Para 23

Dimanche 7 octobre 2012 : 8h49

Blair se réveilla dans leur nouveau lit, dans leur nouvelle chambre, dans leur nouveau foyer.

Elle ouvrit un œil, puis deux et observa son mari qui dormait à ses côtés. Elle adorait le regarder dormir, quand ses traits étaient détendus, quand aucun souci ne venait perturber ses pensées, quand aucun cauchemar ne venait troubler ses songes.

Ils étaient rentrés tard la veille. La soirée avec Évelyne (et Bart) avait duré plus longtemps que prévu. Ils n'étaient pas pressés de rentrer, parce qu'ils savaient qu'ils ne s'endormiraient pas avant tôt sur le matin. Pas parce qu'ils seraient toujours en mode « lune de miel » non, l'humeur serait définitivement passer à autre chose.

La veille, chacun s'était appliqué à ne pas parler de la journée du lendemain. Chacun avait célébré la nouvelle vie qui grandissait en elle plutôt que de penser à celle qui s'était éteinte l'année précédente.

Les souvenirs étaient trop douloureux et aucun d'eux ne savaient vraiment comment gérer les choses. Ils avaient donc tenter d'entourer les futurs parents de la seule chose qu'ils étaient en mesure de leur apporter, leur amour et leur soutien ainsi que l'espoir d'une vie meilleure, une vie nouvelle.

Elle avait fermé les yeux, enroulée dans les draps, entre ses bras, même si le sommeil ne l'avait pas encore gagnée. Elle savait qu'elle ne trouverait pas facilement le pays des rêves et pas seulement parce que c'était la toute première fois qu'ils dormaient là.

Chuck l'avait serrée tout contre lui et elle avait écouté le battement de son cœur qui cognait à un rythme régulier dans sa poitrine, comme une berceuse. Le bruit sourd lui assurant qu'il était toujours là, qu'il ne la laisserait jamais, plus jamais.

Il avait veillé sur elle pendant plusieurs heures avant de sombrer lui-même dans les limbes, elle en était certaine. Elle étudia ses pectoraux qui se soulevaient et s'abaissaient lentement. Il avait droit à encore un peu de répit avant que la journée ne commence.

Une fois qu'il aurait ouvert les yeux, la réalité se rappellerait à lui et il n'aurait de cesse de vouloir prendre sur lui pour lui épargner la douleur de la perte. Il chercherait [et trouverait] tous les moyens, ferait tout ce qui serait en son pouvoir, pour la réconforter sans se préoccuper de sa propre peine.

Ils venaient de passer leur première nuit dans leur nouvelle maison. Comme un signe du destin, qui s'amusait avec eux depuis toujours semblait-il. Sauf que cette fois, il paraissait leur sourire.

L'an dernier, le destin lui avait arraché ce qu'elle avait de plus cher. Cette année, il lui offrait une nouvelle chance. Une nouvelle chance d'être heureuse, une nouvelle chance d'être mère, une nouvelle chance de vivre avec l'homme qu'elle aimait. Elle plissa les paupières du plus fort qu'elle le pouvait et pria avec toute sa ferveur pour que cette chance ne lui soit pas retirée encore une fois.

La date n'était sans doute pas un hasard. Chuck ne laissait rien au hasard. L'année précédente, elle ne le savait pas encore, mais ce serait la pire journée de toute sa vie. Celle où elle avait perdu une partie d'elle-même, où elle avait bien failli perdre son autre moitié par la même occasion.

Non, Chuck ne laissait rien au hasard. Ce n'était pas par hasard s'il avait voulu qu'ils se marient si vite. Ce n'était pas par hasard s'il l'avait emmenée dans les Hamptons les deux dernières semaines, s'appliquant à lui faire oublier le monde à l'extérieur.

Ni s'ils étaient rentrés le samedi et non le dimanche, au lieu de profiter du dernier jour de leur escapade.

Chuck la connaissait mieux qu'elle ne se connaissait. Il savait qu'elle n'aurait pas supporté être ailleurs qu'à New York aujourd'hui. Encore moins d'être sur la route à l'arrière d'une limousine pendant des heures pour faire le trajet.

