Chapitre 9 : la communion des êtres
Darcy tint sa promesse et passa les cinq jours qui suivirent le mariage de Jane et Charles à Netherfield. Il ne put s'attarder davantage au grand regret d'Elizabeth.
« Je regrette que vous ne puissiez être des nôtres pour Noël.»
La jeune femme peinait à cacher sa déception. Leur promenade ne fut pas aussi gaie qu'à l'habitude.
« Depuis la mort de nos parents, Georgiana et moi fêtons toujours Noël à Pemberley. C'est une sorte de tradition familiale.»
Darcy ne se voyait pas déroger à cette règle et laisser Georgiana seule à Pemberley. Elizabeth comprenait et ne pouvait que louer l'amour qu'il portait à sa jeune soeur.
Le dernier jour, Darcy s'était présenté comme à son habitude en début d'après midi et avait sollicité la présence d'Elizabeth à ses côtés pour le reste de la journée. Le temps étant au beau, la jeune femme proposa une promenade à travers la campagne environnante. Accompagnés de Kitty et Mary, ils devisaient tranquillement bras dessus bras dessous.
« Je repars pour Pemberley demain comme vous le savez. Georgiana m'attends avec impatience et regrette de ne pas pouvoir profiter de votre compagnie.»
« C'est une jeune fille charmante et délicieuse. Il me tarde de la revoir et j'espère que nous continuerons à bien nous entendre.»
« Cela ne fait aucun doute. Georgiana vous aime déjà comme une soeur et je suis persuadée que vous fréquenter assidument lui fera le plus grand bien !»
« Ne craignez vous pas qu'elle devienne impertinente et taquine ?»
« Deux traits de caractère indispensable à toute jeune fille qui se respecte !»
Elizabeth sourit. Elle était ravie de la complicité qui s'était rapidement installée entre eux. Les débuts avaient été tatonnants, ne sachant pas jusqu'où elle pouvait taquiner M Darcy, craignant de le vexer. Mais ce dernier s'était rapidement pris au jeu, trouvant un certain plaisir à leurs joutes verbales. Il admirait l'esprit espiègle de sa fiancée, sa joie de vivre et son amabilité naturelle. Il n'aurait pu rêver meilleure compagne. Cependant, ils devraient rester séparés durant presque trois mois. Jane et Charles quitteraient Netherfield après le premier de l'an pour s'installer à Grosvenor Street pour le début de la Saison londonienne. M Darcy n'aurait donc plus l'occasion de loger près de Longbourne une fois son ami parti. De plus la gestion du domaine, les affaires londoniennes et l'organisation du mariage le feraient voyager entre Pemberley et Londres durant les premiers mois de l'hiver. Il était prévu qu'Elizabeth et sa famille le rejoignent fin mars pour achever les préparatifs de leur mariage qui devait avoir lieu le 1er mai. Leurs deux premières semaines de séparations avaient semblé une éternité à Elizabeth, alors que penser des trois mois qu'ils allaient vivre ? Elle craignait que l'équilibre parfait qu'ils avaient réussi à instaurer ne supporte pas la distance. Darcy tenta de la rassurer, l'hiver serait vite passé et elle pourrait lui écrire ainsi qu'à Georgiana si elle le souhaitait, autant qu'elle le voudrait.
La journée du lendemain fut l'une des plus tristes de sa jeune vie. Elle resta enfermée toute la journée dans sa chambre, la pluie battante sur les fenêtres lui renvoyait en écho ses propres larmes qui coulaient sur ses joues. Heureusement les fréquentes visites de Jane et M Bingley égayaient ses mornes journées et les préparatifs de Noël occupaient ses pensées. La veille de Noël, elle eut l'occasion de se retrouver seule avec Jane. Leur mère leur avait confié la décoration du sapin et les jeunes femmes avaient prétexté la surprise pour pouvoir se retrouver. Elizabeth regardait avec attention sa soeur. Comme elle avait changé ! Ce n'était plus la timide jeune fille, refusant d'exposer ses sentiments pour M Bingley. Sa nouvelle position de femme mariée lui avait donné l'aplomb et l'assurance qui lui manquait. Elle ne doutait pas que c'était l'amour et l'admiration que lui portaient Charles qui avaient opéré ce changement. La voir ainsi épanouie rendait Elizabeth heureuse.
