Chapitre 7 :
Pour une fois dans sa triste vie il était bouche bée.
L'exploit de le laisser coït et à cours de mots aurait pu susciter un vif émoi dans d'autres circonstances. Pour cela encore aurait-il fallu des témoins et un décor un peu moins ancré dans le registre du macabre. Non pas qu'il ne soit pas habitué, depuis le temps qu'il composait avec son maudit œil gauche il avait eu le temps d'en voir des horreurs !
Mais de ce type alors là jamais.
Il en reviendrait presque aux mains avec la l'Akuma qui l'avait trainé ici mais – hélas ! – il s'était d'ors et déjà occupé de son cas. Le petit tas de ferraille calciné à ses pieds en témoignait.
Certes il s'était montré un peu imprudent, concentré sur la première ligne de front du nuage d'Akuma il n'avait pas vraiment fait attention à ceux qui avaient réussi à passer entre ses tirs nourris. Mais pourquoi, alors qu'il y avait tout un tas de crétin qui couraient dans tous les sens sur le pont, avait-il fallu que cet imbécile d'Akuma l'attrape lui ? Il fallait avoir une poisse légendaire ! Et puis non content de lui faire prendre l'air - pendu par un pied et la tête en bas - il l'avait ramené d'où il venait… en Chine ! Un pas en avant, trois pas en arrière !
Avec ça la seule conversation à laquelle il avait eu droit pendant le trajet se limitait à « à quelle sauce vais-je te manger mon petit exorciste ? ».
Brillant.
Allen ferma les yeux et se frotta machinalement les tempes, règle numéro un : surtout tâcher de conserver son calme en toute circonstance. Un sourire ironique lui tordit la bouche quand il risqua un autre coup d'œil vers le ciel, ho oui il aurait toutes les raisons d'être calme si seulement il savait ce qu'était ce… cette… ce machin là !
« Non mais c'est sensé représenter quoi franchement… Dit-il à voix haute. Un géant-tronc sans tête ? Bienvenue au musée des horreurs. »
Devant lui se dressait un gigantesque buste oscillant entre le blanc et le verdâtre à la poitrine percée. Une auréole ceignait la base de coup, juste au-dessus d'une crois latine des plus inquiétante. Car si les Akuma se distinguaient facilement par leurs pentacles, alors les croix étaient l'apanage de l'Innocence…
« Quoique c'est plus totalement vrai avec la famille psychotique… Et moi qui commence à parler tout seul, c'est le premier signe de la folie, ce n'est pas bon signe tout ça. »
Comment pour lui confirmer l'évidence il entendait les Akuma ricaner, ils s'étaient massés tout autour du buste hideux et dans un hurlement unanime ils lancèrent la charge en ignorant complètement l'exorciste présent.
Sans crier gare l'impensable apparition se mit à tournoyer sur elle-même, la puissance même irradiait des ouvertures de ses bras et de son cou, éclairait brutalement les environs qui ne résistèrent pas à ces rayons dévastateurs.
Allen se recroquevilla instinctivement et attendit que la vague fusse passée dans un terrible grondement de fin du monde. Quand il se redressa, pantelant, se fut pour affronter la vision apocalyptique de ce paysage ravagé. Lors de la contre-attaque une grande partie des Akuma avait été désintégrée et ceux qui restaient se regroupait déjà pour attaquer à nouveau.
« Le Rejeté a tué beaucoup des nôtres ! Piaillait l'un d'entre eux.
Monsieur le Comte nous l'avait bien dit. Ce type est un os !
On doit récupérer son Innocence ! »
Son Innocence ? pensa Allen. Alors ce… truc serait un exorciste ?
Puis lui revint en mémoire l'une des rares fois où sont maître avait bien voulu lui enseigner quelque chose.
« Les Rejetés, disait-il bouteille en main, sont des exorcistes renégats. Ils se sont détournés de leur voie sacrée et Dieu leur a ôté tout ce qu'il leur a donné, que ce soit l'Innocence ou la vie on n'y échappe pas… »
Il avait oublié de me préciser que c'était dans un grand et grotesque feu d'artifice… De combien de choses dans ce genre a-t-il encore omis de me toucher deux mots ?
Et surtout que devait-il faire au juste ?
