Chapitre 22

Ainsi que l'avait prédit Jane, Charles ne s'opposa nullement à ce que sa femme organise le réveillon de Noël à Netherfield. Tout comme Elizabeth, il l'encouragea et lui laissa le soin de tout organiser à sa guise. Malgré le retour de M Bingley, Elizabeth fut invitée à rester à Netherfield. Charles insista longuement, en cachette de Jane.

"Cela fait bien longtemps que je ne l'ai pas vue ainsi. Elle a retrouvé sa joie de vivre et c'est à vous que nous le devons chère Elizabeth. Restez, je vous en prie !"

Face à l'insistance et la gentillesse des époux Bingley, Elizabeth capitula.

" Lizzie je compte sur vous pour m'aider à tout organiser, je veux que ce Noël soit le plus réussi possible."

Les deux soeurs occupèrent alors la majorité de leur temps à la préparation du 24 décembre.

" Jane vous êtes vous occupée des invitations ?"

Occupée à choisir les fleurs pour la décoration, Jane répondit par la négative.

"Voulez-vous que je m'en charge ?"

En toute hâte, Jane bafouilla :

"Non Lizzie, je finis de choisir les fleurs et je m'en occupe."

Elizabeth trouva la réponse de sa soeur étrange mais elle ne lui en fit pas la remarque. Il était normal qu'en qualité d'hôtesse, elle adresse elle-même les invitations.

" Je dois finaliser la liste avec Charles, dès qu'il reviendra de sa partie de chasse avec Père, je lui en parlerai."

" Jane, pensez-vous que cela soit une bonne idée ? Je ne suis pas persuadé qu'il accepte de venir."

" Charles, je compte sur vous, il est très important qu'il soit présent."

" Ma chère, pour vous, j'irai le chercher moi-même s'il le faut !"

Noël arriva plus vite que ne l'escomptèrent les deux soeurs mais grâce à leur diligence et leur savoir-faire, la réception fut planifiée à temps. La belle famille de Jane était arrivée à la veille. Elizabeth avait refait la connaissance de Miss Bingley et M et Mrs Hurst. Malgré son amnésie, l'opinion qu'Elizabeth avait des soeurs de Charles ne s'en trouva pas modifiée. De plus l'attitude faussement complaisante de Caroline Bingley face à son accident et à la rupture de ses fiançailles avec M Darcy, agaçait au plus haut point la jeune femme. Comment sa soeur pouvait-elle souffrir la présence d'une telle vipère sous son propre toit ? Elizabeth soupira et regarda la pendule. Il était presque huit heures, elle allait être en retard. Elle regarda avec attention les robes étalées sur son lit. Seule la robe de mousseline blanche lui semblait adaptée à la réception de Jane. Elle achevait d'enfiler sa robe lorsque de légers coups retentirent à la porte. C'était Jane.

" Avez-vous besoin d'aide ?"

Il était vrai que Jane disposait désormais de sa propre femme de chambre pour l'aider. Elle entra.

" Savez-vous que vous portiez cette robe lors du bal que M Bingley avait donné ici même à Netherfield ?"

Tandis qu'elle finissait d'habiller sa soeur et de la coiffer, Jane lui raconta cette soirée mémorable.

" Et c'est la première fois que vous avez dansé avec M Darcy."

Elizabeth rougit.

" Et si j'en crois que vos propos, c'est à ce bal que vous avez définitivement envoûtée M Bingley."

Ce fut au tour de Jane de rougir. Soudain la pendule tinta, annonçant huit heures. La maîtresse de maison s'éclipsa aussitôt pour accueillir les convives qui n'allaient pas tarder à arriver. Elizabeth s'attarda encore quelques instants dans sa chambre, admirant la coiffure sophistiquée qu'avait improvisé Jane. Lorsque les premiers éclats de voix du hall parvirent jusqu'à ses oreilles, Elizabeth jugea bon de descendre. Son père l'accueillit au bas des marches.

" Ma chère Lizzie, vous êtes resplendissante !"

Il l'embrassa tendrement sur le front. Elizabeth alla ensuite saluer sa mère et ses soeurs qui admiraient déjà à grands cris la décoration que Jane avait choisi, sous le regard désapprobateur de Miss Bingley.

Jane regardait fébrilement l'horloge, l'aiguille indiquait presque la demie. Elle jeta un regard à Charles qui haussa les épaules en signe d'impuissance. Les invités patientaient dans le salon. Comme à regret, Jane annonça que le repas allait être servi. Tous s'avancèrent dans la pièce adjaçente où le couvert avait été dressé. Profitant du remue-ménage, Elizabeth s'approcha de sa soeur.

" Ne soyez si anxieuse, tout est absolument parfait !"

Jane lui fit un petit sourire malheureux.

" Jane ? Jane ?"

Mrs Bennet criait pour attirer l'attention de sa fille.

" Je crains que vous ne vous soyez trompée ma chère, il y a deux couverts en trop sur cette table."

Aussitôt Jane rougit fortement et Elizabeth maudit le manque de tact de sa mère. Charles intervint.

" Nous attendions deux amis proches mais leur venue était fort incertaine. Au vue de l'heure, je crains que nous ne puissions compter sur leur présence parmi nous ce soir."

Elizabeth était intriguée mais elle prit néanmoins place à table. Elle s'étonna de ce que la place en face d'elle et celle à sa gauche furent celles réservées à ces invités mystérieux. Lorsque tous les convives furent installés, Charles réclama le silence.

" Je souhaite vous remercier d'être tous venus fêter Noël ici à Netherfield, et je remercie ma charmante épouse d'avoir organisé cette belle soirée."

