20.
- Comment il prend la chose ? questionna Siegfried.
- Quelle question ! Mal ! Vous le devineriez si vous n'étiez pas aussi mort que la viande dans mon congélo !
- Je mettrai sur le compte de vos angoisses cette inconvenance qui ne vous correspond absolument pas Warius. Et je vous signale que si ma route a croisé par le passé celle de votre ami c'est parce que j'avais à le tuer ! Il est tellement sous l'influence de sentiments contraires, extrêmes, imprévisibles. Il est si Humain, quoi !
- Ce que cette famille a fait, pour assurer la survie des autres, sacrifier celui qui était condamné, c'est une chose qu'Alguérande est totalement incapable de concevoir ! Ça le révulse sans nul doute plus que d'avoir été reconnu responsable de la mort du petit !
- Je crois que cela ne me surprend pas, admit le guerrier éternel.
Il but quelques gorgées de vin rouge.
- Pour en revenir au point de vue strictement surnaturel qui nous occupe, j'ai comme l'impression qu'il a repris du poil de la bête, non ? reprit-il.
- Il commence à se faire une raison, que c'est l'ultime combat qui se profile. Car s'il l'emportait, je pense que plus personne ne prendrait plus le risque de le défier ! Mais ce sera rude, soupira Warius qui lui ne se réjouissait nullement. Et il garde toujours présent à l'esprit que trois êtres chers à son cœur sont les otages des dieux d'Unyversium.
- Ils n'hésiteront pas à se servir d'eux, poursuivit Siegfried. Ils les sacrifieront sans sourciller. Algie y est-il prêt ?
- Il ne le sera jamais !
- Je voulais dire : au fait que les dieux les sacrifient, ou que lui ait à faire ce choix pour passer outre le chantage et continuer d'attaquer ? insista encore Siegfried.
Warius grimaça.
- Je crains qu'il ne puisse jamais s'y résoudre, avoua-t-il sans surprendre son interlocuteur. S'il allait à ce point au bout de l'engagement, il ne se reconnaîtrait plus, et il ne pourrait plus se représenter devant les siens… S'il en revenait.
Le regard marron de Warius s'enflamma, rappelant celui qu'avait eu Pouchy.
- Mais Alguérande s'est décidé à mener le combat. Il s'apprête, autant qu'il le peut. Et vous, Siegfried, ça ira ?
- Je ne peux pas mourir, comme vous l'avez rappelé.
Warius se mordit les lèvres.
- Je suis désolé. J'ai effectivement été d'une rare insolence.
- Nous sommes en guerre. Les susceptibilités n'ont guère lieu d'être. Vous pouvez me bousculer, Warius, je ne vous en veux nullement. Ce n'est pas plus mauvais que cela de me rappeler ma condition d'immortel, cela m'évite en retour de porter des jugements trop acerbes sur vous les Humains qui m'entourez ! Je vous aime bien, Warius !
- Merci. Je ne suis pas sûr de mériter cette estime.
Le colonel du Karyu s'assombrit.
- Je ne suis qu'un simple Humain. Vous devriez plutôt porter toute votre attention vers Algie. C'est lui qui aura tout à assurer ! Votre appui, votre amitié, ne seront pas du luxe !
- Ma Lance peut envoyer un Dragon dormir pour l'éternité. Mais si je concentre suffisamment toute sa puissance, qui sait, j'arriverai peut-être à arracher les proches d'Algie à leur sommeil hypnotique
- Ce serait la meilleure des nouvelles pour lui ! se réjouit Warius avec un regain d'espoir. Au moins, Alveyron pourrait protéger son grand-père. Et Anténor pourrait retrouver son niveau de demi-dieu ! Car vous devez savoir qu'Anténor Kodal est…
- Je suis au courant, interrompit Siegfried en brossant avec coquetterie la crinière d'un blond lumineux qui lui tombait jusqu'aux reins. Je dors entre deux chasses au Dragon, mais ma mémoire demeure connectée au monde surnaturel. J'en connais donc les derniers développements quand j'émerge de mon caisson. Mais comme j'effectue des sauts de plusieurs siècles, voire plus, il m'arrive de ne pas comprendre ou d'accepter certaines vérités… Quand j'étais vivant, la toute première et unique fois, tout était plus simple et hormis dans les légendes, les Mortels n'avaient aucun pouvoir ! Moi, j'avais été élevé et entraîné pour tuer un seul Dragon ! Et là, j'en ai occis quelques-uns au cours des millénaires !
Siegfried détacha de son dos le fourreau contenant les deux parties de sa lance qu'il avait dévissée.
- Ce ne serait pas inutile que j'apprenne quelques autres rudiments des combats de cette époque.
- Où allez-vous ? interrogea Warius qui le devinait néanmoins.
- Je vais m'entraîner avec Alguérande, à l'Humaine, dans votre complexe Omnisports, Warius !
- Tâchez d'y prendre plaisir, Siegfried, même si vous risquez de trouver cela particulièrement éreintant.
Le jeune homme blond éclata de rire.
- Si vous aviez seulement idée de ce que j'ai enduré pour devenir un tueur de Dragon !
Et en dépit de la situation, Warius esquissa un sourire amusé et sincère.