De tout évidence, et qui qu'il soit, le Rejeté était fou de douleur et peut-être même ne discernait-il plus l'ami de l'ennemi. Risqué donc de s'en approcher. Une petite voix dans sa tête lui susurrait de prendre gentiment la poudre d'escampette là où le sens de l'honneur d'un autre exorciste l'aurait poussé à se jeter dans la bataille corps et âme. Si l'Innocence jugeait ce pauvre gars indigne d'être son porteur il ne pouvait rien y faire, l'un dans l'autre qui était-il pour s'opposer à la justice divine ?
« Ha foutue conscience… Fit Allen en mimant le désespoir. On peut plus rien pour lui hein ? Je me demande bien ce qu'il a fait… »
En quinze ans de parasitage, jamais son Innocence ne l'avait ennuyée… et pourtant Dieu seul savait qu'il n'était pas un bon samaritain. L'acte devait être monstrueux alors, dans le cas contraire voilà belle lurette qu'Allen serait gentiment rentré dans rangs pour échapper au courroux du cristal divin.
S'il le faut le pauvre type était bien plus chrétien que je ne le serais jamais en un siècle…
Allen tourna les talons dans l'espoir de mettre le plus de distance entre lui et le Rejeté. Quelque chose ne collait pas dans cette histoire mais il n'arrivait pas à y mettre le doigt dessus. Il avait la certitude que tout cela n'était qu'une mise en scène mais pourquoi ? Pourquoi l'Akuma l'avait-il kidnappé lui ? Pourquoi devait-il voir l'exorciste déchu ? Mais surtout qui se cachait derrière cela ?
Il se plongea si profondément dans ses pensées qu'il ne vit pas une silhouette sombre se faufiler entre les arbres dans son dos. Sans aucun signe précurseur une lumière aveuglante traversa le ciel, suivit de prés par une onde de choc titanesque. Allen fut propulsé au sol et un cri à glacer le sang lui vrilla les tympans. La peine qu'il véhiculait lui donna des vertiges, il gémit et se plaqua les mains sur les oreilles dans l'espoir de l'atténuer.
Pitié que ça s'arrête…
Et aussi soudainement que le chao avait surgit, le monde autour de lui revint silencieux et sombre. Allen attendit quelques secondes et une pierre lui tomba dessus. Lentement, il se redressa et parcourut les environs du regard, incrédule. La forêt avait proprement était soufflée, il ne subsistait pas la moindre feuille sur les bambous et beaucoup avait été promptement tranchés ou bien calcinés. Une douce lueur accrocha son regard et en se tournant il découvrit à ses pieds une Innocence.
La pierre verte et scintillante lui apparut sous un tout autre jour : Cette chose était puissante, puissante et trop dangereuse pour qu'elle fût prise à la légère. Allen la considéra avec méfiance, conscient qu'elle n'était pas tombée là par hasard. L'Innocence avait voulu qu'il la retrouve et à présent il faisait face à un nouveau dilemme : devait-il s'en saisir ou bien la laisser là ?
Son bon sens lui disait qu'il y avait une anguille sous roche : c'était un test. S'il ne la prenait pas alors peut-être que sa propre Innocence allait le rejeter et ce n'était pas comme s'il pouvait l'abandonner et fuir l'Ordre et les Akuma. Il avait beau le détester pour tout le malheur qu'il lui avait apporté, on n'abandonne pas son bras gauche comme ça !
Allen respira à fond et tendit une main hésitante vers l'Innocence inerte, au début il se contenta de l'effleurer comme s'il risquait de s'y brûler. Il ne se passa rien, il poussa un soupir de soulagement puis il consentit à la prendre dans sa paume.
« Bien, maintenant tu peux me la donner gentiment. »
Allen faillit sursauter, il ne l'avait pas entendu approcher. Il voulu bondir sur ses pieds pour faire face à l'autre personne mais il fut interrompu dans son élan par une poigne de fer qui le plaqua par terre. Il eut le souffle coupé par le choc mais déjà il balançait ses deux pieds dans l'abdomen de son agresseur. Cependant ses bottes ne rencontrèrent aucune résistance et il tressauta lamentablement. Pourtant aurait bien dû toucher son adversaire. Les yeux d'Allen s'agrandirent quand il réalisa qu'il venait juste de passer à travers.
« Ho c'est toi ? A. le tricheur, ça par exemple ! Ricana-t-il en relâchant le jeune exorciste. »
Allen le dévisagea avec méfiance, il était certain de n'avoir jamais vu ce type mais d'un autre côté sa voix lui disait quelque chose. Sauf que pour Allen il était tout à fait normal qu'il ne se souvienne pas d'avoir plumé un type avec la peau grisâtre et des croix sur le front.
