Chapitre 20
La rumeur s'était répandue comme une trainée de poudre dans tout le domaine et même au delà. Les salons londoniens ne parlaient plus que de la rupture entre le beau et richissime M Darcy et sa petite proviciale. Et en quelques temps, le maître de Pemberley redevient l'un des célibataires les plus en vue de la capitale. Cependant on ne le voyait guère fréquenter les bals et les salons où les jeunes femmes bien nées et célibataires attendaient patiemment d'attirer l'attention de ce gentleman. A vrai dire, depuis le départ d'Elizabeth pour Longbourne, M Darcy ne tenait plus en place. Pemberley qui était si cher à son coeur, devint un lieu de souffrance. Chaque pièce de la demeure et même le jardin ne cessaient de crier l'absence d'Elizabeth. Il la voyait partout, dans le salon de musique, occupée à jouer au piano à quatre mains avec Georgiana, convalescente dans sa chambre, dînant et soupant dans le petit salon en sa compagnie. Tant et si bien qu'il ne pouvait demeurer plus de quelques jours d'affilée dans le Derbyshire. Et quand il était à Pemberley, il s'enfermait la plupart du temps dans son bureau et évitait la compagnie. Il se donna corps et âme à la gestion de ses biens et multiplia ses partenariats avec de nombreux associés, ce qui l'obligeait à faire de fréquents voyages aux quatre coins du pays afin de s'assurer de la bonne marche des entreprises dans lesquelles il avait investi.
La personne qui souffrit le plus de cet état de choses fut Georgiana. L'attitude de son frère la plongea dans un grand désarroi et renforça son isolement. La plupart du temps livrée à elle-même, sans autre compagnie que celle des domestiques et de Mrs Reynolds, la jeune femme semblait s'éteindre chaque jour davantage et le bénéfice de la présence d'Elizabeth fut en quelques mois, totalement aboli.
Le retour à Longbourne s'effectua dans un silence quasi complet, uniquement ponctué par les crises de Mrs Bennet, qui n'adressait plus la parole à Elizabeth, si ce n'est pour lui faire des reproches.
" Passe encore que vous ayez refusé d'épouser M Collins puisque vous aviez un meilleur parti en tête, mais refuser d'épouser M Darcy alors que vous étiez déjà fiancée à lui depuis plus de six mois c'est grotesque ! Heureusement que nous pouvons compter sur notre petite Jane pour nous assurer un confort domestique lorsque votre père viendra à mourir et que M Collins nous jetera dehors !"
Elizabeth avait fini par s'habituer et elle ne portait plus guère d'attention aux propos de sa mère. Elle préférait regarder le paysage changer au fur et à mesure de leur arrivée près de Longbourne. Hélas, le retour à la demeure familiale n'eut pas l'effet escompté par M Bennet sur Elizabeth. La maison lui parut tout à fait étrangère, incongrue et désordonnée. Elle ne pouvait s'empêcher d'établir la comparaison avec Pemberley, si tant est que les deux demeures puissent être comparées ! Elizabeth reprit sans s'en douter sa vie d'avant, partagée entre de longues balades dans la campagne et le plaisir de la lecture.
" Lizzie ! Lizzie ! Où est-elle encore passée ?"
Voir sa mère s'agiter pour la retrouver amusait grandement Elizabeth. M Bennet la gronda gentiment.
" Soyez indulgente avec votre pauvre mère, ayez pitié de ses nerfs."
A regrets, Elizabeth sortit de la bibliothèque de son père, le seul lieu de la maison dans lequel Mrs Bennet avait interdiction de pénétrer.
" Ah Lizzie vous voilà enfin ! J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer !"
Elle agita sous le nez d'Elizabeth, une lettre déjà toute chiffonnée.
" Votre soeur, Jane Bingley va venir nous rendre visite prochainement !"
La jeune femme sourit. Elle avait déjà tellement entendu parlé de cette soeur aînée dont elle était apparemment si proche. Il lui tardait réellement de faire sa connaissance.
" Nous sommes tous conviés à dîner à Netherfield ce lundi."
Et Mrs Bennet repartit comme elle était venue.
Les jours suivants furent longs pour Elizabeth. Le mauvais temps d'automne faisait pleuvoir à grands seaux sur Longbourne et empêchait la jeune femme de sortir. Elle passait le plus clair de son temps dans sa chambre, oscillant entre ennui et lecture. Alors qu'elle était plongée dans un livre, un léger coup frappé à sa porte la fit sursauter. C'était Betsy, la femme de chambre de la maison.
