Note : Le titre est tiré du film du même nom, monument du cinéma américain et huis clos splendide (oui, bon, d'accord, je kiffe ce film).

Merci à Nalou pour sa correction et ses avis et un très heureux et joyeux anniversaire Some chérie !

Bonne lecture !


Harry est assis à sa place, autour de la longue table où Arthur réunit ses principaux agents. Ils sont d'ailleurs tous présents, les douze espions hauts gradés de chez Kingsman, chevaliers des temps modernes mais dont la célébrité ne sera jamais celle de ceux dont ils portent le nom. Heureusement. C'est la première chose que les agents apprennent et la règle la plus importante à respecter, parmi des centaines d'autres. Kingsman n'aime pas que ses hommes dérogent aux règles. C'est pourquoi ils sont réunis.

Près du miroir, Merlin explique les tenants et les aboutissants de la commission disciplinaire qui est en train de se dérouler. C'était, pourtant, une mission de récupération de routine mais Eggsy a voulu en faire plus (trop, selon Arthur) en cherchant à attraper le kidnappeur alors que son patron lui hurlait (ce qu'il ne fait pourtant jamais) de retourner auprès des autres, mettant en danger des civils dans un combat à l'arme à feu que le jeune homme a, heureusement, gagné sans trop de dommages collatéraux mais, surtout, en manquant de dévoiler l'existence de l'agence, la police italienne avertie par les passants.

La réunion doit donc permettre de décider du sort d'Eggsy chez Kingsman et, pour le moment, les agents penchent plus du côté du renvoi, clair et net. Perceval n'arrête pas de parler de Roxanne et du fait que sa recrue, à lui, a obéi. Gauvin critique le manque d'éducation et de docilité du jeune agent, ce qui ne fait pas, selon lui, un bon Kingsman. Tous ont un avis sur le sujet et ne se gênent pas pour le donner de manière plus ou moins franche à Harry qui, lui, n'a le droit de rien dire : Eggsy est sa recrue, il ne pourra exposer son opinion qu'à la fin de la réunion, avant la décision finale.

Etrangement, il se sent mal.

Mal parce qu'il a l'impression qu'Arthur et son petit sourire satisfait font, en réalité, le procès de la classe sociale d'Eggsy plus que de ses actions. Comme l'ensemble de ses collègues issus de la haute bourgeoisie voire de la noblesse anglaise. Et Harry déteste cela. Le monde change, il serait temps qu'ils le comprennent tous.

Mal parce qu'il pense que son amant a eu raison d'agir ainsi. Harry est le meilleur des agents car il a toujours obéi sans sourciller et, s'il se retrouve dans l'incapacité morale ou physique de le faire, il trouve toujours le moyen de justifier. Dans cette histoire, il aurait fait autrement mais il n'a pas l'impulsivité de sa recrue ni sa capacité brillante à la désobéissance civile. Ils n'ont pas pu en parler avant la réunion, Harry n'a donc eu aucun moyen de lui dire qu'il est fier de lui. Il espère qu'Eggsy le sait.

Merlin énonce les faits, sans prendre parti, comme à son habitude. Harry le remercie mentalement pour cela. A chaque nouvelle accusation, il regarde sa recrue qui ne bouge pas, ne tremble pas, ne frissonne pas. Il est au bout de la table, dos à la porte, debout, droit. Calme. Il écoute attentivement ce qui lui est reproché, une expression neutre collée au visage qui dérange Harry, plus qu'il ne l'aurait imaginé, par son côté clairement inhabituel. Eggsy tempête, grogne, râle. Il n'est jamais serein.

Cependant, le plus perturbant est que son regard bleu ne quitte pas celui d'Arthur. La tension entre les deux hommes est visible, tangible. Eggsy se moque royalement des autres espions gradés qui y vont de leurs commentaires personnels. Pour Harry, sa recrue a très bien compris d'où (de qui) vient le problème.

« M. Unwin. » dit Arthur à la fin de l'exposé de Merlin. « Voulez-vous ajouter quelque chose ? »

Eggsy se redresse et sourit. Le jeune homme respire la confiance en lui, la témérité, avec cette once d'insolence qui le rend si particulier. Harry a envie de l'embrasser.

« Oui. J'ai agi comme ça car je pensais, et je pense d'ailleurs toujours, que c'était la chose à faire. On recherche Jones depuis des siècles, on l'avait sous la main. Ce mec est invisible, il sait disparaître. Il l'a prouvé à chaque fois que l'un de nous l'a rencontré. »

« Parce que vous pensez faire encore partie de notre agence, M. Unwin ? » coupe Arthur.

« Evidemment. C'est votre erreur, pas la mienne. »

Il marque une pause, laissant ses derniers propos exploser dans la salle de réunion, souriant un peu plus lorsque ses supérieurs hiérarchiques s'offusquent et crient au scandale. Harry se pince l'arête du nez et ose un regard vers Merlin qui semble, étrangement, amusé. Harry, lui, ne trouve rien de drôle dans tout cela.