Jane observait elle aussi sa soeur. Elle avait maigri, sa taille était de plus en plus fine. Elle lui trouvait un air fatigué et son manque d'entrain l'inquiétait. Lui prenant des mains les figurines qu'elle essayait d'accrocher aux branches, elle la força à s'asseoir sur le divan quelques instants.
« Ma chère Lizzie, vous semblait souffrante. Vous savez que je reste votre soeur et que vous trouverez toujours chez moi une oreille attentive.»
Emue par les paroles reconfortantes de sa soeur, Elizabeth tentait de contenir ses larmes. L'absence de Darcy lui causait tant de chagrin.
« Oh Jane, M Darcy me manque tellement !»
A ces mots, elle éclata en sanglots. Jane la serra fort contre elle, attendant que les spasmes s'estompent.
« Soyez patiente Lizzie, bientôt vous serez unie à M Darcy pour le reste de votre vie et vous ne serez plus jamais obligée d'être séparée de lui.»
Elizabeth sècha les dernières larmes qui roulaient sur ses joues. Comme d'habitude sa soeur avait su apaiser ses angoisses et son chagrin.
« Merci ma chère Jane. Vous avoir auprès de moi est un réconfort de chaque instant.»
Rassénérées les soeurs reprirent leur décoration. Cependant une question chiffonnait toujours Elizabeth. Elle avait encore à l'esprit la terrible leçon de choses que leur mère leur avait infligée la veille des noces de Jane. Elle avait soigneusement observé sa soeur le lendemain de sa nuit de noces, tentant de déceler des signes de la véracité des propos de sa mère. Jane ne lui avait pas paru incommodée ni gênée vis à vis de son mari, mais un subtil changement s'était opéré, un je-ne-sais-quoi qui émanait de sa personne. Elizabeth ne savait comment aborder la question sans mettre sa soeur mal à l'aise.
« Jane ? Puis-je te poser une question indiscrète ?»
« De quoi s'agit-il ma chère Lizzie ?»
Embarrassée, Elisabeth choisit soigneusement ses mots.
« J'aurais aimé savoir, enfin si tu es d'accord, si ce dont notre mère nous a instruit la veille de ton mariage s'est révélé vrai ?»
Jane rougit violemment.
« Oh Lizzie ! C'est vraiment très gênant ce que tu me demandes là !»
Piteuse Elizabeth s'excusa.
« Tout ce que je peux te dire c'est que ce n'est pas aussi désagréable que mère nous l'avait prédit. L'important c'est la confiance que tu accordes à ton mari.»
Elizabeth acquiéça en silence, remerciant sa soeur d'un baiser. Elles n'abordèrent plus le sujet, préférant parler de la Saison à laquelle Jane participait pour la première fois. Charles lui avait offert de nombreuses toilettes car ils seraient invités à un grand nombre de réceptions et bals. Jane était anxieuse à l'idée de faire ses premiers pas dans le monde mais elle était aussi impatiente de découvrir Londres pendant cette période. N'ayant pas encore sa propre maison dans la capitale, Jane et Charles avaient été invité à séjourner chez les Hurst en compagnie de Miss Bingley. Elizabeth plaignait sincèrement sa soeur, être obligée de passer quatre mois avec les soeurs Bingley était une perspective peu réjouissante. Jane prenait la chose avec philosophie, arguant qu'elle aurait plus de temps pour les connaître et se faire apprécier d'elles. La journée s'acheva sur cette note joyeuse, les deux soeurs heureuses de leur complicité retrouvée.
