Chapitre 19

L'homme se jeta à bas de sa monture et dévala la pente raide de la ravine. La robe rouge ne laissait guère planer de doute sur l'identité de la jeune femme qui la portait, aussi il ne prit guère de précautions, risquant à tout instant de se rompre le cou. Il dégagea délicatement le corps de la jeune femme du creux de l'arbre qui avait arrêté sa chute. Avisant le sang qui coulait abondamment de sa tête, il posa son oreille sur sa poitrine, guettant un battement de coeur. Ses prières silencieuses furent exaucées. Bien que faible et irrégulier, son coeur battait toujours. Sans plus attendre, il cria pour alerter ses compagnons aux alentours.

Mrs Reynolds guettait anxieusement le retour des cavaliers. La pluie fine et aérienne s'était transformée en un torrent diluvien qui frappait avec force les vitres de la majestueuse demeure. En cette fin d'après midi, le déchaînement des élèments n'auguraient rien de bon et l'intendante se surprit à prier pour que son maître revienne sain et sauf. Même si M Darcy avait maintes et maintes fois parcouru les nombreux hectares du parc de Pemberley, chevaucher dans ces conditions représentait un véritable danger. Un coup de tonnerre la fit sursauter, le hall d'entrée où elle se trouvait, s'illumina soudain sous l'effet des éclairs qui zébraient le ciel noir.

Soudain des hennissements et le galop de plusieurs chevaux se firent entendre, leurs sabots crissant sous le gravier de la cour. Sans prendre le temps d'attraper son châle, Mrs Reynolds se précipita à la rencontre des cavaliers. Elle n'eut cependant pas le temps d'atteindre le bas des marches du perron, M Darcy montait déjà à grandes enjambées le double escalier du château. Elle ouvrit prestemment la porte afin de le laisser entrer. Dans le hall, M Darcy laissa tomber son pardessus. L'intendante poussa un cri en découvrant Elizabeth entre ses bras.

" Mon Dieu, M Darcy vous l'avez retrouvé !"

Cependant elle n'eut pas le temps de se réjouir davantage.

" Elle est gravement blessée Mrs Reynolds, envoyez immédiatement Kate dans la chambre de Miss Bennet et faîtes prévenir le docteur Ford."

Sans plus attendre, il emporta la jeune femme toujours insconsciente jusqu'au premier étage. Fort heureusement, un bon feu flambait dans la cheminée de la chambre. M Darcy déposa délicatement Elizabeth sur le lit et rajouta une buche dans le feu. La femme de chambre tardait à arriver. Elizabeth était tremblante et agitée de spasmes, M Darcy se tordait les mains, hésitant à entreprendre quoi que ce soit. Il sonna rageusement, sans effet. Au diable les convenances, la vie de sa fiancée était en jeu. Délicatement, il commença à défaire ses bottines maculées de boue. Ses pieds étaient glacés. Il avisa la robe, ou du moins ce qu'il en restait. Elle était déchirée à de nombreux endroits, laissant apparaître les vêtements de corps d'Elizabeth. M Darcy n'y entendait rien en mode féminine. Aussi il fouilla dans la coiffeuse de la chambre afin d'y trouver un ciseau. Etouffant une exclamation lorsqu'il trouva le dit objet, il entreprit de découper sans autre forme de procès, la robe mouillée. Totalement insconsciente, Elizabeth ne se rendait compte de rien, elle se laissait tourner et retourner comme une poupée de chiffon entre les bras de M Darcy. Ce n'est que lorsqu'elle fut débarrassée de sa robe que M Darcy comprit son erreur : les vêtements de corps de la jeune femme étaient aussi mouillés que sa robe, la blancheur était devenue transparence, laissant apparaître les moindres détails du corps gracieux de sa fiancée. Gêné, il l'eveloppa rapidement dans une couverture. Elle grelottait toujours. Alors M Darcy la souleva délicatement et l'amena au plus près du feu, la tenant serrée contre lui. Tout en la berçant, il lui embrassait doucement les cheveux, murmurant mille excuses et lui promettant de toujours veiller sur elle. C'est ainsi que Mrs Reynolds et Kate le trouvèrent.

En femme de tête, l'intendante prit rapidement les choses en main.

" Kate, allumez toutes les bougies possibles, il fait noir comme dans un four ici."