« Si vous aviez su que c'était lui qui avait enlevé la fille du gouverneur, vous auriez jamais envoyé les recrues. Il était trop dangereux. C'était une chance et il était hors de question de la laisser passer. »

La vérité laisse tomber sur la salle un silence de plomb. Eggsy a cette capacité-là : il peut vous faire crier de tout votre saoul contre lui pour vous réduire, la seconde suivante, au silence le plus absolu en vous mettant face à vos erreurs. Et un gentleman reconnaît toujours ses erreurs. Toutefois, Harry pensait que son partenaire réservait ce comportement à eux deux. Jusqu'à présent.

« Vous auriez pu tuer un civil dans l'échauffourée. » accuse Arthur. « Par votre absence de discipline, vous avez mis en danger des personnes innocentes et manqué de révéler l'existence de notre agence en vous confrontant aux forces de l'ordre locales. Que ce serait-il passé si on vous avait arrêté ? »

« J'aurais rien dit, rien révélé. Comme je l'ai appris. Mais, ce n'est pas ce qui s'est passé. J'ai liquidé le mec qui est en troisième position sur le mur du hall avec les personnes les plus recherchées. Y a eu aucun blessé. J'ai échappé aux flics. Sauf votre respect, Arthur, la seule chose qui vous fait chier c'est que ce soit moi. Si ç'avait été Roxy, vous auriez pas pris la peine de vous réunir aujourd'hui. »

Nouveaux cris de protestations. Harry cache son sourire derrière sa main, admirant l'aisance avec laquelle son amant lâche ses bombes, défiant du regard quiconque oserait le contredire. Car Eggsy a raison et il le sait. Soudain, Perceval se met debout et menace de son poing l'accusé qui ne bouge pas d'un millimètre.

« Qu'est-ce qui vous dérange, Perceval ? Ouais, Roxy aurait aimé me suivre si Amanda ne s'était pas accrochée à elle. Appelez-la. Demandez-lui. Elle vous dira comme moi. Et je suis même sûr que, elle, elle n'aurait eu besoin que d'une seule balle. »

Merlin approuve par un hochement de tête les derniers propos d'Eggsy sur son autre élève.

« Maintenant » continue Eggsy en refermant sa veste de costume « si vous voulez bien m'excuser, gentlemen. »

Un brouhaha sans nom résonne dans la pièce lorsqu'Eggsy sort, avec un dernier signe de tête qui n'a rien de respectueux. Si le jeune homme avait levé son majeur, cela aurait eu le même effet. Arthur se tourne, outré, vers Harry qui n'a pas quitté des yeux la porte. Il ne laisse pas parler son chef.

« Je crois que tout est dit. Sachez juste, Arthur, qu'il a mon soutien le plus complet. »

« Et le mien » intervient Merlin. « Eggsy est une bonne recrue. Il est loyal, courageux et a un sens tactique redoutable. Jamais il ne se serait lancé à la poursuite de Jones sans avoir évalué tous les aspects stratégiques. Je vous assure qu'il ne se trompe que très rarement. Et dans cette affaire-là, la seule donnée qu'il n'a pas traitée, ce sont les touristes. Personne ne peut le blâmer pour cela. »

La commission est terminée. La sanction tombe. Harry se relève sans attendre son reste, impatient de serrer son jeune amant contre lui.

« Galahad. » l'interrompt Arthur, les sourcils froncés. « Je vous prierai de tenir en laisse ce jeune homme à l'avenir. »

Harry lâche un éclat de rire devant la justesse des propos de son patron et s'engage dans le couloir. Son pas est vif. Il tourne à gauche, persuadé qu'il trouvera Eggsy dans son bureau. En effet, Eggsy est assis sur le rebord de la fenêtre, un verre de Scotch tournant entre ses mains. Le plus vieux s'approche. La lumière de la fin de cette journée de merde illumine le visage sérieux d'Eggsy, le rendant plus jeune et plus beau que jamais. Près de lui, Harry lui passe une main sur la nuque, griffant légèrement les petits cheveux à la base de son crâne. Eggsy ferme les yeux et se pousse pour accentuer ces caresses tendres, comme un chat le ferait.

« Alors ? Je dois faire mon sac ? »

Au lieu de répondre, Harry se penche afin de prendre ces lèvres pleines qui lui font envie depuis qu'Eggsy a commencé à se défendre avec toute la hargne qui le caractérise. Le baiser s'approfondit, leurs langues se cherchent et s'effleurent sensuellement. Harry veut ainsi montrer à son amant combien il est fier de lui et à quel point il l'aime. Sans s'arrêter, Eggsy pose son verre qui penche dangereusement dans le vide et s'accroche au dos de son mentor qui le resserre contre lui. C'est le besoin vital de respirer qui les obligent à relâcher leur étreinte. Harry lève vers lui, d'un doigt sous le menton, le visage rougi et essoufflé d'Eggsy.

« Trois semaines de mise à pied. Avec l'obligation de passer une épreuve supplémentaire et de rattraper tout ce que tu vas manquer. »

« Des vacances forcées, en gros ? Cool. » ricane le jeune homme ce qui fait également sourire Harry.

« Je sens que la maison risque de beaucoup souffrir avant la fin de ces semaines. »

« Tu devras chercher de quoi m'occuper. »

Le clin d'œil suggestif que lui fait son amant le fait rire. Cela risque d'être vraiment long. Et bon.