Chapitre 20

Ainsi que l'avait prédit le docteur Ford, la convalescence d'Elizabeth fut longue. Affaiblie par la forte fièvre dont elle avait été victime, elle mit un mois avant de pouvoir quitter sa chambre. Mais grâce aux bons soins dont elle fut entourée, l'état physique de la jeune femme s'améliora rapidement. De nature robuste et volontaire, elle refusa rapidement de rester dans le lit et demanda à ce que l'on installe un fauteuil près de la fenêtre, afin qu'elle puisse profiter du soleil du mois de juin. Et l'été installé, elle put faire de courtes promenades dans le jardin foisonnant de Pemberley, à sa plus grande joie.

M Darcy prenait plaisir à la voir ainsi déambuler dans les allées, toujours accompagnée par Georgiana ou M Bennet. Il l'observait souvent depuis la fenêtre de son bureau, repensant au jour où elle s'était enfin réveillée.

M Darcy attendait en compagnie de la famille Bennet dans le petit salon du rez de chaussée. Cela faisait maintenant une petite heure que le docteur Ford était en compagnie d'Elizabeth. Son réveil avait empli la maisonnée de joie, et les discussions étaient vives. Mrs Bennet prévoyait déjà que le mariage aurait lieu en septembre, de manière à laisser le temps à sa fille de guérir et regagner les kilos perdus.

" Quel malheur, je suis sûre qu'il faudra reprendre toute sa robe de mariée à présent."

C'était là l'une des caractéristiques du caractère fluctuant de sa future belle-mère, s'inquiéter des détails et en vouloir à sa fille de gâcher sa robe. M Darcy avait un peu de peine à participer à l'allégresse générale. Il observa en retrait M Bennet qui tentait de contenir son exubérante épouse, les demoiselles Bennet et sa jeune soeur Georgiana ravies par la perspective de retrouver Elizabeth. L'entrée du docteur Ford calma l'assemblée.

" Miss Bennet, quoique fortement affaiblie, semble en bonne voie guérison. La fièvre est totalement tombée et elle semble en pleine possession de ses moyens."

" En voilà une fort bonne nouvelle, n'est ce pas M Bennet ?"

" Hélas, Mrs Bennet, je crains qu'il ne faille pas se réjouir trop vite. En effet, bien que Miss Bennet soit consciente, il semble qu'elle souffre d'une amnésie très importante."

" Allons allons docteur, quelle enfant ne reconnaîtrait pas sa mère ?"

Malgré les cris, les pleurs et les menaces de Mrs Bennet, Elizabeth ne voyait en elle qu'une étrangère, et toutes les personnes les plus proches d'elle et les plus chères à son coeur, étaient devenus de parfaits étrangers. Elle conservait son caractère et ses connaissances intellectuelles, mais sa mémoire des visages et les souvenirs proches et lointoins semblaient avoir disparus. Le docteur Ford expliqua cette amnésie par le violent choc qu'elle avait reçu à la tête.

" Cet état de choses est certainement temporaire. Je vous conseille de lui parler de son passé, de son enfance, de lui raconter ces pans de mémoire qui lui font défaut. Les souvenirs vont revenir petit à petit."

Bien sûr, personne ne put empêcher Mrs Bennet de se précipiter aussitôt le docteur parti, dans la chambre de sa seconde fille.

" Elizabeth ! Je vous demande de cesser immédiatement cette mascarade grotesque !"

La jeune femme regardait avec étonnement le petite femme replète qui se tenait dans l'encadrement de la porte. Toute dépeignée, le châle de travers et haletante de l'effort qu'elle venait de faire pour monter à toute vitesse les marches du premier étage, elle offrait un contraste étrange avec l'impression de calme et d'ordre qui émanait de la pièce. Gênée par la manière dont sa fille la scrutait, elle rajusta sa tenue.

" Mais qu'avez vous donc à me dévisager ainsi ? On dirait que c'est la première fois que vous me voyez !"

Le verdict tomba aussi sec.

" C'est en effet le cas, Madame."