Il remua et se tourna vers elle, l'emprisonnant dans son embrase. Elle respira son odeur boisée et la laissa s'instiller en elle jusqu'à l'enivrer.

- Bonjour ma beauté, marmonna-t-il en posant ses lèvres dans le creux de son épaule.

- Bonjour mon amour, chuchota-t-elle en passant ses doigts dans ses cheveux en bataille.

Elle sentit son petit sourire sur sa peau nue.

Soudain, chacun des muscles de son corps se crispa.

Il venait de prendre conscience de quel jour on était.

Elle se serra un peu plus contre lui. Il l'attira plus près.

Ils restèrent soudés l'un à l'autre pendant un temps indéterminé. Les heures, les minutes, les secondes n'étaient plus que des notions abstraites qui ne s'appliquaient pas à eux.

Puis, tendrement, délicatement, il déposa de petits baisers dans son cou avant de lui murmurer qu'il l'aimait plus que tout.

- Je t'aime aussi, répondit-elle d'une voix ou s'entendait les trémolos.

Il la tint à nouveau tout contre son cœur un temps indéfini puis il quitta lentement les draps et elle le suivit dans la pièce d'eau.

Pas d'ébat sauvage sous la douche, ni de regard lubrique, aucun grognement animal ou gémissement ne s'échappèrent de la cabine.

Juste deux corps qui se frottaient l'un contre l'autre, qui avaient besoin de se toucher pour continuer à exister. Des gestes emplis de douceur et des caresses pour apaiser la brûlure de la blessure encore bien trop présente et bien trop vive, l'amour pur et vrai qui les unissait l'un à l'autre.

Lorsqu'il remonta la fermeture éclair dans son dos, Chuck passa ses paumes sur son ventre et les garda là un instant. Dans le silence, elle posa ses mains sur les siennes et inspira profondément.


Dimanche 7 octobre 2012 : 11h13

Arthur retira sa casquette et les salua d'un sobre petit mouvement de tête avant d'ouvrir la portière de la limousine.

Installés dans les fauteuils de cuire, la jeune femme laissa aller sa tête sur son épaule et chercha ses doigts.

Il porta sa main à sa bouche et la pressa contre ses phalanges.

La conduite du chauffeur était lente et défensive.

Le véhicule stationna devant un fleuriste et Chuck en descendit, seul.

Blair resta dans l'habitacle, bien à l'abri, les mains un peu perdues sans les siennes auxquelles se raccrocher, son esprit voyageant dans le passé, remontant les jours, les semaines, les mois, souhaitant pouvoir modifier le cours du temps.

Quand il revint dans la voiture, il déposa précautionneusement le bouquet de pivoines mauve sur le siège en face d'eux et noua à nouveau ses phalanges aux siennes.

Elle caressa sa pommette de sa main libre et posa son front contre le sien.

A nouveau la notion du continuum espace-temps perdit toute valeur pour eux.

Enfin, il frôla ses lèvres d'un baiser avant de l'attirer tout contre lui, une fois de plus.

Blair garda sa paume droite à plat sur le cœur de Chuck bien après qu'Arthur n'ait arrêté le moteur.

Soudain, elle se détacha de lui, sans précipitation et agrippa les tiges de ses fleurs préférées.

Il ouvrit la portière et quitta la limousine.

Elle le rejoignit quelques seconde plus tard.

Ils parcoururent les quelques cent mètres qui les séparaient de l'endroit où leur vie avait basculée dans l'horreur un an plus tôt.

Arrivés là, il se stoppèrent un instant en reconnaissant les silhouettes de Nate et Serena qui les attendaient.

Le jeune Archibald remercia Arthur d'un mouvement de tête et ce dernier y répondit de la même manière.

Serena rassembla son courage et fit un petit sourire à sa meilleure amie, qui s'avançait maintenant vers elle au bras de Chuck.

Le sujet n'avait pas été abordé la veille, personne ne souhaitant gâcher la bonne nouvelle et ramener les jeunes mariés à ce jour cauchemardesque. Cependant, ils connaissaient assez leur amis pour savoir qu'ils viendraient ici aujourd'hui. Ils ne pouvaient pas être ailleurs en ce jour, eux non plus.

