Chapitre 6 : la leçon de choses

Jane et Elizabeth étaient sagement assises sur leur lit, déjà vêtues de leurs chemises de nuit. Mrs Bennet avait fait irruption dans leur chambre quelques minutes plus tôt. Elle avait demandé d'un air embarassé à Elizabeth de sortir quelques instants de la chambre puis s'était ravisée.

-"Cela m'évitera d'avoir à répéter et puis cela vous concernera d'ici quelques mois."

Les deux soeurs s'étaient regardées, inquiètes et gênées de ce que leur mère pouvaient leur dire.

-"Demain ma chère Jane et vous dans quelques mois Lizzie, vous serez mariées. Il est donc de mon devoir de vous expliquer quel comportement adopter envers votre époux durant votre nuit de noce."

Les deux jeunes femmes rougirent violemment à l'évocation du devoir conjugal. J ane gardait la tête baissée et Elizabeth s'absorba dans la contemplation du plafond.

-"Comme vous le savez, il est de notre devoir de femme de satisfaire pleinement notre époux et de lui donner une descendance mâle."

A ces mots, elle leva les yeux au ciel, le maudissant de n'avoir accédé à sa demande et de lui avoir fait engendré cinq filles.

-"Vous n'êtes pas ignorantes des choses de la nature, notre environnement nous offre bien des exemples de la façon dont les choses doivent se passer. Oh je ne prétends pas que vos maris doivent vous saillir comme le fait le taureau avec les vaches !"

A ces mots, Elizabeth n'y tint plus.

-"Mère ! Je ne crois pas qu'il soit davantage nécessaire ..."

-"Silence Lizzie ! Contentez-vous d'écouter. Croyez moi, vous me remercierez au lendemain de vos noces."

Elizabeth se sentait affreusement mal à l'aise. Elle risqua un regard vers sa soeur qui regardait obstinément le sol et elle pria pour que l'intervention maternelle ne s'éternise pas.

-"Ainsi le soir de vos noces et à chaque fois que votre mari le souhaitera, vous devrez remplir votre devoir conjugal. En la matière, vous devez vous comporter de façon aimable et faire tout ce qu'il vous demandera. Les seuls conseils que je peux vous donner sont de rester tranquille et de ne pas crier sous l'effet de la douleur. Ce ne sont certes pas de très agréables moments mais ils sont nécessaires."

Les jeunes femmes restaient sans réaction, priant pour que le sermon de leur mère prenne fin le plus rapidement possible.

-"Je vous conseille de vous mettre au lit immédiatement et de dormir. Je ne voudrais pas que ma petite Jane ait de vilains cernes sous les yeux le beau jour de sa vie !"

Lorsqu'elle ferma la porte, Elizabeth grogna de soulagement. Elle fut heureuse d'avoir pu supporter cette épreuve avec Jane. Cette dernière avait pâli et ses mains tremblaient légèrement. D'une voix blanche, elle demanda :

-"Crois-tu que cela soit aussi terrible que mère nous l'a décrit ?"

Elizabeth secoua la tête. Dans les romans qu'elle avait pû lire, les scènes d'intimité entre les époux n'étaient guère détaillées et elle n'avait en réalité aucune idée de comment cela devait se passer. Sentant l'angoisse de sa soeur, elle l'embrassa.

-"Je suis persuadée que mère exagère comme toujours. Et puis tu n'as rien à craindre de M Bingley, c'est l'homme le plus gentil et le plus doux que tu connaisses, jamais il ne te ferait du mal."

Jane sourit faiblement. Blottie sous les draps, Elizabeth ne parvenait pas à trouver le sommeil. L'émoi qu'elle avait ressenti dans son rêve et lorsque M Darcy embrassait tendrement sa main, n'avait rien à voir avec ce que Mrs Bennet leur avait décrit comme le devoir conjugal.

-"Jane ?"

-"Que se passe-t'il Lizzie ?"

-"Je voudrais te poser une question, mais tu n'es pas obligée d'y répondre."

-"Je t'écoute."

-"Est ce que toi et M Bingley vous vous êtes déjà embrassés ?"

Jane resta silencieuse quelques instants.

-"C'est une question très personnelle Lizzie, mais comme tu es ma soeur, j'ai toute confiance en toi. Nous avons en effet échangé un baiser lors d'une promenade dans le parc de Netherfiel."

Elizabeth respecta l'aveu de sa soeur. Sa nature réservée avait dû être mise à rude épreuve.

-"Est ce que cela t'a plu ?"

Jane éclata d'un rire franc au souvenir de son premier baiser.

-"Oh Lizzie ! Je ne sentais comme sur un nuage, mes pieds ne touchaient plus le sol, j'aurais voulu que cet instant ne se termine jamais."

Elizabeth souriait dans le noir.

-"C'est une sensation exaltante, mon coeur battait la chamade et j'avais l'impression qu'une multitude de papillons s'ébattaient dans mon estomac !"

C'était exactement cette sensation qu'Elizabeth avait ressenti lorsque Darcy se tenait à ses pieds et lorsqu'en rêve elle avait reçu son premier baiser.

-"Crois-tu qu'en ayant connu un tel bonheur, le devoir conjugal doit-être aussi horrible que nous l'a dépeint mère ?"

Jane réfléchit quelques instants à la réflexion de sa soeur. Elle espérait que son romantisme exacerbé ne lui vaudrait pas une cruelle désillusion lors de sa nuit de noce, car autant Charles était la douceur et la gentilesse incarné, autant M Darcy semblait froid et autoritaire. Jane soupira.

-"Tu n'as peut être pas tort. J'ai toute confiance en Charles mais je ne voudrais pas le décevoir en ayant une mine affreuse le jour de nos noces !"

Elle embrassa tendrement sa soeur et plongea rapidement dans un profond sommeil. Elizabeth l'envia d'être si sereine alors que l'impatience de revoir M Darcy la tenait éveillée. Il était arrivé dans la soirée à Netherfiel, trop tardivement pour pouvoir rendre visite à sa promise. Il lui avait cependant fait parvenir un billet qu'Elizabeth s'apprêtait à lire avant que leur mère n'attaque sa leçon conjugale. Elle se leva aussi silencieusement que possible pour ne pas réveiller sa soeur.

Ma chère Elizabeth,

Je regrette de devoir remettre à demain le plaisir de vous revoir. Je vous demande de m'accorder le privilège de vous escorter dans l'église, car je crains de ne pouvoir supporter de vous voir au bras d'un autre homme ...

Fitzwilliam Darcy