Depuis le jour de son réveil, ainsi que le lui avait patiemment expliqué le docteur Ford, Elizabeth du réapprendre à faire connaissance avec sa propre famille. Elle se sentit immédiatement à l'aise avec son père. Son calme et sa tendresse évidente pour elle la rassurèrent. Leur goût commun pour la littérature leur permit de s'appréhender sous un jour plus formel. Bien que M Bennet ne manqua pas de raconter de petites anectodes sur l'enfance d'Elizabeth, il n'essayait jamais de forcer sa mémoire, mais tentait plutôt de piquer sa curiosité. Cette tactique fonctionna davantage que les remarques incessantes de Mrs Bennet sur le fait qu'elle devait obligatoirement se souvenir de telle ou telle chose. Elizabeth profitait de la présence de son père pour échapper à sa mère, et en apprendre davantage sur cette enfance oubliée. Dès qu'elle fut en état de se promener, son père l'entraina vers les jardins et ensemble, ils égrenaient les souvenirs de Longbourne. Voir sa fille sourire et rire au récit de ses anectodes mettaient du baume au coeur du vieil homme.

" Lizzie, nous devons discuter. Asseyons nous veux-tu à l'ombre de cet arbre."

En cette chaude fin d'après-midi d'août, cette halte sembla la bienvenue à Elizabeth. Elle s'assit sagement sur le banc à côté de son père.

" Ma chère enfant, maintenant que ton état de santé te permet de voyager, la question de notre établissement ici se pose. Nous ne pouvons décemment pas prolonger indéfiniment notre séjour à Pemberley, et ce malgré l'insistance de M Darcy. Je crois que pour ton bien et pour faire en sorte que la mémoire te revienne, il serait bon de rentrer chez nous à Longbourne."

Elizabeth resta coite. Les pensées se bousculaient dans sa tête, Pemberley était le seul endroit au monde qui lui était familier. Elle se sentait bien ici, comme si elle était à la bonne place. Quitter ce lieu vers des horizons inconnus, se retrouver dans une maison devenue étrangère, elle ignorait si elle en aurait la force.

" Mais si M Darcy insiste pour que nous restions ?"

M Benne sourit et tapota la main de sa fille.

" Je comprends ton angoisse mais nous ne pouvons nous attarder davantage. La situation est trop ambigüe et nous ne pouvons compter sur un retour miraculeux de tes souvenirs. Je suis persuadé que retourner dans la maison de ton enfance te ferait le plus grand bien."

A ces mots, M Bennet se leva, signifiant que la discussion était close et sa décision arrêtée. Elizabeth resta un long moment à réfléchir sur le banc. Son père avait raison, la situation n'était pas convenable. Son statut de fiancée l'avait protégée durant un temps mais sans concrétiser le mariage, elle ne pouvait décemment pas rester dans la demeure d'un gentlemen célibataire. Cette inconvenance s'était vite révélée, notamment lorsqu'elle avait dû changer de chambre, la sienne étant directement communiquante avec celle de M Darcy, bien que ce dernier n'ait été que politesse et courtoisie à son égard. Monsieur Darcy ... Quel paradoxe que cet homme ! Bien entendu, sa mère lui avait raconté à de nombreuses reprises et avec force de détails, comment elle, pauvre petite provinciale, avait réussi à se fiancer avec l'homme qui possédait la moitié du Derbyshire. Etait-elle une personne intéressée ? Elle ne pouvait se résoudre à le croire, pourtant elle ne décelait rien dans l'attitude de M Darcy qui pouvait laisser à penser qu'une réelle affection existait entre eux. Bien qu'ils cohabitent sous le même toit, partagent les mêmes repas et les mêmes soirées, elle ne semble pas attirer davantage l'attention de M Darcy. Il reste toujours poli et courtois à son encontre et ne semble pas rechercher particulièrement sa compagnie. Ses propos restaient tout à fait convenables et il n'a jamais sollicité d'entretien ou de conversation particulière avec elle. Elizabeth soupira, elle se sentait complètement perdue.

Cela faisait maintenant plusieurs minutes que M Darcy l'observait. Sa position n'avait rien de convenable. Il s'était caché derrière un buisson, heureux de pouvoir la contempler tout à son aise, sans qu'elle ne se sente gênée. Réprimant un soupir, il se décida néanmoins à sortir de sa cachette.

"Miss Elizabeth."

Surprise, la jeune femme se leva d'un bond et s'inclina rapidement devant le maître des lieux.

" Pardonnez moi, je ne voulais pas vous effrayer, mais je ne savais comment interrompre votre méditation."

" Ce n'est rien M Darcy, je vous sais gré de votre prévenance à mon égard. Est-ce l'heure de dîner ?"

