Chapitre 4 : l'attente

Les préparatifs du mariage de Jane mettaient la maison en ébulition. Bien que trois semaines fut le délai légal pour les bans, Mrs Bennet le trouvait trop court à son goût. Elle désirait un mariage royal pour sa fille aînée, voulant combler sa frustration de n'avoir pû célébrer l'union de Lydia à Longbourne. L'argent n'étant pas un problème comme lui avait élégamment fait comprendre M Bingley, Mrs Bennet dépensait sans compter. Même Jane, pourtant si conciliante, trouvaient toutes ces dépenses ridicules.

L'après midi était consacré à la robe de la mariée et à celles des demoiselles d'honneur. M Bingley avait insisté pour faire venir de Londres la modiste de ses soeurs. Juchée sur un tabouret au milieu du salon, Jane était à la torture. Mrs Bennet tournait telle un vautour autour de sa proie, houspillant la modiste, dénigrant les tissus et les rubans tout en se plaignant constamment de ses pauvres nerfs. Les deux soeurs échangèrent un regard plein d'éloquence et se sourirent mutuellement. Après Jane, ce fut à Elizabeth puis à Kitty se subir les assauts de leur mère.

-"Cela ne finira donc jamais ? "soupirait Elizabeth.

Elle endura pourtant ce supplice jusqu'à la fin, songeant que c'était un bon entrainement pour la confection de sa propre robe de mariée.

Une semaine s'était écoulée depuis que M Darcy lui avait offert la bague. Mrs Bennet avait cru s'étouffer lorsqu'elle vit le bijou au doigt de sa fille, ne pouvant s'empêcher de le comparer à l'émeraude, certe ravissante de Jane, mais bien moins luxueuse. Elle ne l'avait pas revu depuis, car des affaires importantes le retiendraient à Londres jusqu'au mariage de M Bingley. Elizabeth soupira. Deux semaines paraissent une éternité aux amoureux. Fort heureusement, leur future union leur permettait d'échanger des courriers, leur laissant l'opportunité de faire plus ample connaissance. A vrai dire, Elizabeth ne pensait pas que M Darcy puisse avoir le loisir de lui écrire. Aussi avait-elle été fort étonnée de recevoir une lettre le lendemain de son départ.

Ma chère Elizabeth,

Comme vous le savez mes affaires me retiendront deux semaines loin de Longbourne. Afin d'écourter cette attente, j'ose espérer recevoir de vos nouvelles régulièrement. Je ne puis ici renouveller l'aveu de mes sentiments à votre égard que vous ne connaissait que trop bien...

Fitzwilliam Darcy

Mi-surprise mi-amusée par le ton de la lettre, Elizabeth s'empressa de s'enfermer dans sa chambre pour lui répondre.

Cher M Darcy,

J'accède à votre demande avec plaisir. J'espère que ma lettre vous trouvera en bonne santé et que votre séjour à Londres vous satisfait. Les jours me semblent bien longs même si les préparatifs du mariage de Jane et de M Bingley occupent une grande partie de mon temps. Je regrette de devoir vous abandonner si vite, j'attends de vos nouvelles avec impatience ...

Elizabeth Bennet

Elle relut sa lettre une dernière fois. Elle manquait légèrement de piquant mais c'était le début de leur correspondance. Prise d'une soudaine impulsion, elle ouvrit le tiroir de son secrétaire. Débouchant délicatement le flacon, elle humma la fragrance qui s'en dégageait. Oserait-elle ? Quelques gouttes de parfum s'écrasèrent sur le papier, créant de jolies auréoles autour de son nom. Ce message subtilement odorant saurait-il piquer la curiosité de M Darcy ? Elizabeth l'espérait bien. Elle examina une fois de plus l'anneau à son doigt, seule preuve tangible de leur engagement mutuel. La lumière faisait miroiter le diamant, créant des reflets dorés sur les murs. Sa rêverie fut interrompue par sa soeur.

-"Je te dérange Lizzie ?"

-"Non ma chère Jane, je viens de finir ma lettre."

-"A qui écris-tu ?"

Elizabeth rougit. Jane comprit aussitôt.

-"Je ne voulais pas me montrer indiscrète. Mère nous attend pour le thé dans le petit salon."

Lorsqu'elle entrèrent, Mrs Bennet était en grande conversation avec sa cuisinière, réglant les derniers détails du repas de noce. La cérémonie aurait lieu à l'église de Meryton ainsi que la réception qui suivrait. La salle de bal où elles avaient rencontré M Bingley et M Darcy avait été louée pour l'occasion afin de recevoir les nombreux convives invités au festin. Il était ensuite prévu que Jane et M Bingley s'installent quelques temps à Netherfield avant de retrouver la capitale pour le début de la Saison. Cet arrangement convenait parfaitement aux jeunes fiancés. M Bingley était doté du même caractère doux et affable que Jane, aussi ne mit-il aucune objection aux désirs de sa future belle-mère. Il lui laissa le soin de tout organiser à sa guise. Mrs Bennet s'en donnait bien entendu à coeur joie. M Bingley soucieux du bien-être sa future épouse avait jugé bon d'effectuer leur lune de miel à proximité de la famille de Jane et cette dernière lui en était reconnaissante. Très attachée aux siens et surtout à Elizabeth, elle envisageait difficilement d'être brutalement séparée d'elle. La perspective de rester à Netherfield et de passer Noël avec sa famille l'enchantait r&éellement, rien ne semblait pouvoir altérer leur bonheur d'être ensemble.