" J'ai fini de défaire tous vos paquets Miss."
Le départ précipité des Bennet de Pemberley ne leur avait pas laissé le loisir de préparer toutes leurs affaires. Aussi le reste de leurs possessions venait juste d'être acheminé par les soins de Mrs Reynolds.
"Et en vidant vos sacs, j'ai trouvé ceci Miss."
Elle lui tendit un gros paquet de lettres entouré d'un ruban vert. Lorsque la femme de chambre fut partie, Elizabeth observa avec intérêt les lettres. A en juger par les dates, c'était la correspondance qu'elle avait reçu avant son départ pour Pemberley.
Ce soir là Elizabeth ne descendit pas dîner malgré les injonctions répétées de sa mère. Elle veilla jusque tard dans la nuit, lisant et relisant les courriers qu'elle avait reçu de M Darcy. A travers ses mots, elle voyait à nouveau l'homme du parc, l'homme passionné qui lui avait avoué son amour. Son attention se porta alors sur un paquet qu'elle avait négligemment mis de côté. C'était un mouchoir brodé aux initiales ED qui contenait une élégante miniature, fidèle portrait de M Darcy. A la vue de son beau visage et de ses yeux expressifs, l'estomac d'Elizabeth se contracta bizarrement. Le portrait réveilla quelque chose en elle mais elle ne savait pas dire quoi. Epuisée, elle finit par s'endormir aux premières lueurs du jour.
Lundi arriva sans qu'Elizabeth s'en rendit compte. A force de relire les lettres de M Darcy, elle les connaissaient par coeur, et plus elle les feuilletaient plus elle sentait se renforcer cet étrange sentiment. Mais ses réflexions furent interrompues sans ménagement par Mrs Bennet, pressée de retrouver sa fille aînée, qu'elle n'avait pas vue depuis presque une année.
Bien qu'elle eut fait le chemin à pied plus d'une fois, elle ne reconnut pas le parcours qui la menait à Netherfield. La bâtisse n'éveilla pas le moindre souvenir et Elizabeth se surprit même à la comparer à Pemberley. Refoulant le souvenir de la demeure et de son maître, la jeune femme se prépara à rencontrer sa soeur aînée.
Jane observait discrètement sa soeur cadette. Elle semblait toujours fidèle à elle-même, son esprit vif et acéré dont avait fait plus d'une fois les frais Miss Bingley était toujours présent. Pourtant elle semblait détachée, comme à l'écart. Malgré son absence de souvenirs, Jane était très heureuse de retrouver Elizabeth, sa confidente de toujours, sa seule véritable amie. Après le dîner, tandis que les hommes prenaient un brandy dans un coin du salon et que Mrs Bennet et ses plus jeunes filles s'asseyaient autour de la table de jeux, Jane entraina Elizabeth dans les couloirs de Netherfield. Elle n'avait trouvé que ce prétexte afin de se retrouver seule avec sa soeur. Tandis qu'elle lui faisait visiter les nombreuses pièces de la demeure, Jane la questionnait calmement sur sa vie à Longbourne, s'enquerrait de ses loisirs. Elizabeth se sentait très à l'aise avec elle et répondait bien volontiers.
" Elle au moins, elle n'essaie pas à tout prix de me farcir la tête de souvenirs et d'anectodes !"
Il était prévu que les Bingley restent à Netherfield jusqu'au début de la Saison. Ils passeraient donc Noël à Longbourne en compagnie de la famille Bennet. Elizabeth se réjouissait d'avance de cette longue cohabitation de deux mois. En effet, il ne se passait guère plus d'une journée sans que les deux soeurs ne se voient. M Bennet voyait d'un très bon oeil la complicité retrouvée des deux jeunes femmes. Au contact de Jane, Elizabeth semblait davantage épanouie.
Au début du mois de décembre, M Bingley dû s'absenter quelques jours pour régler des affaires urgentes à Londres, et c'est tout naturellement qu'Elizabeth accepta la proposition de sa soeur de venir s'installer à Netherfield pour lui tenir compagnie. Sans retrouver leurs habitudes de jeunes filles, les deux soeurs se rapprochèrent davantage encore. Un soir, alors que Jane peignait les cheveux de sa soeur, elle murmura :
" Je crois que je vous dois des excuses Lizzie."
