Until the end starts

Au début, il croyait que ce n'était rien du tout, des bêtises, juste son imagination qui lui jouait quelques tours inoffensifs. Mais bientôt, il dut se rendre à la triste évidence que c'était bien plus que ça. Greg Lestrade avait envahi son esprit. Il l'appréciait de jour en jour, se perdait en rêveries rien qu'en pensant à son visage et attendait avec une impatience difficilement contenue le moment où il allait le revoir. Sherlock s'en était assurément aperçu. Et si d'un côté, il ne ratait désormais plus aucune occasion de ridiculiser de son manque de concentration, d'un autre, il se retenait étrangement d'en évoquer la vraie raison. C'était comme si Sherlock Holmes se trouvait soudain doté de pudeur…

Bref, le très estimé Docteur John Watson s'était insidieusement, simplement, mais irrémédiablement amouraché du lieutenant Greg Lestrade. Pourquoi et comment ? Quand exactement ? Il n'en avait aucune idée, seul Dieu pouvait répondre. Lui seul également pouvait savoir pourquoi ça a pris tellement longtemps à ce pauvre John d'enterrer ses doutes, d'enfin accepter ses sentiments. Mais il avait bravement survécu à toutes ces nuits blanches, à tous ces regards se voulant discrets, à tous ces soupirs languissants, à tous ces tourments, pour arriver à ce moment crucial. Greg et lui étaient enfin seuls dans le salon du 221B.

Bien sûr, ça n'avait pas été facile de se débarrasser du plus grand génie idiot du monde entier. John avait pratiquement dû le tracter hors de l'appartement, sous prétexte que leur enquête était trop urgente, qu'il lui fallait spécialement le labo de St Bart, que Molly Hooper allait sûrement l'aider, et que le policier attendrait les résultats de pied ferme sans bouger de là, afin de parvenir à cet instant précis. Il en avait les mains moites et la gorge sèche. Son cœur battait tellement vite et fort qu'on aurait pu l'entendre dans tout le quartier. Et il se crut obligé de proposer du café pour dissiper le léger malaise de son ami – car oui, ils étaient amis ou compagnons d'infortune, tout du moins. Pendant qu'il se trouvait dans la cuisine, à deux doigts de casser toute la vaisselle, John mit son temps à profit pour répéter le discours qu'il avait minutieusement préparé pour avouer à Greg son amour et pour l'inciter à entamer avec lui une relation moins platonique et beaucoup plus sentimentale. Il hésitait, à juste titre, entre adopter la façon très directe : « Allez ! Je te mets au défi de faire de moi ton seul et unique », la manière un peu plus délicate : « Donne-moi une chance ? Je suis sûr que j'en vaux la peine », la version longue, ou seulement la manière lâche : se dégonfler et aller au lit chargé de regrets éternels. Il baignait encore dans l'incertitude, quand l'odeur entêtante du café se répandit dans la pièce et que la voix rauque de celui qui occupait ses pensées résonna tout près de son oreille.

- Hum, le café… Il est prêt.

- Ah ! Greg ! Je croyais que tu allais attendre au salon…

- Oui. Mais tu tardais à revenir… Tu marmonnes souvent tout seul, comme ça ?

- Tu… as entendu.

- Un peu. Rien de précis, ne t'en fais pas. On perd un peu la tête au contact de Sherlock Holmes !

Vraiment, cet homme était d'une beauté inégalable : sa présence rassurante, sa voix enjouée, mais surtout ses yeux brun profond qui brillaient d'une malicieuse lueur à cet instant. John n'était pas surpris de la facilité avec laquelle il était tombé pour lui. Greg reflétait naturellement à l'extérieur toute sa bonté d'âme, sa jeunesse d'esprit et sa générosité.

- Tu te fous de moi ! répliqua-t-il en riant et en jetant sur lui un torchon.

- Oui, un peu, dit celui-ci en répondant à son rire et en esquivant le torchon. C'est moi le plus vieux et c'est toi qui marmonne, grand-père ! Qu'est-ce qui te tracasse autant, d'ailleurs ? Je suis sûr que Sherlock ne fera pas exploser l'hôpital.

- Il n'y a pas que Sherlock dans la vie, affirma le cadet en versant le breuvage bouillant dans deux mugs.

- Ah oui ? Raconte, Doc. Qu'est-ce qu'il y a ?

