Note : Le titre est inspiré de la chanson d'Aznavour "Hier encore". Le ton change un peu des chapitres précédents. Il faut savoir varier. ;)
SCN chérie, joyeux anniversaire !
Grand merci ma Nalou pour ce chapitre encore.
Il se gare, coupant le contact avant de soupirer pour la vingtième fois depuis qu'il est parti de la boutique avec le dossier de leur nouvelle affaire sur la banquette arrière de la Jaguar. Il passe sa main gantée de cuir noir sur le volant et se laisse tomber contre l'appui-tête. Il ferme les yeux un instant. Juste un instant. Juste le temps d'oublier que sa vie est un échec.
En se réveillant ce matin, seul dans son lit, Harry a compris que ce serait une de ces journées où rien ne va, sans saveur ni plaisir, de celles qui vous font porter le monde sur vos épaules. Aujourd'hui, Harry se sent vieux, usé, mal dans ce costume trois pièces qu'il ne quitte jamais. Il a l'impression d'avoir perdu son temps et ses plus belles années pour une cause qui ne lui apportera pas le bonheur qu'il pense mériter. Il cherche à se convaincre lui-même qu'il ne veut pas la gloire et que savoir le travail fait lui suffit amplement. Mais qui se souviendra de lui à sa mort quand ceux qui l'ont connu le suivront ? Il ne sera qu'un portrait poussiéreux dans la galerie de l'agence et tout ce qu'on retiendra de lui c'est qu'il était un bon espion.
Aujourd'hui, Harry réalise que de tous les merveilleux projets qu'il a fait à vingt ans, dans sa chambre universitaire d'Oxford, aucun n'a abouti. Aucun. Il a parcouru beaucoup de pays dans le monde mais ne s'est jamais arrêté quelque part pour le visiter. Il aime son métier mais n'a jamais rien pu construire à côté. Il ne lui reste aucun ami de cette époque, ils sont tous partis loin de lui. Où sont ses vingt ans ? Ses espoirs ? Cette énergie qui le poussait à toutes les folies ?
Est-ce vraiment cette trace qu'il veut laisser : un homme autoritaire et droit, un meurtrier au service du Bien ? Qui se souviendra qu'il aimait les échecs et Hemingway ? Qui se rappellera de sa sale manie de ne jamais faire son lit ? Qui rira en parlant de lui et de son humour pince-sans-rire et désinvolte ? Est-ce que quelqu'un le regrettera pour ce qu'il est vraiment et pas parce qu'il faisait bien son travail ? Est-ce qu'on souffrira de son absence ? Est-ce que quelqu'un pleurera en pensant à lui ?
Il n'est rien d'important. Il n'a rien d'important.
Non. Ce n'est pas tout à fait vrai. Il a Eggsy. Sa plus belle victoire. Son plus bel espoir. Sa raison de se lever le matin. Son envie de vivre.
Mais pour combien de temps ? Il ne sait faire que le vide autour de lui. Les hommes qui sont passés dans sa vie ne sont jamais restés bien longtemps, prétextant qu'il ne leur laissait pas la place qui leur revenait. Ils se plaignaient d'attendre, de ne jamais savoir les sentiments qu'il avait pour eux. Harry n'en avait jamais.
Et un jour, ça arrivera aussi avec Eggsy. Un jeune homme aussi énergique et spontané ne peut pas rester avec un homme qui ne regarde que dans le passé, qui passe son temps à le critiquer et à profiter de lui. Un jour, Eggsy ira plus vite que lui. Que se passera-t-il quand il comprendra qu'Harry ne peut plus le suivre sur le terrain et dans la vie ? Quand il ne pourra plus épouser son corps comme il le souhaite ? Le temps passe si vite qu'il n'aura jamais le temps de vivre ce qu'il a envie de partager avec son amant.
Il a l'impression d'avoir gâché sa vie et d'être en train de pousser son jeune amant à faire de même. Mais Harry n'a jamais su être courageux. Il feint le courage comme le meilleur des acteurs mais, au fond de lui, il a peur. Peur de se retrouver seul face à ses regrets, ses remords, ses souvenirs qui ne lâcheront jamais. Il ne sait pas laisser le passé derrière lui.
Si seulement il savait encore pleurer…
« Putain, j'en peux plus. Je te jure, la prochaine fois qu'elle m'appelle pour déplacer ses meubles, je dis non. »
La portière claque fort, la carlingue bouge. Il ouvre les yeux et se retourne vers le jeune homme qui occupe sans arrêt ses pensées et qui vient de s'assoir dans la voiture en soufflant, les joues rougies par l'effort.
« Pas que j'en sois capable en fait. Mais elle m'a fait changer tout le salon, Harry. Tout ! Et heureusement que t'as appelé finalement parce que j'y serais encore, sinon. D'ailleurs, elle t'en veut d'avoir annulé le repas. En plus, Daisy était trop déçue que tu viennes pas. Tu vas le payer cher, mon vieux. »
Harry n'écoute rien, évidemment. Il admire juste les lèvres d'Eggsy bouger sans discontinuer. Il regarde ses iris bleues pétiller quand il prononce le nom de sa sœur, des micros rides se formant au coin de ses yeux. Et son cœur se réchauffe spontanément, les souvenirs de leurs étreintes remplaçant les désillusions tristes de son passé.
« Et tu sais que quand ma mère a une idée quelque part, elle l'a pas ailleurs. Mais je suppose que c'est important. On va où ? Tu m'as pris un costume d'ailleurs ? Si je fais une mission habillé comme ça, je vais me faire trucider par Merlin. »
Le sourire qui éclaire le visage d'Eggsy à cet instant ravive la flamme qu'il croyait avoir perdue ce matin. Parce que le sourire d'Eggsy peut être aussi doux que de la soie, aussi terrifiant qu'une nuit sans étoile, aussi effronté que le gars de l'East End qu'il est toujours. Le sourire d'Eggsy est une force capable de déplacer des montagnes, de rompre la mélancolie et Harry y puise l'énergie nécessaire pour vivre. Juste vivre. Vivre comme il l'entend, faire qu'il souhaite vraiment parce qu'il en a envie.
Il n'a pas à se préoccuper du passé et encore moins du futur. Il n'a pas à vivre avec ses regrets et ses remords. Le présent est beau parce qu'il le partage avec la bonne personne, celle qui a su ouvrir le cœur au gentleman sévère qu'il croyait être. Parce qu'Eggsy a détruit chacune de ses certitudes et qu'il se rend compte qu'il adore ça.
« Harry ? Ca va ? »
La main délicate qui caresse sa joue le ramène sur Terre, vers eux. Alors, il secoue la tête et rapproche sa bouche de celle étirée en une moue inquiète. Le levier de vitesse lui rentre dans les côtes, la ceinture de sécurité le maintient en arrière mais rien n'aurait pu l'empêcher de montrer, par un baiser, à Eggsy combien il lui est précieux et nécessaire. Vital. Ses lèvres bougent, mènent une danse qui ne ressemble qu'à eux. Lorsqu'Eggsy se retire doucement, sa main a glissé dans son cou et il a l'air bien. Comme lui.