Nathaniel, qui avait vécu cette horrible expérience en directe avec eux, posa affectueusement une main sur l'épaule de celui qu'il considérait comme un frère et ce dernier lui adressa un regard plein de reconnaissance pour son soutien avant de déposer le bouquet à l'endroit de l'accident.

Serena entrelaça ses doigts dans ceux de Blair et se tint à ses côtés tandis que le bras de son mari soutenait la brune dans son dos et qu'elle s'agrippait à sa taille.

Ils respectèrent quelques instants de silence, dans le recueillement, serrés les uns contre les autres, s'appuyant sur leur amour et leur amitié éternelle pour faire front devant les difficultés de la vie. Ils avaient toujours réagi comme ça. C'était un réflexe de défense naturel quand le monde les agressait si violemment qu'il n'y avait aucune réponse ni réplique possible.

Ils étaient là, tous les quatre pour témoigner qu'ils n'oublieraient jamais mais ne rendaient pas les armes pour autant. Ils se battraient tant qu'ils pourraient pour avoir accès à cette part de bonheur à laquelle ils avaient droit.

Bien sûr, ils avaient laissé des bouts d'eux, perdus en chemin. Bien sûr, il y avait ces douleurs qui ne pourraient jamais que s'estomper, qui demeureraient en eux à jamais, avec lesquelles ils avaient appris à vivre et qui remontaient à la surface à certains moments, parfois les moins opportuns. Bien sûr, il y avait cette rage au fond de leurs cœurs qui grondait contre les injustices de la vie.

Cependant, il y avait aussi cette envie de surmonter leurs peines et leurs souffrances, de continuer à avancer, de saisir les nouveaux rayons de soleil qui éclairaient leur chemin d'une lueur nouvelle et leur faisait miroiter le bonheur, presque à portée de main. Si près, qu'ils n'avaient pas le droit, au nom de tout ce à quoi ils avaient renoncer, de s'en détourner.

Serena enfuit sa main libre dans la poche de son nouveau Chanel couleur taupe et en ressortit une feuille pliée en quatre. Elle avait trouvé cette chanson par hasard en surfant sur le net et les mots lui étaient allés droit au cœur, ils lui paraissaient appropriés pour ce moment.

Elle jeta un œil à son frère et à sa meilleure ami qui lui répondirent par un hochement de tête.

C'est une évidence *

Mais j'ai besoin de toi

Pas comme les autres pensent

C'est bien plus fort que ça

Dans l'ombre immobile

Les mots qu'on dit tout bas

De peur d'être futiles

Nos âmes sont parfois

Si fragiles

Quand la vie souffle sur nos corps

Fatigués de leur pauvre sort,

Mais qui s'enivrent encore.

Si fragiles

Les rires de nos rêves d'enfants

Qui à force de faire semblant

S'envolent, tout doucement

Dans le vide immense

Quand le vent nous murmure

Qu'il faut saisir sa chance

Les mots qui nous rassurent

Brisons les silences

Délaissons nos armures

Pour calmer nos souffrances

Au fur et à mesure

Si fragiles

Ces coups du sort ces petits riens

Cachés dans l'ombre du destin

Quand il nous tend la main

Si fragiles

Ces cris qui appellent au secours

Et disparaissent au petit jour

Et ressemblent à l'amour

Si fragiles

Comme la nuit qui ne s'écoule pas

Prisonnière entre toi et moi

Dans l'hiver et le froid

Si fragiles

Comme le souffle de ces instants

Presque aussi libres que le vent

Aussi forts et pourtant

Oh ! Si fragiles


Dimanche 7 octobre 2012 : 13h22

Dans la limousine, le silence était toujours de rigueur. Aucun mot ne pouvait exprimer ce qu'ils ressentaient. Ils n'auraient été qu'injures. Ils puisaient le réconfort dans la présence des uns et des autres tout simplement.

Serena resserra ses phalanges autour de celles de Blair, qui restait sa tête dans le creux de l'épaule de Chuck.

Ce dernier gardait son nez enfuit dans les cheveux de la brune, au sommet de son crane, la maintenant aussi près de lui que possible tandis que la chaleur du bras de Nate, assis à sa gauche, qui frôlait le sien, était suffisante pour lui faire comprendre qu'il pouvait s'appuyer sur son ami.

