Elle était maintenant enceinte de 4 mois et demi. Ça ne se voyait pas encore beaucoup, sauf pour un œil exercé, et heureusement, les malaises matinaux avaient disparu rapidement. Dans le fond, cette grossesse se passait pour le mieux et elle n'était pour l'instant pas gênée du tout dans sa vie quotidienne.

Une grosse voiture se tenait devant le portail et elle se demanda qui pouvait bien venir la voir. Depuis 2 mois maintenant, elle ne recevait plus que la visite de Sandy, son amie sage-femme qui l'aidait à suivre sa grossesse. Et les livreurs. Sauf que cette voiture ne ressemblait pas du tout à une voiture de livraison. Alors qui?

- "Résidence le Fort bonjour. Que puis-je pour vous?

- Emily, c'est Sam, tu peux nous ouvrir, on a un blessé.

- Sam!?

- Ben oui, alors, tu nous ouvres?

- Heu… oui, bien sûr!"

Sam? Vivant? C'était quoi cette histoire? Et pourquoi personne ne l'avait prévenue? Mais si Sam était là, ça voulait dire que Dean arrivait, elle allait enfin le voir et pouvoir lui dire…

Le cerveau totalement en surcharge, elle sortit sur le perron pour les attendre, tellement heureuse de les revoir.

Mais l'homme qui sortit par la portière passager ne ressemblait pas du tout à Dean. Pas plus que le blessé qui s'extirpait tant bien que mal de la plage arrière. Sam sortit également de la voiture et elle comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas. Depuis qu'elle était enceinte, une des seules choses qui avait changé, c'était qu'elle voyait maintenant l'aura des gens en permanence. Bien sûr, elle les percevait depuis toujours, mais seulement par intermittence, et seulement dans certaines conditions. Mais depuis quatre mois, toutes les personnes qu'elle croisait étaient entourée d'un halo coloré et pulsant.

Mais ce qu'elle voyait chez Sam, c'était… rien. Ou presque. Alors qu'elle distinguait parfaitement celle des deux autres hommes, lui avait juste une sorte de reflet pâle autour de la tête. Comme si seul son cerveau était encore vivant, et que le reste était mort. Pour autant, elle ne voyait pas de marque inquiétante ou démoniaque, mais ce vide à lui seul était suffisamment effrayant. Mais déjà, il montait les marches vers elle pour la serrer dans ses bras.

- "Em, ça me fait tellement plaisir de te revoir!

- Moi aussi Sam, mais comment? Tu étais dans la cage!

- Je ne sais pas, et pour tout dire, je m'en moque. Je suis vivant, c'est tout ce qui compte.

- Et où est Dean?"

Mais avant qu'il ait pu répondre, l'homme qui soutenait le blessé les interrompit.

- "Est-ce qu'on peut remettre les retrouvailles à plus tard et s'occuper de sa blessure?

- Heu, oui, bien sûr, entrez, c'est juste à gauche."

Sam reprit, alors qu'ils pénétraient tous dans la maison.

- "Je te présente Samuel, mon grand-père, chasseur comme moi, et Christian, mon cousin, lui aussi dans le métier.

- Enchantée."

En réalité, elle était tout sauf enchantée. Ce Samuel ne lui revenait pas du tout, son aura était très peu engageante et certaines fluctuations laissaient supposer plus de liens avec le monde démoniaque qu'habituellement chez les chasseurs. Le cousin lui était normal, bien que clairement reconnaissable comme un traqueur de démon. Ce type d'activité laissait en effet une marque caractéristique qu'elle connaissait bien. Et accessoirement, il avait l'épaule démise, des bleus et des lacérations diverses. Bref, la routine d'une bagarre ayant mal tournée.

Elle prépara le nécessaire pour le remettre en état et profita d'avoir les mains occupées pour réfléchir. Sam n'avait pas répondu à sa question concernant son frère, ni sur comment il se retrouvait tout à coup en compagnie d'un grand-père, censé être mort lui aussi si elle se souvenait bien de ce que les garçons lui avaient dit, et d'un cousin sorti d'on ne sait où. Et évidemment, ce qu'elle avait perçu de Sam la préoccupait vraiment. Et depuis quand l'appelait-il "Em"? Que s'était-il donc passé dans la cage? Il fallait qu'elle tire tout ça au clair, mais quelque chose lui souffla qu'elle ferait mieux d'être prudente et d'en dire le moins possible. Elle espérait surtout qu'aucun d'entre eux ne remarquerait qu'elle était enceinte, mais c'était heureusement peu probable. Elle portait ce jour-là un vieux sweat un peu large et un pantalon de training défraichi enfilé à la hâte quand le bouton de son jean avait refusé de se fermer sans qu'elle ait l'impression d'étouffer. Bref, elle avait surtout l'air de quelqu'un qui se laisse un peu aller, ce qui laissait à penser que la lourdeur de sa silhouette venait sans doute de trop de chips plutôt que d'autre chose. D'autant qu'ils n'avaient aucune raison de soupçonner quoi que ce soit.

Une fois le cousin réparé et installé confortablement, le bras en écharpe et de la morphine dans les veines, elle proposa à Sam et Samuel de se joindre à elle pour boire quelque chose. Ils acceptèrent et tous les trois se retrouvèrent autour de la table de la cuisine.

- "Alors Sam, dis-moi, où est Dean?

- Il est sur une autre affaire, il ne pouvait pas nous accompagner cette fois.

- Il va bien?

- Oui oui, très bien.

- Je suis contente de l'entendre. Passe-lui le bonjour de ma part tu veux.

- Bien sûr."