Les derniers jours que Jane et M Bingley passèrent à Longbourne furent une fête. Entre Noël et la nouvelle année, ils ne quittèrent pour ainsi dire pas la maison familiale. Elizabeth était ravie de voir sa famille ainsi réunie. Cependant quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu'au matin de Noël, elle vit débarquer sa soeur Lydia accompagnée de son mari M Wickham. Mrs Bennet crut s'étouffer de joie en retrouvant sa plus jeune fille et de loin sa préférée. M Bennet était plutôt contrarié. Sa fille et son gendre n'étaient pas conviés et l'opinion qu'il avait de M Wickham s'était sérieusement dégradée depuis qu'Elizabeth l'avait instruit de sa conduite honteuse envers la jeune soeur de M Darcy. Il ne pouvait cependant pas refuser d'accueillir sa fille mais demanda à ce qu'ils logent à l'auberge de Meryton. Leur arrivée gâcha quelque peu l'ambiance de fête qui régnait à Longbourne. Jane et Elisabeth se montrèrent courtoises envers leur beau-frère mais sans plus. Elisabeth en particulier lui battait froid, écourtant chacune des conversations qu'il tentait d'engager.
« Je crois que les félicitations sont de rigueur Miss Elisabeth. Lydia m'a appris vos fiançailles avec ce cher M Darcy.»
« Je vous remercie M Wickham.»
« Allons appelez moi Georges, nous sommes frère et soeur à présent.»
Joignant le geste à la parole, il se saisit de la main d'Elisabeth pour la porter à sa bouche. Surprise cette dernière retira promptement sa main.
« Je ne pense pas que ce genre de démonstrations soit nécessaire entre frère et soeur, M Wickham.»
Elle insista lourdement sur le nom de son beau-frère. Ce dernier se contenta de sourire avant d'ajouter doucement.
« Pourtant fut un temps où ma compagnie vous était plutôt agréable...»
« C'était avant de savoir quel homme méprisable vous êtes.»
N'y tenant plus, elle délaissa ostensiblement le jeune homme pour trouver refuge auprès de Jane et M Bingley. Mais la chance n'était pas avec elle. Au moment de se mettre à table Mrs Bennet avait modifié la place des invités du fait de l'arrivée surprise des Wickham. En tant que chef de famille, M et Mrs Bennet occupaient les deux bouts. En leur qualité de femmes mariées, Jane et Lydia entouraient leur mère, et leurs maris leur père. Kitty ayant insisté pour être à côté de Lydia et Mary pour être assise à côté de M Bingley, Elisabeth n'eut d'autre choix que s'installer entre sa soeur aînée et M Wickham.
« Quelque chose ne va pas Lizzie ?»
Inquiète, Jane s'était penchée vers elle.
« Ce n'est rien, mais la perspective de passer plusieurs heures à table à côté de M Wickham ne m'enchante guère.»
Sa soeur lui pressa discrètement la main sous la table en guise d'encouragement. Tandis que les plats défilaient, les conversations allaient bon train. M Bennet entretenait M Bingley sur le sujet de la chasse, Lydia racontait dans les moindres détails son installation à Newcastle à sa mère et à Kitty qui l'écoutaient religieusement, et Jane et Elisabeth continuaient leur conversation sur la future Saison. M Wickham sentait la colère le gagner. M Bennet et Elizabeth l'ignoraient royalement, préférant la conversation des époux Bingley. Désireux d'attirer l'attention sur lui, il profita de l'arrivée du dessert pour se lever un verre à la main.
« Je souhaite remercier chaleureusement M et Mrs Bennet pour m'avoir accueilli au sein de leur famille et de m'avoir offert en cadeau la plus belle de leur fille.»
Mrs Bennet et Lydia poussèrent un cri de ravissement. Il continua.
« Bien plus qu'une épouse, j'ai retrouvé le père et la mère que j'avais perdu et les soeurs que je n'ai malheureusement jamais eu.»
Il posa négligeamment sa main sur l'épaule d'Elizabeth qui frissonna à son contact.
« Je bois à votre santé et à la joie d'être tous réunis.»
Mrs Bennet et Lydia émues aux larmes se précipitèrent sur Wickham pour l'embrasser. M Bennet le remercia sobrement d'une tape sur l'épaule. Le brouhaha ambiant reprit de plus belle.