Elizabeth profitait d'un peu de répit. Ses parents et ses soeurs s'étaient absentés, répondant à l'invitation à déjeuner de M Bingley. Elizabeth avait préféré décliner, prétextant une légère migraine. Elle avait besoin de souffler. L'agitation qui régnait perpétuellement dans la maison était un véritable calvaire. Une pomme dans une main et un livre dans l'autre, elle se cala dans l'un des confortables fauteuil posés devant la cheminée du bureau de son père, choisissant délibérément celui où s'était assis M Darcy une semaine auparavant. Croquant dans la pomme, elle entama sa lecture. Plongée dans son livre, elle n'entendit pas sa bonne l'appeler, inquiète de ne pas la trouver dans la maison.

-"Miss Elizabeth ? Une lettre vient d'arriver de Londres pour vous."

La jeune femme bondit de son fauteuil et se précipita sur Betsy. L'écriture ne laissait planer aucun doute, elle venait de M Darcy. Elle remercia rapidement la bonne et courut s'enfermer dans sa chambre. Allongée sur son lit, elle prit son temps, examinant avec soin le tracé de la plume représentant son nom. Retournant l'enveloppe, elle admira l'élégant cachet représentant les armoiries de la famille Darcy. Elle se sentait fébrile. Trois jours s'étaient écoulés depuis qu'elle avait envoyé sa lettre parfumée. Avait-elle manqué de bienséance et froissé le convenable M Darcy ? N'y tenant plus, elle décacheta l'enveloppe. Une rose rouge séchée s'en échappa. Un doux parfum emplit les narines d'Elizabeth. Ramassant précautionneusement la fleur, elle la posa sur son oreiller.

Ma chère Elisabeth,

Votre réponse m'a rempli de joie, je n'espérais pas recevoir de vos nouvelles si vite. Votre lettre m'a beaucoup touché, même si je dois vous avouer que ce ne sont pas vos mots qui m'ont atteint mais le doux parfum qui s'en échappait. Pour vous prouver ma gratitude face à cette délicate attention, sachez que je garde précieusement votre lettre tout contre mon coeur. En r&éponse à votre présent, je vous joint un avant goût des trésors de mon jardin londonien. Dans l'attente du bonheur de vous lire bientôt ...

Fitzwilliam Darcy

Elisabeth n'arrivait pas à contenir sa joie, elle se mit à danser dans la chambre, sautant dans tous les sens. Jane s'arrêta sur le pas de la porte, fort amusée par le spectacle de la soeur dansant de joie au milieu de leur chambre. Avisant la lettre et la rose sur le lit, elle ne pouvait douter de l'expéditeur de la lettre. Soudain Elizabeth s'immobilisa. Elle venait de se rendre compte de la présence de sa soeur.

-"De bonnes nouvelles je suppose ?"

-"Oh Jane, je suis tellement heureuse !"

Et elle entraina sa soeur dans sa folle sarabande. Essouflées, elles s'affalèrent sur le lit. Jane prit délicatement la rose entre ses doigts et la tendit à Elizabeth.

-"Tu devrais la ranger soigneusement de peur qu'elle ne s'abime."

La jeune femme opina du chef et s'empressa de la déposer dans son livre préféré qui ne quittait jamais sa table de nuit.

-"Comment s'est passé le déjeuner chez M Bingley ?"

Elizabeth était soucieuse de détourner la conversation, embarassée par la découverte de la rose.

-"C'était fort agréable. Miss Bingley et Mrs Hurst étaient présentes. Elles sont arrivées de Londres hier. Elles tenaient à passer les derniers jours avant le mariage auprès de Charles."

Elizabeth remarqua l'air soucieux de sa soeur et l'encouragea du regard.

-"Elles ne m'ont pas fait un accueil très chaleureux mais sont restées courtoises. Cependant je crois deviner que les arrangements pris par notre mère ne leur conviennent guère."

-"C'est de ton mariage qu'il s'agit. Si cela te convient ainsi qu'à M Bingley, leur avis n'a vraiment aucune espèce d'importance."

Jane sourit à l'évocation de son futur mari.

-"Oh ma chère Lizzie, j'ai peine à croire que d'ici une semaine je vais épouser Charles !"

Elles s'étreignirent tendrement, conscientes que cet instant de partage entre soeurs étaient peut être l'un des derniers qu'elles vivaient. Bientôt Jane allait quitter Longbourne pour s'installer à Netherfield et elle même devrait quitter au printemps prochain la maison de son enfance pour devenir la maîtresse de Pemberley. Leurs vies étaient sur le point de basculer et elles ressentaient la fragilité de cet instant privilégié. Essuyant furtivement quelques larmes , Jane s'écarta la première.

-"Je crois que tu devrais répondre à ce charmant gentleman", dit-elle avec un clin d'oeil. Refermant doucement la porte, elle laissa sa soeur en tête à tête avec son papier et sa plume.

Cher M Darcy,

J'espère que ma lettre vous parviendra avant votre départ espéré vers Netherfield. Je n'ose ici vous avouer dans quels transports m'ont jeté votre lettre et le délicat présent qu'elle contenait mais Jane en a été témoin. Peut être aurez vous l'occasion de l'interroger. Les préparatifs du mariage sont quasiment achevés, signe de votre retour prochain parmi nous ...

Elizabeth Bennet