Chapitre 2 : désir inavouable

Elizabeth profitait de la fraicheur automnale. Les petits matins d'octobre offraient un spectacle dont elle ne savait se passer. Hier à la même heure, elle acceptait la seconde demande en mariage de M Darcy. Toute à ses souvenirs, elle n'entendit pas les feuilles craquer sous le pas de l'homme. Ce dernier s'approchait avec précaution, comme il l'aurait fait d'une biche sauvage. Elle se retourna et tomba nez à nez avec M Darcy. Elle poussa un cri de surprise et manqua de tomber. Il la rattrapa de justesse et la fit s'asseoir sur un tronc d'arbre. Il tenait fermement sa main, accroupi contre ses jambes. Le coeur d'Elizabeth battait la chamade de le sentir si proche d'elle. Elle tenta une diversion.

-"M Darcy ! Vous ..."

D'un doigt sur sa bouche, il lui intima le silence. Il la regardait avec une telle intensité, qu'elle ne pouvait supporter son regard. Elle détourna la tête et fixa son regard sur l'horizon. Darcy ne pouvait détacher ses yeux de la jeune femme. Il admirait ses traits fins, son petit nez pointu, son menton volontaire et les marques laissées par ses fossettes lorsqu'elle souriait. Il brûlait d'envie de caresser ses cheveux et d'embrasser sa petite main chaude qui reposait sereinement dans la sienne. N'y tenant plus il la porta ardemment à sa bouche. Elizabeth tressaillit mais ne retira pas sa main. Darcy la couvrait de petits baisers, explorant chaque doigt, parcourant chaque ligne de sa paume. Lorsqu'il releva la tête, c'est elle qui le dévisageait sans retenue. Elle admirait la noblesse de ses traits, ses cheveux bruns en bataille et la profondeur de son regard. Elle mourrait d'envie de tenter un geste vers lui. Elle ne cessait de penser aux convenances, au fait qu'ils ne devraient pas se trouver seuls sans chaperon. Pourtant son coeur l'emporta sur sa raison. Sa main libre tremblait légèrement lorsqu'elle frôla pour la première fois le visage de son bien-aimé. Du bout de son index, elle replaça les mèches éparses de ses cheveux sur son front, continuant jusqu'à ses favoris pour s'en aller mourir sur son menton. Darcy ne respirait plus. Tout son être était focalisé sur cette caresse légère, fermant les yeux pour mieux apprécier cette sensation. Lorsqu'elle cessa, il rouvrit les yeux. Elizabeth avait retiré sa main et le regardait en souriant. Rassuré, il voulut à son tour toucher son aimable visage. Caressant doucement sa joue puis son front, sa main se perdit dans les nomb reuses boucles brunes de sa chevelure, jusqu'à s'égarer jusqu'à sa nuque. Elizabeth frissonna. Quelle étrange sensation ! Son coeur battait de plus en plus vite, la main de Darcy caressait son cou et elle se sentait naturellement attirée par son visage qui s'approchait doucement du sien. Elle ferma les yeux pour mieux apprécier cet instant. Elle pouvait sentir son souffle chaud sur son visage, son nez frolait tendrement le sien, cherchant le meilleur moyen d'accèder à ses lèvres. Au moment où leurs bouches re rejoignirent enfin une vive lumière réveilla Elizabeth. Mrs Bennet ouvrait grand les rideaux afin de chasser ses filles aînées de leur lit douillet. Elizabeth grogna, rabattant brusquement l'oreiller sur sa tête mais son rêve s'était définitivement envolé. Elle soupira tandis que Jane la réconfortait de son sourire le plus lumineux.

La journée s'annonçait chargée. Les nerfs de Mrs Bennet avait été mis à rude épreuve ces derniers jours avec les fiançailles de ses deux premières filles avec deux partis forts avantageux.

-"Le premier dispose de 5 000 livres de rente et le second plus du double !"