« Eh bien ma chère soeur, vous ne trinquez pas avec moi ?»
Wickham tendait son verre vers Elizabeth. A regret, elle tendit sa flûte vers celle de son voisin. S'assurant que personne ne les observaient, il posa fermement sa main sur la cuisse de la jeune femme. Elizabeth poussa un cri et se releva précipitemment.
« Mais enfin Lizzie quelle mouche vous a piqué ?»
Mrs Bennet attendait la réponse de sa fille.
« Je ... Il a ...»
Elle bafouillait devant l'impudence de son beau-frère.
« Ce n'est rien, Miss Elisabeth a renversé du mousseux sur sa robe et le froid l'aura surprise.»
M Wickham souriait d'un air malsain. Horriblement mal à l'aise, Elisabeth préféra quitter la table, prétextant le besoin de changer de vêtement. L'incident fut vite oublié pour les convives et le repas se termina comme il avait commencé.
Alors qu'Elisabeth était dans sa chambre, en train de reprendre ses esprits, on frappa à la porte. Inquiète à l'idée que M Wickham puisse s'aventurer jusque là, elle se saisit d'un chandelier en guise de protection.
« Lizzie ? Tu es là ?»
La voix de Lydia résonna dans le couloir. Rassurée Elizabeth l'invita à entrer.
« Je ne vais pas te le dire deux fois Lizzie, si tu penses que je n'ai pas remarqué ton petit manège avec M Wickham tu te trompes lourdement.»
Elizabeth regardait sa soeur d'un air ébahi.
« Aussi, je te prierais de te tenir éloignée de mon mari. Si tu es si pressée, tu n'avais qu'à convaincre ton fiancé de s'enfuir avec toi pour vous marier plutôt que d'essayer de détourner un honnête homme de son épouse.»
Un lourd silence s'installa entre les deux soeurs.
« Je t'assure Lydia que M Wickham ne m'intéresse pas et je ne souhaite pas qu'il s'intéresse à moi. Sa compagnie me fait horreur et je préfèrerai le voir loin de Longbourne.»
« Je ne te crois pas ! Fut un temps où tu le trouvais à ton goût ! Tu es jalouse parce qu'il m'a préféré à toi !»
S'en fut trop pour Elisabeth. Tremblante de colère, elle s'apprêtait à lui révéler l'histoire de sa trahison envers Georgiana et la somme d'argent que M Gardiner et M Darcy avait dû lui verser pour qu'il accepte de se marier avec elle.
« Que se passe-t'il ici ? On vous entend crier depuis le salon ?»
Jane s'interposa entre ses deux soeurs.
« Rien du tout ma chère Jane. Lizzie et moi discutions du bon vieux temps.»
Sur ces belles paroles, Lydia sortit en lançant un regard assassin à son aînée, qu'elle considérait comme une rivale potentielle.
« Que s'est-il passé Lizzie ? Tu sembles terriblement en colère.»
Sa soeur n'omit aucun détail des propos et des gestes déplacés que M Wickham avait eu à son égard et lui rapporta l'intégralité du discours que lui avait tenu Lydia.
« Elle est aveuglée par l'amour qu'elle lui porte ! Elle ne se rend même pas compte qu'elle a épousé un homme abject et méprisable.»
Jane prit le temps d'analyser la situation. Sa soeur ne pouvait décemment pas rester en présence de M Wickham.
« Lizzie, prépare quelques affaires, tu vas rester à Netherfield avec Charles et moi jusqu'au départ des Wickham.»
Surprise par le ton autoritaire de sa soeur, Elizabeth acquiesça sans rien dire. Jane la laissa rapidement, voulant informer son mari des derniers évènements. Dans la voiture qui les emmenaient tous les trois vers Netherfield, Elizabeth remercia son beau-frère de son hospitalité.
« Jane m'a raconté ce que vous avez dû endurer aujourd'hui, il vous mieux que vous évitez de vous retrouver en présence de votre soeur et de son mari. C'est un véritable plaisir de vous avoir à Netherfield pendant quelques jours.»