« Encore un Noah ?! S'exclama-t-il, excédé par sa malchance. Décidément c'est bien ma veine.
Ha, tu ne me reconnais pas c'est ça ? »
Le Noah était habillé comme un gentleman et même s'il se montrait sous son côté le plus sombre Allen songea qu'il devait être un bel homme. Mais s'il était aussi sadique que Road quand il l'avait rencontrée, il n'avait pas spécialement envie de faire sa connaissance.
Allen réfléchit un moment, il était seul, dans de sales draps, et personne ne pourrait lui prêter assistance dans l'immédiat. Personne ne voudrait l'aider de toute façon.
Jouons la carte du temps…
« Rafraichissez-moi la mémoire pour voir ? La dernière fois que j'ai croisé une Noah, elle m'arrivait à peine à l'épaule.
Allen Walker n'est-ce pas ? Road a parlé de toi pendant un repas de famille, c'est vrai. Se remémora l'autre en claquant des doigts. Tu es un cas intéressant non ?
Le téléphone arabe fonctionne bien. Mais je ne sais pas si l'on peut me qualifier « d'intéressant ». »
Le Noah lui sourit et une étincelle de malice fit pétiller ses yeux.
« J'ai l'impression que tu nous en veux mon garçon… mais je ne me suis même pas présenté dans les règles de l'art ! Tyki Mikk, enchanté.
Plaisir non partagé. Grommela Allen en se reculant. Que me voulez-vous ?
C'est amusant que tu me parles de « plaisir »… ricana Tyki Mikk. Et je te déconseille fortement de partir par là, les Teases sont très taquin, surtout quand ils n'ont pas mangé. »
Allen risqua un coup d'œil en arrière, une nuée de papillon noir voletait autour de lui. En y regardant mieux il s'aperçut que ceux-ci n'était pas tout à fait normaux, une sorte d'aura malsaine les englobait dangereusement. L'avertissement glauque du Noah n'était peut-être pas à prendre à la légère tout compte fait.
« Pour tout te dire ce sont des golems créés par le Comte lui-même, mais assieds-toi donc j'aimerai que nous parlions un peu. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à tomber sur toi quand je suis venu chercher cette Innocence...
C'est l'effet papillon je suppose ? »
Le sourire de Tyki s'élargit et il tira un paquet de cigarette d'une des poches de son manteau sombre. Allen fronça les sourcils, à quoi jouait ce gars depuis tout à l'heure ? Il le menaçait et puis il l'invitait à taper la causette comme si de rien n'était. Etaient-ils tous profondément atteins dans cette famille ?
« Tu aimes faire de l'esprit, en d'autres circonstances je crois que je t'aimerais bien petit. Ça te dérange si je fume ?
Mon espérance de vie est déjà drastiquement réduite, un peu plus un peu moins ça ne changera pas grand-chose. Soupira Allen en feignant l'indifférence.
Tu as l'air tellement désabusé par la vie ! rit le Noah. Ça me donne envie d'être généreux pour une fois.
Je n'ai que faire de votre compassion vous savez ?
Je n'en ai pas le problème est réglé. Répondit-t-il en le regardant bien en face, amusé. »
Allen tiqua, c'était mot pour mot ce qu'il avait dit à la bande de mineur qu'il avait plumé dans le train il y a quelques temps. Maintenant il se souvenait qui est-ce que cette voix lui rappelait ! Pas étonnant qu'il n'ait pas reconnu le mineur vagabond aux culs-de-bouteilles dans le gentleman élégants assis en face de lui ! Pourtant son œil gauche aurait dû le prévenir de la présence des Akuma dans le train, à moins que…
« C'était des humains n'est-ce pas ? demanda-t-il en rivant son regard argenté dans celui, doré, du Noah.
Oui, on dirait que ma tête te revient maintenant.
Et tu les apprécies. »
Curieusement ce n'était pas une question. Allen connaissait déjà la réponse et, bien qu'il ne sache pas trop pourquoi, il savait qu'il ne se trompait pas. Tyki le fixait intensément, comme si Allen venait de lui montrer un tour particulièrement réussi dont il n'arrivait pas à percer le mystère.
« Tu es vraiment une curieuse personne, mon garçon. Déclara-t-il lentement. Mais j'ai bien peur que tu ne sois sur ma liste.
Pourquoi détruire l'humanité dans ce cas ? continua Allen, impassible.
Pourquoi pas ? Ma famille pourra enfin vivre en paix, je n'y vois pas d'inconvénients.
