déchaîner que cela n'aiderait pas à la clarifier. Si tant est que je sois en état de produire quelque chose de vraiment destructeur et utile dans la réalisation de ces intentions !
- C'est bien pourquoi il est grand temps que je prenne des dispositions vu que tu ne nous es d'aucun recours.
- Je tenterai le tout pour le tout, comme toujours, mais l'avenir est bien incertain…
- Et moi j'ai à m'assurer que l'Arbre de Vie puisse continuer de dispenser sa protection et sa bénédiction à la colonie Sylvidre !
- Balkendorf ne va pas se priver de s'en prendre à toi, mon Pouch'. Il sait quels liens nous unissent. Il m'a déjà pris mon fils, mon père et un grand frère. Il ne va pas se retenir de me prendre un autre frère ! Il n'ignore pas que ça me dévaster… tout en poussant ma rage à son paroxysme, bien que je doute que cette fureur soit suffisante pour surpasser les dieux d'Unyversium…
- Ça, c'est ta cuisine, intérieure, Algie. Je ne peux plus guère compter sur toi, donc je vais prendre mes propres dispositions !
- Lesquelles ? murmura Alguérande.
Les prunelles marrons de Pouchy étincelèrent.
- Je vais rendre le Sanctuaire invisible, ainsi plus aucune attaque ne sera possible ! Et si tu ne parvenais pas à nous sauver, plus jamais il ne réapparaîtra. Il n'y a qu'ainsi que je peux le préserver à jamais !
- Pouchy, non ! Tu ne vas pas te retirer comme cela ! Tu ne peux pas faire ce mal à notre père !
Alguérande fronça les sourcils.
- Tu saurais vraiment mettre toute une planète sous bouclier occulteur surnaturel ?
- Lumélyance s'éteint prématurément en me transmettant toute son énergie, fit le jeune homme blond, triste à présent. Je crois que je vais boire le Philtre d'Éternité avec quelques mois d'avance sur mes trente ans !
- Non, gémit encore son aîné.
Warius déposa une tasse de café devant son ami.
- Il va le faire ? souffla-t-il à l'adresse du jeune homme.
- Si j'échoue, c'est l'unique option qu'il lui reste pour protéger son petit monde.
Alguérande soupira.
- Mon petit frère a totalement raison, même si je l'ai engueulé parce que j'étais incapable de me contrôler et que sa décision m'a complètement pris par surprise !
- Désolé, murmura Warius.
- Au fait, Marina m'a dit que tu avais eu un appel de Madaryne. Si tu veux en parler.
- C'est compliqué. D'une part, le jugement a été confirmé dans le fait que pour ma fuite et ma disparition j'aurai à m'acquitter d'une amende salée. Pas grave, ça ne m'empêchera pas de dormir. Et s'il le faut, je serrerai la vis aux gosses sur leurs frais de scolarité !
- Décidément, avec l'âge, tu as un humour aussi déplorable que celui de ton père !
- L'amende ne sera qu'une formalité, convint ensuite Alguérande en buvant son café. En revanche, il est possible que pour la forme je passe quelques jours en cellule.
- Oui, ça te pendait au nez de façon inévitable, reconnut Warius. Tu t'en tires encore relativement bien, de ce point de vue. Tes assurances vont indemniser la famille de la petite victime ?
- Peut-être pas…
- Comment cela ?
Alguérande se leva, faisant quelques pas.
- Une nouvelle contre-expertise a eu lieu. Le dossier a été rouvert !
- De quoi ! ? glapit Warius. Mais, que te veulent-ils ?
- Pas à moi. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir m'en réjouir… Les autopsies avaient été centrées sur les impacts du choc avec ma voiture, les fractures, les lésions. Mais à une étude plus approfondie, il est ressorti que le gosse était en phase terminale.
- Comment cela a-t-il pu leur échapper ?
- Je te dis, ils se sont concentrés sur les dommages causés par mon bolide de course, ce qui était la cause évidente du décès ! Cependant, au vu de cette nouvelle donnée, tout va être réexaminé de ce point de vue.
- Tu crois qu'ils auraient sacrifié ce gamin pour toucher l'assurance.
- C'est désormais envisagé, fit encore Alguérande, sombre. Car en cas de décès naturel, leur couverture ne serait pas intervenue !
- Horrible, commenta Warius.
- Oui. Ce monde est vraiment taré. Je comprends que Pouchy veuille le quitter en emmenant ses protégés !
Et une larme roula sur la joue balafrée du jeune homme.