M Darcy sourit, la jeune femme n'avait rien perdu de son esprit vif.

" En effet Miss. Cependant avant de nous rendre au château, accepteriez vous de faire quelques pas dans le jardin en ma compagnie ?"

M Darcy lui tendit élégamment le bras dont Elizabeth s'empara, légèrement gênée par cette proximité nouvelle. Ils marchèrent quelques temps en silence.

" Ainsi vous désirez quitter Pemberley ?"

M Darcy avait parlé doucement, d'un ton plein de regrets.

" Mon père pense que cela me serait bénéfique. Il prétend que revoir la maison de mon enfance pourrait raviver mes souvenirs."

" Et vous qu'en pensez-vous ?"

Elizabeth garda le silence un long moment. Devait-elle lui avouer le fruit de ses pensées ?

" C'est assez difficile à dire. Au plus profond de moi même, je sens que ma place est ici. Cependant Monsieur, je dois vous avouer que votre comportement me laisse à penser le contraire."

Si les premiers mots de la jeune femme avaient fait bondir le coeur de M Darcy, la fin de sa phrase lui fit l'effet d'une douche froide. Elizabeth resta silencieuse. Un instant elle eut peur d'être allée trop loin mais sa nature vive l'emporta.

" Nous sommes apparemment fiancés depuis plus de six mois et vous m'avez fait la cour durant deux ans avant que je n'accepte votre demande. Cependant rien dans votre attitude ne laisse refléter un quelconque attachement à ma personne. Pardonnez ma franchise M Darcy mais comprenez aussi ma situation."

Elizabeth fut heureuse que la pénombre des arbres cache la rougeur de ses joues. Son discours enflammé aurait eu de quoi repousser plus d'un homme. Pourtant sa volonté de comprendre et de savoir l'avait emporté face au respect des convenances.

M Darcy n'arrêta net et lacha le bras d'Elizabeth qui fit encore quelques pas, avant de se retourner vers lui. Le maître de Pemberley avait le visage fermé et le regard dur. Les bras le long du corps, les poings tellement serrés que la jointure de ses mains en devenaient blanches, il la regardait avec intensité.

" N'avez vous donc aucune idée du calvaire qui est le mien ?"

Sa voix grondait comme celle d'un fauve prêt à attaquer une biche effarouchée. Elizabeth recula d'un pas face à la colère contenue de M Darcy.

" Vous êtes là, à deux pas de moi, vous ne vous souvenez pas de moi, ignorez tout de ma personnalité, de mes qualités et de mes défauts, de l'amour que je vous porte. Que voudriez-vous que je fasse ?"

M Darcy maudit les conseils du docteur Ford. Après avoir annoncé l'amnésie d'Elizabeth à sa famille, il l'avait pris à part et lui avait tout particulièrement recommandé de rester à l'écart de la jeune femme afin qu'elle puisse renouer en toute quiétude avec les siens. M Darcy avait donc suivit ces recommandations à la lettre et voici que maintenant Elizabeth lui reprochait son manque d'attention et de chaleur à son encontre.

Elizabeth observait l'homme qu'elle avait en face d'elle. Ce n'était pas le même qui participait aux dîners, discutait poliment avec son père. Non cet homme là lui montrait enfin le feu qui l'animait au plus profond.

Il poursuivit.

" Il me semblait indécent et inconvenant de vous faire une cour éhontée alors que vous ne vous souveniez même pas de votre propre nom. Cependant puisque vous avez besoin de savoir, sachez que je vous aime d'un amour ardent, ainsi que je vous l'ai déjà avoué une première fois dans le parc de Rosing. Je serais prêt à tout pour votre bonheur, même faire le sacrifice de voir partir lui de moi ..."

Le masque était tombé. M Darcy desserra lentement les poings. La tristesse se peignit sur son beau visage et Elizabeth en eut le coeur brisé. Elle s'avança vers lui et lui prit spontanément la main.

" Pardonnez moi je vous en prie. Je ne cherchais pas à vous blesser."

M Darcy regardait la main de la jeune femme qui emprisonnait la sienne avec force. Il mourrait d'envie de l'attirer contre lui et de la serrer fort entre ses bras pour l'empêcher de partir loin de lui, mais à la place il murmura :

" Je n'ai pas à vous pardonner de vouloir savoir. Vous êtes à présent libre de tout engagement envers moi, si vous souhaitez quitter Pemberley, je ne m'y opposerais pas."