Jane rosit de plus belle devant le compliment de M Bingley, et tous burent à leur santé. La maîtresse de maison demanda alors à ce que l'entrée soit servie. Les conversations allaient bon train lorsqu'un domestique s'approcha de M Bingley et lui murmura quelques mots à voix basse. Charles s'excusa et adressa un sourire radieux à Jane avant de s'éclipser. Elizabeth observa que sa soeur s'était considérablement détendue. Elle se leva à son tour et annonça que leurs invités retardataires étaient finalement arrivés. C'est un silence de cathédrale qui accueillit ces derniers, la curiosité des convives était à son comble. La porte s'ouvrit et Charles entra. A son bras se trouvait une charmante jeune femme blonde mais Elizabeth la remarqua à peine. Dans la pénombre derrière le couple se dressait un homme de haute stature aux cheveux bruns. Jane s'approcha pour accueillir ses invités et les convives attablés se lèvent à leur tour.

" M Darcy, Miss Georgiana, nous sommes ravis de vous recevoir à Netherfield !"

Miss Bingley n'en croyait pas ses yeux.

"C'est Noël avant l'heure !"

La chance semblait enfin lui sourire et lui amenait sur un plateau d'argent le gentleman le plus courtisé d'Angleterre. Elle s'approcha pour saluer Georgiana qui sembla gênée par les effusions de la jeune femme. Puis elle s'inclina devant M Darcy. Très raide, ce dernier la salua sèchement. Sans tenir compte de la froideur de son accueil, Miss Bingley lui demanda de la reconduire à sa place. Avisant Jane à côté de lui, il lui répondit que la bienséance voulait qu'il offre son bras à la maîtresse de maison puisque son mari conduisait sa soeur. Le teint de Miss Bingley vira au cramoisi et c'est sans élégance qu'elle retourna à sa place et s'assit sans attendre. M Darcy accompagna Jane jusqu'à sa place et salua l'ensemble des convives. Il évita de regarder directement Elizabeth qui de son côté faisait de son mieux pour ne pas le regarder. Mais c'était sans compter sur les talents d'hôtesse de Jane, la place vacante à côté d'Elizabeth fut bientôt occupée par M Darcy, tandis que Georgiana prenait place en face de la jeune femme. Un moment de silence et gêne s'installa, fort heureusement interrompu par l'arrivée de l'entrée. Les conversations reprirent et tout sembla rentrer dans l'ordre. M Darcy gardait un air sombre et ne participait guère à la discussion dans laquelle Miss Bingley tentait désespérément de l'inclure. Jane observait sa soeur et M Darcy. Depuis le début du repas, ils ne s'étaient pas adressé la parole une seule fois. Jane s'inquiéta. Peut être aurait-elle dû parler à sa soeur de la venue de M Darcy. Elle fit un signe de tête d'encouragement à Elizabeth et remarqua que Georgiana encourageait elle aussi de son côté son frère. Cédant aux regards insistants de sa soeur, M Darcy se lança.

" Comment vous portez-vous Miss Elizabeth ?"

La jeune femme sursauta. Elle était troublée par la présence de M Darcy à ses côtés, bien plus qu'elle n'osait se l'avouer.

" Fort bien M Darcy je vous en remercie. Et vous même ?"

M Darcy baissa davantage la voix.

"C'est assez difficile à dire Miss Elizabeth."

Et il se détourna d'elle. La jeune femme regarda alors Georgiana. Elle ne ressemblait plus à la personne souriante et épanouie qu'elle avait connue lors de sa convalescence à Pemberley. Les traits de la jeune fille étaient tirés et l'inquiétude semblait la ronger.

" Je tiens à vous dire que je n'étais pas au courant de votre venue M Darcy. Ceci n'est pas un calcul de ma part."

L'homme eut un rictus de douleur.

" Cela ne peut donc que signifier que ma présence en ces lieux vous importune. J'aurais mieux fait de ne pas céder aux caprices de ma soeur et nous serions restés à Pemberley."

Elizabeth balbutia.

" Enfin, ce n'est pas ... M Darcy vous ... Je n'ai jamais dit une chose pareille !"

La voix d'Elizabeth avait porté plus haut qu'elle ne l'aurait voulu et le silence se fit instantanement autour de la table.

" Je suis ravie de votre présence ce soir parmi nous ainsi que de celle de Georgiana."

Et elle adressa un sourire radieux à la jeune fille qui le lui rendit avec chaleur.

Une fois le repas terminé, Jane entraina ces dames dans le salon où avait été dressé un magnifique sapin. Charles se proposa d'offrir un brandy aux messieurs dans un salon annexe, et les deux groupes se séparèrent.

" Vous devriez vous détendre Darcy, prenez donc un verre !"

" Je devrais vous faire pendre Bingley !"

Cette fois-ci Charles éclata de rire.

" Vous devriez plutôt me remercier que de souhaiter ma mort."

M Darcy se renfrogna et s'assit dans un fauteuil près du feu sans adresser la parole à personne.

" Vous permettez ?"

M Darcy leva les yeux vers son interlocuteur.

" Je vous en prie M Bennet."

Le vieil homme s'assit près de lui et engagea la conversation sur ses deux sujets de prédilection, la botanique et la littérature. M Darcy retrouva le plaisir de discuter avec celui qui avait failli devenir son beau père. La conversation dériva naturellement sur Elizabeth. M Bennet confirma ce que M Darcy supposait, le retour à Longbourn n'avait pas ravivé les souvenirs de la jeune femme.

" Tout espoir est donc vain ..."

M Bennet posa sa main sur l'épaule de M Darcy.

" D'après ce que je sais, vous êtes toujours le même et Elizabeth est toujours la même, pourquoi ne pourriez-vous pas la reconquérir à nouveau ?"