Chapitre 18 :

C'était la seconde fois qu'Elizabeth faisait à pied le chemin de Pemberley jusqu'à Lambton. Elle était partie précipitemment, sans saluer Georgiana. Elle se promit de lui envoyer un billet dès son arrivée à Ripley House pour s'excuser. Marchant d'un bon pas, elle arriva rapidement jusqu'au promontoire qui surplombait Pemberley. Elizabeth s'arrêta quelques instants pour apprécier la vue. Le lac miroitait, donnant une allure de fête au château, caché dans son écrin de verdure. S'arrachant à sa contemplation, elle reprit sa route, espérant arriver pour le thé. Elizabeth s'enfonça dans les bois. Son sens de l'orientation était excellent, mais elle s'inquiéta de ne pas reconnaître le paysage qu'elle avait traversé un an auparavant. Après une heure de marche, l'angoisse saisit la jeune femme. De toute évidence, elle s'était trompée de chemin et le jour commençait à baisser dangereusement.

M Darcy s'enferma dans son bureau. Il avait besoin de remettre de l'ordre dans ses idées. Elizabeth provoquait chez lui des tempêtes de désir qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant. Il s'inquiétait de cet amour passionnel, qui lui faisait perdre tous ses moyens. Malgré son éducation sévère et son sens aigü des convenances, la jeune femme semblait tout balayer sur son passage. Il lui avait suffit d'un geste et de trois mots, pour lui faire perdre tout sens commun.

Un coup léger frappé à la porte, le tira de sa rêverie. Timidement Georgiana entra dans le bureau de son frère.

" As-tu vu Elizabeth ? Je ne l'ai pas revue depuis ce matin ?"

" Elle est repartie à midi."

M Darcy ne put s'empêcher de rougir en repensant à la façon un peu cavalière dont il l'avait quitté. Georgiana cacha mal sa déception.

" Je m'étonne qu'elle ne soit pas venue me saluer avant de partir."

De plus en plus embarrassé, M Darcy ne sut quoi lui répondre. Inquiète, Georgiana le questionna.

" Fitzwilliam, est-ce que vous vous êtes disputés ?"

Il soupira. Comment expliquer à sa soeur, si pure et si innocente, les tourments de la chair qui l'avait poussé à éloigner volontairement Elizabeth de Pemberley ?

" Ce qui s'est passé entre Miss Elizabeth et moi, nous regarde. Je peux cependant te rassurer, je ne suis pas fâché."

Georgiana était à moitié convaincue. Elle sentait que son frère ne lui disait pas tout. Il avait beaucoup changé depuis sa rencontre avec Elizabeth. Elle lui avait redonné goût à la vie, il touchait du doigt un bonheur auquel il avait largement droit. Pourtant à l'instant où elle l'observait, il semblait à Georgiana que tout le bénéfice de sa rencontre avec Elizabeth s'était tari. Cela faisait bien longtemps qu'il ne s'était pas enfermé dans son bureau à ressasser de sombres pensées. Cependant la jeune fille ne pouvait pas forcer les confidences de son frère. Elle se contenta de l'embrasser tendrement avant de le quitter. M Darcy resta dans son bureau jusqu'au soir, regardant le soleil décliner sur les collines de Pemberley. Vers 23h, il se décida à regagner sa chambre. Peter le dévêtit tranquillement, le questionnant comme à son habitude sur le programme de la journée du lendemain. M Darcy lui répondait par monosyllabe. Peter n'insista pas, pensant que l'angoisse de son mariage imminent influait sur son état d'esprit. Cela faisait à peine quelques minutes qu'il était couché que son valet frappa à la porte. Furieux, il ouvrit brusquement.

" Monsieur, je m'excuse de vous déranger. M Bennet attend en bas, il a l'air très agité."

Se saisissant rapidement de sa robe de chambre, M Darcy se précipita dans le hall, suivi de près par Peter. M Bennet faisait les cent pas.

" M Darcy ! Est-ce qu'Elizabeth est ici ?"

" Non, je pensais qu'elle était avec vous à Ripley."

Les deux hommes se regardèrent bouleversés.

"Elle a quitté Pemberley aux alentours de midi, je ne l'ai pas revue depuis."

Alertée par le bruit, Mrs Reynolds apparut. M Darcy lui demanda aussitôt si elle avait vu Miss Elizabeth. Elle répondit de manière positive.

" Je l'ai aperçue dans l'allée principale. J'ai pensé qu'elle faisait une promenade dans les jardins."