Arthur se gara le long du trottoir devant la nouvelle adresse du couple et ils sortirent du véhicule chacun à leur tour.

La porte s'ouvrit sur Dorota qui les accueillit avec tout le tact dont elle savait faire preuve dans les situations délicates.

Un lunch léger les attendaient et aucun n'osa braver le regard de la femme en refusant de manger.

Même Blair, s'obligea à avaler quelques bouchées. Elle avait une autre vie dont elle devait prendre soin et elle ne voulait surtout pas rajouter à l'inquiétude de Chuck.

Lentement, mais sûrement, la vie reprit doucement ses droits.

Tout commença par un petit sursaut de la future maman. Une sensation étrange, s'emparant d'elle au creux de ses entrailles, qu'elle n'identifia que quelques secondes plus tard quand elle recommença.

Son mari, qui avait les yeux braqués sur elle quasiment en permanence, lui adressa une question silencieuse.

Elle pouvait voir la préoccupation sur son beau visage. Il tentait d'être fort pour eux mais à l'intérieur la bataille était rude. Elle ne pouvait que l'en aimer d'avantage à chaque seconde.

- Je crois que j'ai senti le bébé bouger, clarifia-t-elle.

Chacun se figea autour de la table et un sourire naquit sur ses lèvres quand la sensation revint une troisième fois.

Le cœur de Chuck flancha. Il se raccrochait à tout ce qu'il pouvait depuis son réveil, principalement sa femme et l'enfant qui grandissait en elle, qui avaient besoin de lui. Un frisson le traversa comme ses souvenirs le ramenait à l'échographie à laquelle il avait assistée.

Blair saisit sa main et la posa sur son ventre mais le mouvement était bien trop faible pour qu'il puisse le percevoir. Elle n'était même pas certaine elle-même que ce soit vraiment ça.

Cependant, lorsque ça se reproduisit une fois de plus, elle ne douta plus que ce soit son fils qui se manifestait. Peut-être voulait-il, lui aussi, lui signifier qu'il était là pour la soutenir en ce jours de souvenir malheureux.

Mais le plus important en cet instant, c'était que lui était là. Il était vivant et elle devait à ses fils de ne pas s'appesantir sur le passé et de regarder vers l'avenir.

Elle plongea dans les prunelles sombres de son mari et il sut qu'ils arriveraient au bout de cette journée.

Leur première journée dans leur nouvelle maison, la première journée de leur nouvelle vie, pleine de promesses de joie et de bonheur à venir.

Il ne pouvait pas percevoir les mouvements du bébé, c'était encore bien trop tôt et bien trop ténu pour que cela puisse traverser la paroi utérine mais il savait qu'il se manifestait pour témoigner que la vie continuait et qu'ils n'avaient pas le droit de l'oublier.

Il posa ses lèvres sur celles de sa femme, qui goûtaient le raisin qu'elle venait de croquer.

- Je vous aime, chuchota-t-il à son oreille.

- Nous aussi, répondit-elle avant de se lever.

Serena la suivit des yeux, incertaine de la réaction de la brune.

- Qui veut voir la première échographie de notre fils ? demanda cette dernière avec un sourire, son cœur subitement moins lourd.

- Moi, répondit promptement le blonde en quittant la table à son tour.

Nate jeta un œil à son ami de toujours qui lui répondit par un regard d'assentiment.

Blair faisait ça pour lui avant tout. Elle souhaitait ardemment qu'il puisse partager le message que leur enfant en devenir venait de lui délivrer. Il aimait cette femme de plus en plus fort à chaque seconde qui passait.

Il entassa quelques fruits dans une assiette et alla rejoindre son épouse qui avait déjà pris place sur le canapé. Il s'installa à ses côtés et posa la nourriture sur les genoux de la future maman avant de passer un bras autour de ses épaules.

Cette dernière appuya sur le bouton de la télécommande en enfournant une cerise dans sa bouche et se cala contre son mari pour s'émerveiller du spectacle qui commençait et ravivait l'espoir dans leurs cœurs.

Le soleil pouvait luire après l'orage, même après les pires tempêtes.


* « Si fragiles » Jessica Marquez