C'était le genre de phrase que leur mère se plaisait à répéter à toutes ses connaissances, faisant étalage de la bonne fortune de ses filles. Elizabeth n'arrêtait pas de grincer des dents. L'attitude de sa mère lui faisait terriblement honte tout comme son manque de bienséance. Jane l'exortait à la patience, lui expliquant la fierté que devait ressentir leur mère à l'idée des mariages avantageux qu'elles s'apprêtaient à conclure. Elizabeth craignait que l'attitude de sa mère ne pousse M Darcy à renier son engagement. Enfermée dans sa chambre, elle ruminait ces tristes pensées lorsque Mrs Bennet fit une seconde fois irruption dans leur chambre.

-"Vous voilà enfin ma chère ! M Darcy est en bas, il s'entretient avec votre père dans le bureau."

Elle repartit aussi vite qu'elle était apparue. Elizabeth vérifia son reflet dans la glace. Elle sourit en pensant que jusqu'à présent elle n'accordait que peu d'attention à son apparence et s'apprêta à rejoindre les deux hommes de sa vie. Dans l'escalier, elle repensa à son rêve. Son regard ardent, ses caresses et ce baiser ! Elle rougit à cette pensée. Jamais elle n'arriverait à le regarder dans les yeux. Cependant sa mère ne lui laissa pas le loisir de s'inquiéter. Se saisissant fermement de son bras, elle l'entraina d'un pas décidé vers le bureau de son père. Les deux hommes étaient confortablement installés l'un en face de l'autre. Ils devisaient tranquillement jusqu'à l'arrivée des deux femmes.

-"Miss Elizabeth."

Il s'inclina devant elle avant de lui tendre le bras pour la conduire jusqu'au fauteuil qui lui était dévolu. Prise d'une soudaine timidité, elle bafouilla quelques mots de remerciement. Mrs Bennet ne s'était pas aperçue du trouble de sa fille.

-"M Darcy, comme vous le savez Jane se marie dans trois semaines avec votre cher ami M Bingley. Je pensais faire d'une pierre deux coups et organiser les deux mariages en même temps."

M Darcy fronça les sourcils. Elizabeth connaissait bien ce regard.

-"Chère Mrs Bennet, je comprends votre empressement et les désagréments causés par l'organisation de deux mariages simultanés, aussi je tiens à vous rassurer tout de suite. Elizabeth et moi ne nous marirons pas en même temps que Jane et Charles."

Mrs Bennet ne put cacher son désappointement.

-"Je nous vois difficilement organiser deux cérémonies à une semaine d'écart, demander à notre famille de revenir, alors qu'il serait beaucoup plus simple de tout faire en même temps !"

-"A vrai dire, je ne suis guère pressé."

Ces mots firent sortir Elizabeth de sa torpeur. Pas pressé de l'épouser ? C'est ce qu'il venait de déclarer ! Elle tentait de réfréner sa colère par égard pour son père qui l'observait malicieusement du coin de l'oeil.

-"Qu'est ce que cela signifie M Darcy ?", demanda angoissée Mrs Bennet.

Darcy lui offrit son plus beau sourire.

-"Madame, ignorez-vous que le mariage doit avoir lieu à Pemberley ?"

Assise sur un banc de pierre, Elizabeth observait avec attention la façade de Longbourne.

-"Puis-je m'asseoir près de vous Miss Elizabeth ?"

Elle tressaillit.

-"Je vous en prie M Darcy."

Il se tenait immobile à côté d'elle, observant son profil qui se dessinait aux dernières lueurs du couchant. La discussion s'était éternisée et avait manqué de tourner au pugilat entre sa mère et son fiancé, Mrs Bennet refusant catégoriquement que le mariage ait lieu ailleurs qu'à Longbourne et M Darcy campant fermement sur ses positions. Finalement sa mère avait abdiqué et délégué l'organisation du mariage à une certaine Mrs Reynolds. Leur mariage aurait donc lieu à Pemberley, l'endroit où Elizabeth avait redécouvert M Darcy et où elle était définitivement tombée amoureuse de lui.

-"Etes vous fâchée Miss Elizabeth ?"