"M Darcy, pouvez-vous deposer Miss Bennet sur le lit ?"

Engourdi, M Darcy obtempera sans dire un mot. Mrs Reynolds l'écarta pour défaire la couverture qui enveloppait la jeune femme.

" M Darcy, est-ce vous qui avez fait ça ?"

Avisant le ciseau et la robe en lambeaux, elle eut sa réponse. S'attaquant à l'aide de Kate aux sous-vêtements d'Elizabeth, Mrs Reynolds exigea de son maître qu'il sorte de la chambre.

Complètement sonné et ahuri par les évènements, M Darcy s'assit sur une chaise du couloir. La tête entre les mains, il repassait en boucle le film de ces deux derniers jours : son étreinte ardente avec Elizabeth, la façon dont il l'avait rejeté, sa disparition dans les bois de Pemberley, ces deux jours de recherches. A chacun de ces moments, il ne pouvait que se reprocher son manque de sang-froid et de discernement. Le bonheur d'avoir Elizabeth auprès de lui, lui avait fait perdre tout sens des convenances, de l'honneur et du respect. Tout à ses sombres pensées, il n'entendit pas Peter s'approcher.

" Venez vous changer Monsieur, il n'est pas utile que vous tombiez malade vous aussi."

Docile M Darcy se laissa entrainer vers sa chambre.

"Quel est votre diagnostique docteur ?"

Le docteur Ford prit son temps pour ranger son matériel dans sa sacoche de cuir. Il regarda tour à tour M Darcy, Mrs Reynolds, M et Mrs Bennet. Il pouvait lire l'anxiété sur leurs visages, la fatigue et l'attente mettaient leurs nerfs à vif, surtout ceux de Mrs Bennet qui avait déjà faillit défaillir de nombreuses fois.

" Miss Bennet a une forte fièvre. Grâce aux bons soins qu'elle a reçu sans tarder, j'ai bon espoir de la voir baisser rapidement. En attendant, je vous conseille à tous de prendre du repos. Je repasserai demain."

Hélàs, le lendemain, le docteur Ford dû revoir ses espérances. La fièvre d'Elizabeth n'avait pas baissée et de nombreux spasmes agitaient le corps de chiffon de la jeune femme. Le docteur ordanna des frictions d'alcool et des bains d'eau froide pour faire baisser la fièvre, sans résultats. Elizabeth ne reprenait pas conscience et la pâleur de son teint laissait davantage penser à celui d'un cadavre. Au bout de deux jours, le médecin, en désespoir de cause, ordanna des saignées. Affaiblie par le manque de nourriture, Elizabeth cessa de s'agiter et de délirer. Le seul signe de vie tangible était le léger soulevement de sa poitrine.

M Darcy refusait de quitter la chambre d'Elizabeth. Mrs Reynolds se désespérait de voir revenir les plateaux des cuisines intacts, M Darcy semblait vouloir dépérir au même titre que la jeune femme. Même les douces injonctions de Georgiana le laissait de marbre. Au soir du quatrième jour, l'état d'Elizabeth sembla empirer de nouveau. Elle recommença à délirer et la fièvre atteint de nouveau des sommets. Le docteur Ford rappelé en urgence afficha une mine sombre. Posant délicatement la main sur l'épaule de M Darcy, il donna son verdict.

" Je ne suis pas sûr qu'elle survive à cette nuit. Vous devriez faire quérir un prêtre."

" Un prêtre ? Mais elle n'est pas en état de prononcer ses voeux docteur !"

Le docteur Ford sourit douloureusement.

" Je pensais à une extrême-onction, Fitzwilliam."

De cette nuit, M Darcy ne se souvient que de peu de choses. Atteré par le verdict sans appel du docteur Ford, il ne quitta plus le fauteuil collé au lit d'Elizabeth et refusa de lâcher sa main, comme si son seul contact pouvait la maintenir en vie. Les murmures latins du prêtres, l'odeur de l'encens, les pleurs étouffés de Mrs Bennet s'agitaient à la lisière de son esprit. Tout son être était tourné vers Elizabeth, guettant le moindre soubresaut, la moindre vibration. Epuisé par ces cinq jours interminables, M Darcy finit par s'assoupir aux premières lueurs du jour, tenant toujours la main d'Elizabeth.