Elle savait qu'il mentait, mais elle ne savait pas pourquoi il faisait ça. Est-ce que vraiment il n'avait pas revu son frère? Est-ce que c'était possible, avec tout ce qu'ils étaient l'un pour l'autre? Mais en même temps, il n'était tellement pas lui-même qu'elle en avait presque la nausée à le regarder.

- "Et dis-moi, qu'est-ce qui a mis ton cousin dans un état pareil."

Alors qu'elle écoutait d'une oreille le récit du nettoyage d'un nid de vampires qui avait légèrement dérapé, elle observait le plus discrètement possible le grand-père providentiel et sa drôle d'aura. Et plus elle la détaillait, plus elle se sentait mal à l'aise. Ce type lui faisait peur à vrai dire. Et elle n'aurait jamais cru pouvoir avoir peur de quelqu'un alors que Sam était avec elle, mais quelque chose lui disait qu'il ne lèverait pas le petit doigt pour elle dans son état.

Mais jouant le jeu de l'hôtesse accomplie, elle les invita à passer la nuit chez elle. C'est là qu'ils lui fournirent un prétexte parfait pour passer dans son labo. Ils voulaient des amulettes de guérison et de protection pour eux trois. Elle descendit donc préparer le nécessaire et en profita pour pratiquer le rituel qui lui permettait de voir les âmes. Elle avait hésité, ne sachant pas bien quel effet ça pourrait avoir sur le bébé, mais l'état de Sam était trop grave pour qu'elle ne fasse rien, et elle avait pris toutes les précautions possibles. Les amulettes dans les mains, elle remonta retrouver ses hôtes et vérifier par la même occasion l'état de son patient.

Il dormait toujours, son âme pulsant doucement dans le sommeil. Elle était assez banale pour tout dire, et Emily ne s'y intéressa que comme une garantie que le sort avait fonctionné. Elle lui glissa l'amulette autour du cou et partit à la recherche des deux autres. Mais quand elle sortit de la chambre, elle failli rentrer dans Samuel qui semblait venir à l'infirmerie. Sauf qu'elle avait cru entendre le bruit de la deuxième marche de l'escalier, comme s'il venait tout juste de redescendre de l'étage. Hors, elle ne se souvenait pas l'avoir autorisé à fouiller chez elle. Elle lui adressa un sourire aussi peu sincère qu'une promesse de politicien et échangea avec lui quelques banalités sur l'état de Christian avant de lui donner l'amulette qu'elle avait faite pour lui, et qui contenait une petite dose ajoutée de lutte contre la possession et les influences démoniaques, ça ne pouvait pas lui faire de mal. Mais surtout, pendant ce temps, elle étudiait l'air de rien son âme, nettement plus intéressante que celle de son petit-fils endormi.

L'âme de Samuel était de toute évidence torturée. Voilée, ternie, avec des reflets de couleurs boueuses, comme cherchant à se dissimuler, elle avait aussi quelque chose de… mal ajustée. Un peu comme si on l'avait fourré n'importe comment dans ce corps, façon bourrage de tiroir à chaussette et qu'elle se retrouvait en boule et emmêlée. Ou comme si quelqu'un avait ressuscité le corps et flanqué l'âme dedans sans aucun soin. Ce qui n'était pas un état enviable, et qui était même franchement perturbant à regarder. Mais ça expliquait aussi l'aura désagréable du bonhomme. Même s'il n'était sans doute pas responsable de son état, ce qui était sûr, c'est qu'elle n'avait décidemment aucune raison de lui faire confiance. Et même, elle allait le surveiller d'autant plus près.

Elle prétexta d'ailleurs un appel à passer et monta dans son bureau enclencher toutes les caméras de surveillance et leurs enregistrements, au cas où. Et elle en profita pour vérifier celles de l'étage et surtout du bureau, qui tournaient en permanence, tout comme celles du labo, les deux points névralgiques de la maison. Effectivement, Samuel était venu à l'étage, mais d'après ce qu'elle pouvait voir, il s'était contenté de juste faire un tour d'horizon, sans rien toucher. C'est en regardant les moniteurs qu'elle vit que Sam s'était installé dans le salon, à moitié caché dans un des grands fauteuils à oreillettes. Evidemment, par caméra interposée, elle ne pouvait pas voir son âme, mais l'expression qu'il arborait n'annonçait rien de bon. Elle respira un grand coup, tâchant de se préparer à tout, et descendit le retrouver, non sans fermer soigneusement à clé son bureau, avec un verrou physique et magique. Si le grand-père voulait continuer son repérage par une fouille en règle, elle voulait le savoir.

Sam lui tournait le dos et elle profita de l'instant où elle le verrait avant qu'il ne la voie pour chercher à comprendre ce qu'il se passait. Et elle se félicita d'avoir une seconde ou deux pour se recomposer un visage quand elle reçut en pleine figure la pire des surprises. A la place où devait se trouver l'âme du jeune homme, cette âme qu'elle connaissait si bien, il n'y avait… rien. Juste une sorte de creux, avec un vague, très vague reste de luminescence qui entourait l'emplacement vide. Juste de quoi le maintenir en vie sans doute.

C'était à vrai dire assez atroce à voir. Elle était médecin, et les difformités, malformations ou plaies diverses et variées ne lui faisaient plus grand-chose. Mais voir un être humain sans âme, c'était… obscène. Et quelqu'un qu'elle appréciait en plus… Elle sentit un énorme poids lui tomber sur l'estomac. Mais il fallait faire semblant de rien. Elle aurait pu dire quelque chose, bien sûr, mais à la simple pensée d'évoquer cette horreur tout haut, son ventre sembla entamer des loopings. Tant pis, elle devrait la jouer hôtesse parfaite et polie, et espérer que la potion cesserait vite de faire effet, qu'au moins cette vision d'horreur ne la poursuive pas trop longtemps. En attendant…