" Interrogez les cochers. Je veux savoir si elle a pris une voiture pour rentrer à Ripley House."

Sans plus attendre, il entraina son futur beau père dans le bureau. La réponse de Mrs Reynolds ne tarda pas. Aucun cocher n'avait reconduit Miss Bennet à Lambton.

" Elle a du vouloir rentrer à pied et elle se sera perdue."

M Darcy se sentait horriblement coupable. Il aurait dû prendre le temps de la raccompagner et de s'assurer qu'elle était en sécurité. Rapidement, Mrs Reynolds et Peter rassemblèrent tous les hommes disponibles. Le froid et la nuit étaient tombé depuis longtemps, et Elizabeth était seule au milieu des bois. Devant le perron, le maître de Pemberley les informa de la situation et donna des directives précises. M Bennet admirait le calme et le sang froid dont faisait preuve M Darcy. Il était tellement inquiet pour le sort de sa fille qu'il aurait été incapable de faire quoi que ce soit. M Darcy ne lui laissa aucun répit. A peine ses consignes dictées, il s'élança sur son cheval pour la retrouver au plus vite.

Elizabeth essayait de ne pas paniquer. La nuit était tombée rapidement mais par chance, c'était un soir de pleine lune. Se rappelant les leçons d'astronomie de son père, la jeune femme avait attentivement observé la voûte céleste. Elle reconnut facilement l'étoile du berger.

"Elle indique le nord et Lambton se trouve au sud de Pemberley. Si je continue dans cette direction, je devrais croiser la route qui y mène."

Se fiant à son instinct, elle continua d'avancer. Malgré son habitude de la marche et du plein air, elle fut rapidement fatiguée. Progresser dans la forêt n'avait rien à voir avec une promenade de santé. Les branches griffaient son visage et ses bras, et les ronces s'accrochaient à sa robe. Elizabeth fut forcé de ralentir son allure et finit par s'arrêter dans une petite clairière. Plus que la faim, c'était la soif qui la tiraillait. Assise sur une souche, elle reprenait son souffle lorsqu'elle entendit le murmure cristallin d'un ruisseau. L'eau coulait à quelques pas d'elle. Remerciant le ciel, elle plongea ses mains dans l'eau fraîche. Sa soif calmée, elle considéra sa situation : elle était perdue dans les bois, sans aucune ressources et sans aucune arme pour se défendre. Elle ignorait si des bêtes sauvages rôdaient dans les bois de Pemberley. Epuisée, elle se résigna à s'allonger à même le sol. Un tapis d'herbe moelleux lui servit de couche et elle ne tarda pas à sombrer dans un profond sommeil.

Georgiana avait été tirée de son sommeil par Mrs Reynolds qui avait jugé bon de l'informer de la situation. Le jeune fille s'était comportée avec courage, demandant à s'habiller pour aller rejoindre le reste de la famille Bennet à Ripley House. M Bennet accompagnant son frère, Mrs Bennet et ses filles devaient se trouver bien démunies. Lorsqu'elle arriva à Ripley, elle trouva la maison dans un grand état d'agitation. Mrs Bennet n'avait pas eu la présence d'esprit de se vêtir, si bien qu'elle accueillit Georgiana en chemise de nuit, des sels dans une main et un éventail dans l'autre. Kitty et Mary étaient aussi inquiètes que Georgiana mais elles surent l'accueillir avec courtoisie. Mrs Bennet s'effondra dans un fauteuil du salon.

" Ma pauvre Lizzie, perdue au milieu des bois, la veille de son mariage ! Comment a-t'elle pu me faire ça, à moi sa pauvre mère ?"

Georgiana fronça les sourcils. Elizabeth n'avait certainement pas choisi de se perdre dans les bois. Kitty et Mary ne s'émurent pas du discours de leur mère, se contentant de la soutenir. La jeune femme en conclut que l'état de Mrs Bennet n'était pas une nouveauté pour elles. Elle s'assit sur une bergère et attendit de recevoir des nouvelles. Lorsque le soleil se leva, M Bennet revint à Ripley. Sautant de son cheval, il s'engouffra dans le hall. Mrs Bennet s'élança vers lui suivie des trois jeunes femmes.

" Aucune nouvelle, nous avons fouillé les bois durant des heures..."