Et John se rapprocha en lui tendant la boisson. L'atmosphère changea brusquement. Il le fixa longuement, voulant lui transmettre par la pensée toutes les choses difficiles qu'il voulait lui avouer. Le médecin saisit d'un coup la raison pour laquelle il hésitait autant sur son discours : il voulait tout déclarer à la fois. Il voulait lui demander très franchement de le choisir lui, tout en l'implorant de ne pas se moquer, ainsi que d'approfondir en long et en large toutes les circonstances qui l'ont conduit jusque là, pour enfin lâcher le mug et fuir très loin afin de ne pas affronter le rejet. Le policier perçut probablement son combat intérieur, car il plongea dans son regard avec intensité, et soudain, toute sa légèreté disparut pour laisser place à une insondable mélancolie.

- Il y a… toi, avança le colocataire de Sherlock, répondant tant bien que mal à la question de son vis-à-vis.

Aussi, rassemblant tout son courage de soldat qui s'apprêtait à mettre son âme à nu, John se dressa sur la pointe des pieds pour combler la distance entre ses lèvres et celles si attirantes de l'homme aux cheveux gris. Il ferma les yeux, anticipant le contact, partagé entre l'appréhension et l'exaltation. Sa poitrine lui faisait littéralement mal à contenir son cœur emballé. Il y était presque. Puis la sentence tomba.

- Non. Je… Désolé, John, s'excusa Lestrade dans un murmure, en recouvrant de ses grandes mains celles de John, afin de ne pas répandre le café chaud, sans doute.

Ce fut comme une chute de briques sur la tête du pauvre blond. Il s'y attendait certainement, mais la réalité, même anticipée, était toujours difficile à affronter.

- Mais… Mais… Enfin, je sais bien que… Mais penses-y une minute, bégaya-t-il en un dernier recours.

- Je suis désolé. Dans d'autres circonstances, peut-être. Mais là, maintenant, je ne peux pas. J'aime Mycroft.

Et voilà. Trois petits mots prononcés telle une condamnation à mort. C'était perdu d'avance. Rien ne résistait à Mycroft le tout-puissant Holmes. Il avait finalement trouvé son poisson rouge, et quelle créature ! John savait qu'il ne tenait pas la comparaison, mais avait tout de même essayé… Le temps d'un rêve, d'un cauchemar.

- Oui, bien sûr. Mycroft. Il a beaucoup de chance, dit-il avec le moins d'amertume possible, espérant paraître très noble.

- Oui, émit faiblement Greg dans un sourire sans joie. Je dois partir, maintenant. À bientôt, John.

Et l'inspecteur rompit le contact de ses paumes chaudes sur les mains affaiblies de John. Il mettrait du temps à s'en remettre, et surtout à ne pas penser à cette douleur qui lui vrillait l'estomac au claquement catégorique de la porte. Mais il savait qu'il le prendrait sans doute avec philosophie. Tôt ou tard… Les âmes sœurs ne sont pas toujours faites pour être réunies.

_ooo_

Gregory entra doucement dans l'immense appartement, les traits tirés et le poids du monde sur les épaules. Mycroft avait deviné que quelque chose n'allait pas à la rigidité de sa démarche. Il n'eut qu'à interpréter les signes sur le visage de son compagnon pour savoir exactement de quoi il retournait.

- Bonsoir, Gregory.

- Salut, Mycroft. Ça va ?

- Oui. Et toi ? Tu veux qu'on en parle ? interrogea-t-il la mine soucieuse.

- De… ?

- Du Docteur John Watson.

Lestrade en écarquilla les yeux. Rien n'échappait donc à ce sorcier de Holmes ! Il aurait pourtant dû être habitué à ses tours de passe-passe.

- Non. Je… Non, Mycroft. Tout va bien.

Alors, sans plus se poser de questions, il traversa la pièce à grands pas pour venir embrasser l'homme qu'il avait choisi, celui qui n'avait épargné aucun moyen pour rendre leur relation possible, celui qui n'avait pas attendu trop longtemps. Seigneur. Que se serait-il passé s'il avait attendu encore un peu ? Et c'était pour ne pas répondre à cette terrible question qu'il se laissa emporter par les douces lèvres de son bien-aimé, enveloppé par la chaleur de ses bras.