Elizabeth regarda sa soeur dans le reflet du miroir d'un air interrogateur.
" J'aurais dû venir dès que j'ai appris votre accident et les suites malheureuses que nous connaissont toutes les deux."
Il est vrai qu'Elizabeth s'était déjà interrogée sur l'absence de sa soeur lors de sa convalescence. On lui avait tellement parlé de sa proximité avec Jane et de l'amitié que M Bingley et M Darcy entretenait que son absence pouvait sembler étrange. Pour autant, l'extrême sensibilité et la pudeur manifeste de sa soeur avait empêché Elizabeth de lui poser ouvertement la question. Mais puisque ce soir sa soeur semblait vouloir en parler ...
" Je crois vous connaître suffisamment pour savoir que vous deviez avoir de bonnes raisons de n'être pas venue."
A ces mots Jane fondit en larmes. Alarmée, Elizabeth la fit asseoir sur le lit.
" Allons Jane que vous arrive t'il ? A mes yeux vous êtes toute pardonnée."
Petit à petit, sous les caresses et les mots rassurants de sa soeur, les sanglots de Jane s'apaisèrent doucement. Quand elle eut reprit ses esprits, Jane lui avoua qu'elle était tombée enceinte au début du mois de février.
" Charles était fou de joie, il ne s'attendait pas à un tel évènement si peu de temps après notre mariage et je dois avouer que moi non plus. Comme la Saison battait son plein et que nous avions beaucoup d'occupations mondaines à assumer, nous sommes restés à Londres. Ma grossesse avançait normalement, le docteur était très rassurant à ce sujet. Pourtant au début du mois d'avril ..."
Les derniers mots moururent sur les lèvres de Jane qui se remit à pleurer silencieusement. Elizabeth était bouleversée, elle prit sa soeur dans ses bras et la berça comme un enfant jusqu'à ce que ses sanglots s'arrêtent à nouveau.
" Charles et moi n'en avons parlé à personne. Pour expliquer mon alitement et mon abattement, nous avons prétexté un mauvais rhume. Pour ne pas aggraver mon état, Charles m'a caché dans un premier temps, ce qui vous était arrivé. Voilà vous savez tout Lizzie."
" C'est moi qui vous dois des excuses Jane, j'aurais du être là pour vous soutenir. Personne ne devrait avoir à affronter une telle épreuve seule."
"Oh mais je n'étais pas seule, Charles m'a énormément soutenu malgré son chagrin et je ne garde aucune séquelle de ce qui s'est passé."
Cette nuit là, pour la première fois depuis les noces de Jane, les deux soeurs partagèrent à nouveau le même lit. Bien à l'abris sous les draps et les couvertures, ce fut à Elizabeth de faire des confidences à sa soeur. Elle lui parla des lettres de M Darcy, de sa déclaration dans les jardins de Pemberley et de cet étrange sentiment qui l'habitait depuis quelques temps. Jane l'écouta patiemment et se contenta de faire quelques remarques qu'Elizabeth trouva fort justes. Unies par leur complicité retrouvée, les deux soeurs s'endormirent paisiblement tard dans la nuit.
" Lizzie ? Lizzie ? Où vous cachez-vous donc ?"
Jane s'était réveillée seule dans le lit, la matinée était déjà bien avancée, cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas aussi bien dormi.
" Par ici ma chère Jane !"
Guidée par la voix de sa soeur, Jane dirigea ses pas vers la bibliothèque. Elizabeth était confortablement installée dans un fauteuil près de la cheminée où un bon feu ronflait, un livre entre les mains.
" Je vais sonner pour que l'on nous apporte du thé."
Les deux soeurs se regardaient en souriant, ravies à l'idée de passer encore de nombreux jours ensemble. Tandis qu'elles buvaient leur thé fumant en contemplant l'âtre, Jane hasarda quelques mots.
" Une idée m'est venue ce matin, et si nous fêtions Noël à Netherfield cette année ? Je suis sûre que Charles n'y verrait aucune objection. Cela nous permettrait de réunir nos familles et de convier aussi quelques amis proches. Qu'en penses-tu ?"
Elizabeth approuva sans réserve l'idée de Jane, consciente que l'organisation de cet évènement l'aiderait sans doute à oublier son deuil.