Cette fois-ci Mrs Bennet s'avanouie pour de bon. Préférant laisser les Bennet entre eux, Georgiana décida de rentrer à Pemberley. L'effevescence régnait au château. M Darcy avait laissé deux heures de repos à ses domestiques avant de recommencer la battue. Georgiana retrouva son frère dans son bureau. Le teint pâle et le visage défait, M Darcy s'était effondré dans un fauteuil. La jeune femme se précipita vers lui et le serra dans ses bras. A cette étreinte, il faillit fondre en larmes. Réussissant à se contenir, il serra à son tour sa soeur dans ses bras, conscient de son inquiétude et de son angoisse.

" Ne t'inquiète pas Fitzwilliam, je suis sûre qu'Elizabeth va bien. Tu vas la retrouver et dans deux jours vous serez mariés."

La gorge nouée, M Darcy ne put qu'acquiéçer. Elle mesura alors tout l'amour que son frère portait à la jeune femme, et elle pria pour qu'elle soit vite retrouvée saine et sauve.

Le gazouillis des petits oiseaux réveilla Elizabeth. S'étirant de tout son long comme un chat fatigué, elle mit quelques instants à se souvenir de l'endroit où elle se trouvait. Les feuilles filtraient les rayons du soleil, une multitude d'oiseaux célébraient la renaissance de l'astre. Malgré sa situation critique, Elizabeth se surprit à apprécier ce moment de quiétude et de pleine communion avec la nature. Cependant, le grognement de son estomac la ramena brutalement à la réalité. Elle n'avait rien mangé depuis hier matin et elle était affamée. L'eau du ruisseau calma sa soif et apaisa pour un temps la faim qui la tiraillait. Elle ne pouvait pas rester éternellement ici, elle devait essayer de retrouver son chemin. Avec détermination, elle continua sa progression, non sans peine. Ses efforts finirent par payer. En contrebas du talus où elle se trouvait, serpentait un chemin de terre. Elizabeth descendit prudemment et observa attentivement le sentier. Elle ne savait pas quelle direction prendre. Hésitante, elle choisit d'obliquer à gauche. Elle finirait bien par rencontrer un paysan ou un marchand qui lui indiquerait la bonne direction. Elle cheminait lentement, économisant ses forces. Elizabeth n'avait aucune idée de l'heure qu'il était mais à mesure qu'elle avançait le ciel se couvrit. Bientôt une pluie fine et pénétrante se mit à tomber. La jeune femme, grelottant et à bout de forces choisit de se réfugier sous un gros chêne qui bordait le sentier. Le feuillage du puissant arbre la mit à l'abri des gouttes. Elle s'assit, les jambes repliées contre son torse, entourées par ses bras et tenta de se réchauffer.

Darcy enrageait. Ses hommes avaient passé toute la matinée à râtisser les alentours de Pemberley sans trouver aucune trace d'Elizabeth. Il se sentait profondémment démuni et le ciel orageux était à l'image de son esprit. Il prit juste le temps de changer de vêtements et de cheval, avant de repartir à sa recherche. Le gros de la troupe avait besoin de repos, Darcy n'emmena avec lui que quelques domestiques sachant monter à cheval. Georgiana le regarda partir tristement. Son frère avait décidé d'orienter les recherches plus loin. Il savait qu'Elizabeth était une bonne marcheuse, elle avait donc pu parcourir de nombreux miles. Il éloignait de son esprit l'image de sa fiancée, tombée dans un ravin ou attaquée par une bête sauvage. Il se raccrochait à l'idée qu'elle essayait probablement de sortir de la forêt. Usant de sa cravache, il galopait à vive allure, criant son nom à tue-tête. Le temps jouait contre lui, il fallait absolument retrouver Elizabeth avant la nuit.

La pluie avait cessé de tomber mais elle ne trouva pas la force de se relever. Le manque de nourriture et la longue marche dans les bois l'avaient exténuée. Au désespoir, elle se mit à pleurer. Allait-elle mourir ici ? Elle pensait à M Darcy, à son père, à Georgiana et à ses soeurs. Elle ne voulait pas les quitter. Dans un sursaut, elle se releva et rejoignit la route. Elle se trainait plus qu'elle n'avançait, se contentant de regarder le sol et de faire un pas devant l'autre. Soudain un bruit de sabots la tira de sa torpeur. Un cavalier qui menait sa monture grand train arrivait dans son dos. Elle se jeta sur le côté pour l'éviter et dégringola sur le flanc de la colline. Sa chute fut arrêtée par un arbre. Heurtant violemment le tronc, Elizabeth s'évanouit.


Voici la première partie de l'histoire. La suite est en cours d'écriture. Merci.