" Oh mon Dieu, cela ne se peut !"

" Mais si Mrs Bennet, je vous assure ! Un véritable miracle !"

Réveillé en sursaut par les clameurs et les cris, M Darcy regardait autour de lui sans comprendre. Craignant qu'Elizabeth n'ait poussé son dernier soupir pendant son sommeil, il toucha délicatement son visage. Sa fraicheur le surprit. Il observa le visage serein de sa fiancée et s'aperçu que sa respiration s'était faite calme et régulière. Alors la vérité s'imposa à lui, Elizabeth était sauvée.

Ce n'est qu'en fin de journée que la jeune femme ouvrit les yeux. Les rideaux tirés ne laissaient filtrer que peu de lumière malgré le soleil éclatant de ce début de mois de mai. Elle détailla avec attention la chambre dans laquelle elle se trouvait, tournant délicatement sa tête douloureuse. C'était une pièce de belles proportions, dans la cheminée un feu se mourrait lentement, révelant deux fauteuils tournés vers lui. Une charmante coiffeuse était placée à côté de la fenêtre, fermée par de lourdes tentures. Elle observa que le bois du lit était ancien et ouvragé, les couvertures et les oreillers moelleux. Puis elle ferma à nouveau les yeux.

" Monsieur, je vous en prie, il faut manger et vous reposer."

Mrs Reynolds regardait d'un air désapprobateur son maître. Il avait fait installer un petit bureau dans un coin de la chambre, de manière à pouvoir traiter ses affaires sans quitter Elizabeth. Lassée, l'intendante repartit vers les cuisines, emportant un plateau de nourriture à peine entamé. C'est l'odeur qui réveilla à nouveau la jeune femme. Elle observa une nouvelle fois son environnement et le trouva semblable à celui de son précédent réveil. Le seul fait notable était la présence de cet homme. Tout à l'écriture de sa lettre, il ne l'avait pas remarqué. Elle put donc à loisir détailler ses traits. Même assis, il avait l'air d'être grand. Son teint était pâle et ses yeux cernés, comme s'il n'avait pas dormi depuis plusieurs jours. Ses cheveux bruns accentuait cette impression de fatigue. Pourtant il émanait de toute sa personne, une aura de puissance. Et plus elle l'examinait, plus elle le trouvait agréable à regarder. Cependant le grondement douloureux de son estomac affamé, réveillé par les odeurs appétissantes du plateau disparu, la rappela à des considérations plus terre à terre. Elle voulut parler, mais sa bouche était sèche et sa gorge comme nouée, aucun son ne put s'en échapper. Fort heureusement, elle aperçut sur sa table de chevet un verre d'eau. Tendant le bras, elle tenta de l'attraper mais le verre était trop lourd pour ses maigres forces. Il tomba avec un bruit sourd sur l'épais tapis. L'homme sursauta et tourna aussitôt ses yeux sur elle.

" Elizabeth ?"

Sa voix grave et mélodieuse enchanta la jeune femme. Elle le regarda s'approcher doucement du lit.

"Etes-vous réveillée depuis longtemps ?"

Elle acquiéça lentement. M Darcy peinait à contenir sa joie. Il tendit le bras pour saisir la sonnette. Presque aussitôt, Mrs Reynolds apparut.

" Monsieur s'est-il décidé à déjeuner ?"

Alors M Darcy s'écarta du lit et l'intendante poussa une exclamation de joie en voyant la jeune femme réveillée.

"Veuillez prévenir M et Mrs Bennet que leur fille s'est réveillée. Faites aussi monter une collation légère pour Miss Elizabeth et envoyez quelqu'un quérir le docteur Ford."

Lorsqu'il se trouva à nouveau seul avec la jeune femme, il lui caressa doucement le front.

" Vous vous êtes perdue dans les bois de Pemberley et vous vous êtes blessée à la tête. Vous êtes restée insconsciente plusieurs jours durant. Vous vous souvenez ?"

La jeune femme hocha négativement la tête et regarda d'un air perdu la pièce où elle se trouvait.

" Est ce que vous vous souvenez de votre nom ?"

Nouveau hochement de tête négatif. M Darcy déglutit avec peine, l'angoisse lui nouait le ventre.

" Est ce que vous savez qui je suis ?"