Elle soupira. A vrai dire elle n'en savait rien. Vexée par le peu d'empressement que mettait son fiancé à concrétiser ses voeux et indignée de ne pas avoir son mot à dire quant au lieu de son mariage, elle ne voulait pas mettre en péril l'équilibre fragile qui s'était instauré entre eux.

-"Peut être aurais-je dû vous consulter avant d'affirmer mon souhait de m'unir à vous à Pemberley ? Si tel n'est pas votre désir, soyez sûre que je prendrais toutes les dispositions nécessaires pour vous satisfaire."

Elle était toujours silencieuse, Darcy était à l'agonie. S'agenouillant brusquement devant elle, il saisit ses mains les serrant si fort qu'elles blanchirent instanément.

-"Je vous en prie, ne me torturez pas ainsi. Parlez-moi !"

Elizabeth baissa les yeux sur lui. Comme dans son rêve, il était à ses pieds, ses petites mains dans les siennes.

-"Je crains que votre peu d'empressement à concrétiser notre mariage ne soit la source de mon mutisme."

Darcy était interdit. S'il avait pû se marier avec elle dans la minute, il n'aurait pas hésité un seul instant. Elle le regardait douloureusement.

-"Pemberley est beaucoup plus beau au printemps. La nature nous offre son plus bel écrin, et je désire le meilleur pour vous."

Joignant le geste à la parole, il libéra l'une des mains d'Elizabeth pour se saisir d'un petit coffret jalousement gardé dans une poche de sa veste, tout contre son coeur.

-"Ceci est la bague de fiançailles de ma mère. Je la porte sur moi depuis que j'ai demandé votre main pour la première fois à Rosing. Je n'ai pas eu la présence d'esprit de vous la donner lors de notre rencontre matinale."

Il ouvrit délicatement l'écrin, révélant un anneau ancien très ouvragé surmonté d'un diamant étincelant. Saisissant doucement la main gauche d'Elizabeth, il passa la bague à son annulaire.

-"Vous plait-il ?" demanda-t'il dans un souffle.

Le solitaire s'accordait parfaitement à son doigt, on l'aurait dit fait sur mesure pour elle. Les yeux pleins de larmes, elle acquieça.

-"Je ne sais comment vous remercier d'un tel cadeau ..."

Darcy lui sourit.

-"Accepter d'être ma femme est le plus beau présent que vous puissiez me faire. Je vous veux de toute mon âme mais je veux aussi ce qu'il y a de meilleur. C'est pour cela que je suis prêt à attendre pour vous."

Elizabeth était boulversée. Voir cet homme si fier et si orgueilleux à ses pieds lui promettre le meilleur pour elle, fut un choc. Elle ne put retenir son geste. Sa main s'envola jusqu'au visage de son bien-aimé pour le caresser tendrement. Surpris par ce geste auquel il ne s'attendait pas, Darcy se raidit brusquement. Elizabeth suspendit sa main, craignant de l'avoir offensé. Peut être pensait-il que ce genre de démonstrations ne devait avoir lieu qu'une fois marié ? Saisissant sa main laissée en suspend, il l'approcha de ses lèvres pour l'embrasser tendrement. Elizabeth frémit au contact de sa bouche qui explorait délicatement sa main. Elle ne pouvait s'empêcher de repenser à son rêve, son coeur battait la chamade en pensant à son dénouement nocturne. Darcy, tout à la main de sa chère Elizabeth, tentait de réfréner ses ardeurs. Il était fou d'elle, il ne pouvait s'empêcher d'y penser, de rêver son corps dans les moindres détails, et des caresses interdites qu'il imaginait lui faire. Des cris tout proches interrompirent leur tête à tête. Darcy se releva précipitemment, abandonnant la main d'Elizabeth qui tentait de reprendre ses esprits. C'est dans une posture plus convenable qu'ils accueillirent Kitty qui les cherchaient pour prendre le thé. C'est fermement aggripée à son bras qu'Elizabeth traversa le parc de Longbourne avec Darcy, contemplant furtivement le diamant qui ornait sa main gauche.