Même si tes amis doivent mourir ? »
Les yeux de Tyki s'étrécirent et il perdit définitivement son sourire. La question ne sonnait pas comme elle le devrait.
« Fais attention petit, je pourrais croire qu'ils s'agit d'une menace.
Quelle importance ont-ils ?
Il y a un temps pour chaque chose. »
Il prit le temps de souffler la fumée nauséabonde et haussa les épaules avec lassitude. Cet exorciste était têtu, sûrement un peu trop pour son propre bien. Un des papillons noirs vient se poser sur sa main gantée et il le porta jusqu'à la hauteur du visage d'Allen. Il avait besoin d'une bonne leçon pour commencer.
« Ces petites choses sont bien pratiques, expliqua-t-il nonchalamment, elles se repaissent de chair humaine et se multiplient.
Je n'ai jamais aimé les insectes.
Les Teases me servent lorsque je n'ai pas envie de me salir les mains. Le résultat final n'est pas aussi propre je le reconnais mais ce n'est pas bien grave. »
Allen réprima un frisson d'effroi, le Noah lui racontait tout cela comme s'ils étaient en train de parler de la pluie et du beau temps.
« Chacun d'entre nous à des capacités uniques tu sais. Tease n'est qu'un outil. Moi-même je peux faire ceci. »
Le Noah se pencha et fit passer son bras à travers le buste d'Allen. Lequel ne cilla même pas, il avait déjà son idée de comment leur retrouvailles fortuites allaient finir.
« Je peux passer à travers tout ce qui est en ce bas monde, sauf si je veux toucher quelque chose en particulier. En retirant ma main je pourrais toucher ton cœur, l'arracher encore chaud et palpitant. Qu'en dis-tu ? Tu te demande ce que cela fait ? »
Allen ressentit une légère pression à l'intérieur de sa cage thoracique mais il ne fléchit pas. Il n'avait plus rien à perdre à part ça vie et elle était un enfer. La mort serait un repos bienvenu. Son interlocuteur parut surpris par sa maîtrise, même son cœur ne s'était pas emballé quand il l'avait effleuré. Il continuait de battre à son rythme, comme un métronome.
« Je me demande surtout si cette capacité ne pourrait pas être utilisée autrement, mes camarades auraient bien besoin d'une ablation de niaiserie. »
Tyki Mikk fut franchement déconcerté par cette réplique inattendue mais il se reprit bien vite et éclata de rire.
« Tu me gâches complètement mon plaisir…
Tant mieux.
C'est vraiment triste que nous ne nous soyons pas croisé en tant que tricheur et mineur…
Mais qui est le tricheur et qui et le mineur ? fit Allen avec un sourire moqueur.
C'est vrai. Lui concéda-t-il sur le même ton. Et ça aurait été tellement plus simple de faire une autre partie de carte. Hélas tu es sur ma liste Allen Walker, je dois t'éliminer.
Motif de la condamnation ?
D'après le Prince Millénaire tu es relié à une certaine personne, j'en suis navré mais c'est comme ça. »
Allen réfléchissait à toute allure maintenant : une certaine personne ? Parlait-il de Cross ? Il ne manquerait plus que ça ! Non seulement il lui refilait tellement de dettes qu'il n'aurait pas assez de quinze vies pour toutes les remboursées mais en plus il fallait que les envies de meurtre de leurs ennemis lui retombe dessus !
Ceci-dit, pesa-t-il une seconde plus tard, il était bien content que le Maréchal soit une telle épine dans le pied dodu du Comte. Tout ce qui pouvait l'exaspérer l'enchantait personnellement.
« Promis à l'avenir je choisirai soigneusement mes fréquentations.
Le mal est fait mon garçon. Fit le Noah en secouant la tête. Mais je suis d'humeur généreuse alors… une dernière volonté ?
Je suppose que plumer littéralement le Comte au poker est hors de question ?
Non, je ne m'y risquerai pas gamin. Rit Tyki de bon cœur. Et j'ai bien peur que même tes talents de tricheur n'en viennent pas à bout. »
Allen maintint le regard de Tyki au moment il dressa son bras, sa main luisait d'une aura sombre malsaine.
« Colle une beigne au Maréchal pour moi. Dit-il juste avant qu'il ne frappe. »
Il ne cilla pas lorsque le bras le traversa et il ne cria pas non plus quand la douleur se rependit dans sa poitrine.
Allen vit le monde tanguer dangereusement devant ses yeux. Puis ce fut le noir total.
